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On transporta, à la vérité, sans obstacles , un train d’artillerie par l'Elbe, de Dresde à Wittemberg ; mais comme Maurice n'avait pas assez de troupes pour assurer la communication de ses domaines avec le camp des assiégeans, le comte Mansfeldt, qui commandait un détachement des troupes électorales, s’empara d’un convoi de vivres et de muuitionsdc guerre, et dispersa une bande de pionniers destinés au service des impériaux. Ce contre-temps arrêta les progrès du siège ; l’empereur, ne pouvant plus compter sur les promesses de Maurice, sentit qu’il devait avoir recours à quelque expédient plus prompt et plus efficace, pour se rendre maître de la ville.
I.’infbrtuné électeur était entre ses mains ; Charles fut assez cruel et assez peu généreux pour tirer avantage de cette circonstance , et pour essayer s'il ne pourrait pas venir A bout de son dessein en alarmant la tendresse de l’épouse pour son mari , et la piété des enfans envers leur père. Dans cette vue, il somma une seconde fois Sibille d’ouvrir les portes de la ville, en lui faisant savoir que si elle refusait d'obéir, l'électeur payerait de sa tète son obstination ; et (tour la convaincre que ce n’était pas une menace frivole, il fit faire sur-le-champ le procès au prisonnier. La procédure fut aussi irrégulière que le stratagème était barbare. Au lieu de consulter les états de l'empire ou de remettre la cause à quelque tribunal qui, selon la constitution germanique, pût légalement prendre connaissance du crime , Charles soumit le plus grand prince de l’empire à la juridiction d'un conseil de guerre , composé d'officiers espagnols et italiens, et auquel présidait l’impitoyable duc d’Albe, instrument toujours prêt à servir à un acte de violence. Cet étrange tribunal fondait sa charge sur le ban de l'empire décerné contre le prisonnier , sentence prononcée par la seule autorité de l’empereur , et dénuée de toutes les formalités légales qui pouvaient lui donnerde la validité ; mais le conseil de guerre , regardant l’électeur comme convaincu par cette sentence de trahison et de rébellion , le condamna â être décapité. Cet arrêt fut signifié à l'électeur tandis qu'il s’amusait à jouer aux échecs avec Ernest de Brunswick qui était prisonnier avec lui ; l’électeur garda un moment le silence, mais sans laisser échapper aucun mouvement de trouble
ni de terreur; puis observant l'irrégularité ainsi que l'injustice du procédé de l’empereur : « Il c est aisé, dit-il, de deviner son plan; il faut « que je meure, parce que Wittemberg ne veut • pas se rendre ; mais je donnerai ma vie avec « plaisir, si par ce sacrifice je puis conserver la « dignité de ma maison , et transmettre à mes « descendans l'héritage qui leur appartient.
« Plaise au ciel que cette sentence n'afflige pas ma
< femme et mes enfans plus qu’elle ne m’inti- « mide, et quedans l’espérance d'ajouter quelques
< jours à une vie déjà trop longue ils ne renon-
> cent pas aux titres et aux possessions auxquels a leur naissance les a destinés b» Se tournant ensuite vers le prince de Brunswick , l’électeur lui proposa de continuer la partie. Il joua avec le même degré d'attention et d’intérêt, et ayant gagné la partie, il en témoigna toute la satisfaction qu’il eût pu éprouver dans un autre moment. 11 se retira ensuite dans son appartement pour y employer ses derniers instans aux exercices de piété qu’exigeait sa situation 3. I
Ce ne fut pas avec la même tranquillité que la nouvelle du danger de l’électeur fut reçue A Wittemberg. Sibille , qui avait supporté avec une fermeté inébranlable l’infbrtuue de son mari , tant qu’il n’y avait eu à craindre que la diminution de sa puissance et de ses domaines, sentit s'évanouir tout son courage en apprenant que la vie de ce prince était menacée. Déterminée à le sauver, elle n'écouta aucune autre considération, et il n’y eut point de sacrifice qu'elle ne fût prête à faire pour apaiser un vainqueur irrité. En même temps le duc de Clèves, l'électeur de Brandebourg et Maurice, auxquels Charles n'avait point communiqué les véritables motifs de ses rigoureuses résolutions contre l’électeur , intercédaient avec beaucoup de chaleur pour obtenir sa vie; le premier était animé parun pur sentiment de compassion pour sa sœur et son beau frère ; les deux autres redoutaient le blâme universel dont ils se couvriraient si , après avoir exalté si souvent la promesse que Charles leur avait faite d'une entière sécurité pour ce qui concernait leur religion , le premier fruit de leur union avec l'empereur était l’exécution publique d’un prince justement ré-
1 Tbuan, tom. I, p. 142.
* btrovius, Corp IQâO.
vW comme le pins zélé protecteur de la cause protestante. Maurice, en particulier, prévoyait qu'il serait un objet d'horreur pour les Saxons, ri qu’il ne pourrait jamais espérer de les gouverner avec tranquillité si on pouvait le soupçonner d’avoir eu quelque part a la mort de son plus proche parent pour se faire donner ses états.
Tandis que ecs princes, agités par ces différens motifs, sollicitaient l'empereur avec la plus vive importunité de ne point faire exécuter l’arrêt du conseil de guerre, Sibille et ses enfans lui écrivaient et lui envoyaient des députés pour le conjurer de faire cesser les alarmes que leur Causait le danger d'un époux et d'un père , et de mettre au prix qu’il voudrait le salut et la viedece prince infortuné. L’empereur, s'applaudissant du succès de l’expédient qu'il avait imaginé. se relAcha par degrés de sa première sévérité, montra des dispositions de clémence, et promit la grâce de l’électeur s’il voulait s’en rendre digne en souscrivant â des conditions raisonnables. Ce prince, qui avait vu sans être ébranlé l'approche d’une mort ignominieuse , fut attendri parles larmes d’une épouse chérie, et ne put résister aux instances de sa famille : vaincu par leurs sollicitations réitérées , il consentit à un accommodement qu’il aurait, en tout autre montent , rejeté avec dédain. Ce traité était , qu’il résignerait , en son nom et au nom de sa postérité , la dignité électorale entre les mains de l'empereur, qui serait le maître d'en disposer à son gré ; que les villes de Wittemberg et Gotha seraient livrées sur-le-champ aux troupes de l’empereur; qu’Albert de Brandebourg serait mis en liberté sans rançon ; que l’électeur se soumettrait au décret de la chambre impériale, et acquiescerait à tous les changemens que l’empereur jugerait à propos de faire dans la constitution de ce tribunal ; qu’il renoncerait à toute ligue contre l’empereur ou le roi des Romains, et ne formerait à l’avenir aucune alliance dans laquelle ces deux princes ne seraient pas compris. En échange de ces importantes concessions, l’empereur promettait nonseulement de loi donner la vie, mais encore de lui céder, pour lui et sa postérité , la ville et le territoire de Gotha avec une pension annuelle de 50,000 florins , payables sur les revenus de l'électorat, et une somme d'argent comptant
destinée à l'acquittement de ses dettes. Mais ces articles de grâce étaient hicn empoisonnés par la condition cruelle , imposée â l’électeur , de rester, pendant le reste de sa vie , prisonnier de l'empereur *. Charles avait voulu exiger encore que l'électeur se soumit aux décrets du pape et du concile sur tes {Maints de religion qui étaient en controverse ; mais ce prince infortuné , qui avait bien pu consentir à sacrifier ce que 1rs hommes regardent communément comme ce qu'ils ont de plus cher et de plus précieux, fut inflexible sur ce dernier article, ni les menaces ni les prières ne purent le faire renoncer à ce qui lui paraissait la vérité, ni le déterminer â foire une démarche contraire aux mouvemens de sa conscience.
Dès que la garnison saxonne fut sortiede Wittemberg, l’empereur s'acquitta de scs engagemeus envers Maurice, et, |>our le récompenser d'avoir abandonné la cause protestante et d'avoir contribué avec tant de succès à la dissolution de la ligue de Smalka!de,il le mit en possession de cette place, ainsi que de toutes les autres villes de l'électorat. Ce n'était pas cependant sans répugnance que Charles consentait à faire un si grand sacrifice; le succès extraordinaire de ses armes avait commencé, comme il arrive toujours, à élever les vues de son âme ambitieuse, et lui suggérait déjà de nouveaux et vastes projets d'agrandissement, pour l’exécution desquels il lui aurait été fort utile de conserver la Saxe. Mais comme son plan n'avait pas encore la maturité nécessaire pour songer à l’exécuter, il craignit de le laisser entrevoir; d’ailleurs, il n'y aurait eu ni sûrrté ni prudence à offenser, dans tin tel moment, Maurice, en manquant ouvertement â tontes les promesses qui avaient déterminé ce prince à abandonner ses alliés naturels.
Le landgrave, beau-père de Maurice, était toujours en armes, et quoiqu’il restât alors le seul défenseur de la cause protestante , ect ennemi n’était ni foible ni méprisable. Scs domaines étaient fort étendus, et ses sujets étaient animés du plus grand zèle pour la réformation. S'il avait pu en imposer pour quelque temps aux impériaux , il y avait beaucoup à espérer d'un parti dont la force n'était pas encore divisée,
1 Slnd , p. 427. Tbuan. vol. t, p 142. Dumont, Corpt ifiplnm , vol IV, p. 1 1, 332
qui pouvait reprondrr «on union ainsi que aa vigueur, rt qui avait leu misons les plus forte* rie rqmpter sur des secours efficaces de la pari du roi de i'rance. Mais le landgrave ne formait pas drs plans si hardis rt si hasardeux; saisi de la meme consterna lion qui s’était emparée de tous les confédérés, son unique but était d’obtenir des conditions favorables de l’empereur, qu’il regardait comme un conquérant à la volonté duquel la nécessité le forçait de se soumettre. Maurice encourageait ces dispositions timides et pacifiques, en exaltant d’un côté la puissance de lcmpercur, en vantant de l'autre son crédit sur cet allié victorieux , et rn faisant valoir les conditions avantageuses qu’il ne pouvait manquer d’obteuir en faveur d'un ami et d’un beau -père dont le salut lui était cher. F.n certains momens, le landgrave montrait une si grande coufiauce dans les promesses de Maurice , qu’il paraissait impatient de conclure uu traité définitif; mais lorsqu’il considérait l'ambition effrénée de l’empercur, qui n’était retenu ni par les scrupules de la bienséance, ni par les droits de la justice, et lorsqu’il se rappelait la manière cruelle et tyrannique dont ce prince avait traité l’électeur de Saxe, ces idées faisaient une impressiou si vive sur lui, qu’il rompait brusquement les négociations qu’il avait commencées, et paraissait croire qu'il était plus prudent de chercher sa sôreté dans ses propres forces que de se confier à la générosité de Charles. Mais cette résolution hardie , inspirée par le désespoir il un esprit impatient et irrité par les contradictions, n’était pas de longue durée. En réfléchissant plus tranquillement sur la puissance de son ennemi et sur sa propre faiblesse, il sentait renaître ses incertitudes et ses craintes, et avec elles le dégoût de la négociation et le désir d'un accommodement.
Maurice et l’électeur de Brandebourg se portèrent pour médiateurs entre l'empereur et le landgrave; mais, malgré tout le crédit dont Alauricc s'était vanté, Cliarles exigea des coudi- I ions très rigoureuses. Le landgrave fut obligé de renoncer à la ligue de Smalkalde, de reconnaître l'autorité de l’empereur et de se soumet’ re aux décrets de la chambre impériale. Outre ces conditions qui avaient été imposées également à l'électeur de Saxe, le landgrave devait livrer sa personne cl ses états à l’empereur, implorer son pardon û genoux . paver cent cinquante mille
couronnes pour dédommagement de la guerre , démolir les fortifications de toutes les villes qui étaient dans ses domaines, excepté une seule; ordonner A la garnison qu’il placerait dans celleci de prêter serment de fidélité i l’empereur, accorder un libre passage à travers se* étals aux troupes impériales aussi souvent qu’il en serait requis, livrer à l’empereur toutes ses munilinns de guerre et son artillerie; mettre en liberté, sans exiger de rançon, Henri de Brunswick avec les autres prisonniers qu'il avait faits pendant la guerre , enfin s’engager à ne prendre jamais les armes et à ne permettre à aucun de ses sqjets de servir contre l'empereur ou ses alliés
Le landgrave ratifia ces articles du traité, mais avec la plus grande répugnance, parce qu’il n’y voyait aucune stipulation sur la manière dont il devait être traité, et qu'il fallait s’abandonner entièrement i la clémence de l’empereur. I.a nécessité le força à donner son consentement. Cliarles, qui depuis la réduction dr la Saxe avait pris le ton impérieux et hautain d'un conquérant, insistait sur une soumission sans réserve et ne voulait pas permettre qu’on ajoutât aux conditions qu'il avait imposées aucune modification qui pût limiter la plénitude de son pouvoir, et le contraindre sur la manière dont ii jugerait à propos de traiter un prince qu’il regardait comme étant entièrement A sa disposition. Mais quoiqu'il n’eût pas daigné négociai' avec le landgrave sur un ton d’égalité , et permettre qu'on insérât dans le traité qu'il avait dicté aucuneclause qui pût être regardée comme une stipulation formelle pour la sûreté et la liberté de ce prince, cependant l'électeur de Brandebourg et Maurice obtinrent de lui ou de scs ministres, en son nom, les assurances les plus positives sur ce point ; de sorte qu’ils promirent au landgrave qu'il serait traité comme l’avait été le duc de Wiltemberg, et qu'après avoir fait sa soumission à l'empereur il aurait la liberté de retourner dans ses états. Mais comme le landgrave conservait toujours sa première défiauce sur les intentions de l'empereur, et refusait de s’en tenir à des déclarations verbales et équivoques sur un objet aussi important que l'était sa propre liberté, iis lui envoyèrent un acte st-
‘ strlit , P no Ttnian.tih IV, p 1*1.
gné de lair main , par lequel ils s’engageaient de la manière la plus solennelle, au cas qu’on lui fit quelque violence lors de son entrevue avec l'empereur, de se mettre sur-le-champ tous deux entre les mains de ses propres dis pour être traités par eux de la même manière qu’il le serait par l’empereur
Cette promesse , jointe à l’obligation indispensable d’exécuter ce qui était contenu dans les articles qu’il avait déjà acceptés, l’emporta enfin sur ses craintes et ses scrupules. Il se rendit au camp impérial , à Halle en Saxe , où tme circonstance inattendue vint réveiller ses soupçons et redoubler ses terreurs. Comme il était près d'entrer dans la chambre d’audience, où il devait faire sa soumission publique à l’empereur , on lui présenta une copie des articles qu’il avait approuvés, pour les ratifier de nouveau. En les lisant , il s’aperçut que les ministres impériaux y avaient ajouté deux nouvelles clauses : l'une portait que s'il s'élevait quelque dispute sur le sens des premiers articles , l’empereur aurait le droit de les interpréter de la manière qu’il jugerait la plus raisonnable ; par l’autre clause le landgrave était tenu de se soumettre aveuglément aux décisions du concile de Trente. Cet indigne artifice, qui avait pour but d’extorquer par surprise au landgrave un consentement à des conditions qu'il était bien éloigné d’accepter en les lui présentant dans un moment où son esprit était absorbé et troublé par la cérémonie humiliante qu’il allait subir , excita dans l’a me de ce prince la plus vive indignation ; et il la laissa éclater avec toutes les expressions de fureur que lui suggéra la violence de son caractère. L’électeur de brandebourg et Maurice obtinrent avec peine des ministres de l’empereur, que le premier article serait supprimé comme injuste , et que le second serait expliqué de manière que le landgrave pourrait y adhérer sans renoncer ouvertement h la religion protestante.
Après avoir levé cet obstacle, le landgrave fut impatient d’achever une cérémonie qui, tonte mortifiante qu'elle lui paraissait, était nécessaire pour obtenir son pardon. L'empereur était assis sur un trône magnifique, revêtu de toutes les marques de sa dignité , et environné d’un cortège nombreux de princes de l’empire, parmi
’ Puuivm, Cvrp iliplom , tom IV, p. 2, p 336
lesquels était Henri de Brunswick , qui se trouvait en ce moment , par un étrange et soudain changement de fortune , spectateur de l'humiliation d’un prince dont il était quelques jours auparavant le prisounier. le landgrave fut introduit dans la salle avec beaucoup d'appareil; il s’avança vers le trône et se mit à genoux. Son chancelier, qui marchait derrière lui , lut alors , par ordre de son maître, un papier dans lequel ce prince confessait humblement le crime don* il avait été coupable, et pour l’expiation duquel il reconnaissait avoir mérité la plus sévère punition; il se remettait lui et ses états â l'entière disposition de l’empereur ; il implorait avec soumission sa grâce , ne l’espérant que de la clémence de l’empereur; et il finissait par une promesse de se comporter à l'avenir comme un sujet dont les principes de fidélité et d’obéissance prendraient une nouvelle force dans les senlimens de reconnaissance qu’il conservait au fond de son coeur. Tandis que le chancelier faisait la lecture de cette humiliante déclaration , les yeux de tous les spectateurs étaient fixés sur l'infortuné landgrave; en voyant un prince si fier et si puissant abaissé â demander grâce dans l'attitude d’un suppliant, il était difficile de n’ètré pas touché de commisération , et de ne pas faire de tristes réflexions sur l’instabilité et le vide des grandeurs humaines. L'empereur vit tout ce spectacle avec une contenance fière et sans témoigner la moindre sensibilité; il garda un profond silence et fit seulement signe à un de ses secrétaires de lire sa réponse : elle portait en substance que quoiqu’il pût avec justice infliger au landgrave la peine rigoureuse qu’il avait méritée, cependant cédant à un sentiment de générosité, vaincu par les sollicitations de plusieurs princes en faveur du coupable, et touché de ses aveux et de son repentir, il ne le traiterait {tas selon la rigueur de la justice, et ne l’assujettirait à aucune peine qui ne fût pas spécifiée dans les articles du traité. A l’instant où le secrétaire acheva sa lecture, Charles se leva brusquement et s'éloigna du malheureux suppliant sans lui donner le moindre signe de pitié ou de réconciliation. Il le laissa même â genoux sans daigner le faire relever. Le landgrave ayant quitté de lui-mème cette posture humiliante, s'avança vers l'empereur pour lui baiser la main, se flattant que sou crime étant pleinemrut c
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pié, celle liberté pouvait loi être permise; mais l’élecleur de Brandebourg craignant que l'empereur ne fdt offensé d'une telle familiarité , arrêta le landgrave et l'engagea A passer avec lui et Maurice dans l'appartement du duc d’Albe, au cltàteau.
Ce prince fut reçu avec la politesse et les égards dus à son rang ; mais après le souper , tandis qu'il était engagé à une partie de jeu ; le duc prit à part l'électeur et Maurice, et leur communiqua les ordres de l’empereur, lesquels portaient que le landgrave resterait prisonnier dans ce lieu même, sous la garde d'un détachement de soldats espagnols. Comme ces princes n’avaient eu jusqu'alors aucune défiance sur la sincérité et la droiture des intentions de l'empereur , leur surprise fut extrême ainsi que leur indignation , en voyant combien ils avaient été troin|>és, et par quelle infâme trahison ou les avait rendus eux-mêmes les inslrumens de l'opprobre et de la perte de leur ami. Ils eurent recours aux plaintes, aux raisons, aux prières, pour se dérober b la boute dont ils allaient être couverts, et pour tirer le landgrave de l'ablme ou sa confiance en eux l'avait précipité; mais le duc d'Albe resta inflexible et allégua la nécessité d’exécuter 1rs ordres de l'empereur. La nuit s'avançait : le landgrave , qui ne savait rien de ce qui s’était passé, et qui n’avait aucun soupçon du piège où il était enveloppé, se préparait à partir lorsqu’on lui signifia l'ordre fatal. L'élouuement lui ùta d'abord l'usage de la parole; mais après quelques momens de silence , il laissa éclater' sa fureur avec les expressious 1rs plus violentes que pùt lui suggérrr son horreur [tour un tel excès d'injustice et de fourberie. Il se plaignit, il pria, il s'indigna, tantôt déclamant contre les artifices de l’empereur comme indignes d'un prince puissant et généreux ; tantôt blâmant la crédulité avec laquelle scs amis s'étaient fiés aux promesse; insidieuses de Charles; tantôt les accusant de lâcheté et de prêter leur secours â l'exécution d'une si honteuse perfidie: il finit par leur rappeler les engagemens qu'ils avaient pris avec ses enfans, et les somma de les remplir a l'instant. L’électeur et Maurice, après avoir laissé calmer les premiers transports de sa colère, protestèrent de la manière la plus solennelle de leur innocence et de la pureté de leurs intentions dans toute cette
affaire , et encouragèrent le landgrave à espérer que dès qu’ils auraient vu l'empereur ils obtiendraient satisfaction d'une injustice qui intéressait autant leur honneurque sa lilierté. En même temps, pour tâcher d'adoucir sa fureur et son impatience , Maurice resta avec lui pendant la nuit dans l'appartement où il était enfermé*.
Le lendemain au matin, l'électeur et Maurice s'adressèrent conjointement â l'empereur, et lui représentèrent l’infamie dont ils allaient être couverts dans toute l'Allemagne si le landgrave était retenu prisonnier; ils ajoutèrent qu’ils ne lui auraient jamais conseillé une entrevue , et qu'il n'y aurait point cunsenli lui-même, s'ils avaient pu soupçonner que la perte de sa liberté serait le fruit de sa soumission; qu'ils s'étaient obligés à lui procurer son élargissement, puisqu'ils en avaient donné leur parole et qu'ils avaient engagé leurs propres personnes pour servir de garant de la sienne. Charles écouta leurs représentations avec le plus grand sangfroid. Il sentait qu'il n'avait plus besoin de leurs services, et ils virent avec douleur que ce prince avait oublié leur ancien attachement, et qu'il avait peu d'égard à leur intercession. Il leur dit qu'il ne connaissait point les engagemens particuliers qu'ils avaient pris avec le laudgrave; que ce n'était pas là ce qui devait régler sa conduite; qu'il savait ce qu’jl avait promis lui-même, et que ce n'était pas l'entière lilierté du landgrave , mais qu'il ne resterait pas prisonnier pour sa vie2. Après avoir-prononcé cette décision d'un tou ferme et absolu, il termina la conférence.; l'électeur et Maurice, ne voyant plus alors d'esliérancc de fléchir l'empereur qui paraissait avoir pris son iiarti-avec réflexion et être très déterminé à le soutenir, furent obligés d'annoncer au malheureux prisonnier le peu de succès de leurs efforts en sa faveur. Cette nouvelle excita en lui
' Klridan. p.433. Thuau., lit). îv, p. 147. Struv., Corp. Ithl. germ., ton». Il, p. 10.72.
1 Selon différent historien* de heauconp de réputation, l'empereur stipula, dans son traité avec le landyrave, qu'il ne le détiendrait en aucune prison. Mais en transcrivant l’acte, qui fut écrit en langue allemande, les ministres impériaux substituèrent le mot eivlger â celui de einiger; ainsi au lieu d'une promesse que le landgrave ne serait détenu en aucune prison, il te trouva dans le traité, qu’il ne serait pat détenu en uue prison perpétuelle. Mais des auteurs très versés dans l'histoire et très bons critiques ont révoqué en doute la vérité de
de nouveaux transports de rage plus violens en- | core que les premiers ; de sorle que . pour l'cm- . pécher de se porter à quelque excès de désesjpoir, les deux princes promirent de ne point quitter l'empereur jusqu'il ce que leurs imporunités pressantes et multipliées lui eussenl arraché son consentement pour mettre le landgrave en liberté. Ils renouvelèrent en conséquence peu ] de jours après leurs sollicitations; mais ils trou- j vi rent Charles encore plus fier et plus inflexible ; on les avertit même que s’ils Insistaient davantage sur un sujet si désagréable, et dont il ue voulait plus entendre parler, il donnerait sur-lechamp des ordres pour faire transporter le prisonnier en Espagne. Ils craignirent donc de nuire au landgrave par un zèle excessif ou mal placé, et non-seulement ils se désistèrent de leur demande , ils prirent encore le parti de quitter la cour ; et comme Us ne voulurent pas s’exposer au premiers mouvemens de la fureur qu'éprouverait le landgrave en apprenant la cause de leur départ , ils l’en informèrent par une lettre dans laquelle ils l'exhortaient à exécuter tout ce qu’il avait promis â l'empereur, comme le moyen le plus sûr d'obtenir promptement la liberté.
Quelque violent que fût le désespoir du landgrave en se voyant ainsi abandonné par ces deux princes , l'impatience qu'il avait de recouvrer sa liberté le détermina à suivre leurs avis.
Il paya la somme à laquelle il avait été taxé , donna ses ordres pour faire raser ses fortifications, et renonça â toutes les alliances qui pouvaient donner de l’ombrage. Celte prompte déférence aux volontés du vainqueur ne produisit aucun effet. Il continua d'être gardé avec la même vigilance et la même sévérité; on Ir conduisait , ainsi que le malheureux électeur de Saxe, partout où allait l’empereur; de sorte que
sue ttiecdoir populaire. Le «tleuce de Sletdan mit ce tait , qui d’ailleurs n'a point été cite dans Ira diffères* Mémoires publiés par cet historien sur l'emprisonnement du landgrave, donne beaucoup de poids i celle opinion. Cependant comme plusieurs ouvrages qui contiennent les instructions nécessaires pour discuter cc fait avec exactitude, sont écrits en langue allemande que je n’cnlrndi pas, je ne suis pas en état de discuter ce point de controverse avec la même exactitude que j’ai mise 1 éclaircir d’autns objets contestés dont il a été question daus le cours de cette histoire. Voy. Struv,, Corp. hut germ., mot. Il, 1052, et Mosbeiin., tint, eccles., vol. 11.
leur opprobre et son triomphe se renouvelaient tous les jours. La graudeur d’ântc et la fermelé avec laquelle l'électeur supportait ces outrages réitérés n 'étaient pas moins remarquables que la fureur cl l'impatience du landgrave ; son caractère impétueux et bouillant avait peine à se contenir; lorsqu’il se rappelait les honteux artifices par lesquels ou l'avait entraîné dans l'élal oit il se trouvait, et l'injustice avec laquelle on le retenait dans les fers, son indignation s'allumait et le précipitait souvent dans les excès de rage les plus ciiravagans.
Les habilans des différentes villes où Charles exposait ainsi en spectacle ces illustres prisonniers ressentaient vivement l'insulte que retic cruauté gratuite faisait au corps germanique, et murmuraient hautement de voir traiter avec tant d'indécence deux des plus grands princes de l’empire. Mais ils eurent bientôt d'autres sujets de plainte [tour des objets qui les intéressaient encore de plus prés. L'empereur, ajoutant l'oppression à Poutrage, s'arrogea tous les droits d'un conquérant, et les exerça avec la dernière rigueur. Il nrdutina â ses troupes de saisir l'artilierie et les munitions de guerre qui appartenaient aux membres de la ligue de Smalkalde. Ayant ainsi rassemblé plus de cinq cents pièces de canon , cc qui formait un objet considérable pour ce temps-là , il en envoya une partie dans les Pays-Bas , uue partie en Italie, et une autre partie en Espagne, afin de répandre partout la renommée de ses succès, et pour faire servir ces trophées de monumens et de preuves qui attestaient son triomphe sur une natiun regardée jusqu'alors comme invincible. Il leva ensuite, de sa seule autorité, des sommes considérables qu'il imposa également sur ceux qui l'avaient servi avec fidélité dans la guerre , et sur ceux qui avaient pris les armes contre lui ; sur les premiers, comme leur contingent pour les frais d'une guerre qui ayant été entreprise , selon lui, pour l'avantage commun de tous les membres de l'empire, devait être soutenue aux frais corn inuns de tous ; et sur les derniers , comme une espèce d'amende pour expier leur rébellion. Ces exactions produisirent plus d’un million six cent mille couronnes, somme prodigieuse dans le seizième siècle. La consternation qu’avaient répandue parmi les Allemands les rapides succès de Charles . et la terreur que leur inspiraient scs
roupes victorieuses, étaient si générales, que tous obéirent sans résistance à ses ordres; mais en même temps ces actes nouveaux de pouvoir arbitraire ne pouvaient manquer d'alarmer un peuple jaloux de scs privilèges, et accoutumé, depuis plusieurs siècles, à considérer l'autorité impériale comme une autorité limitée et peu redoutable. Le mécontentement et le ressentiment, quelque soin qu'on prit de les cacher, devinrent bientôt universels, et ces passions, contraintes et renfermées pour le moment, devaient par-là même éclater bientôt avec plus de violence.
Tandis que Charles donnait la loi aux Allemands comme à un peuple vaincu , Ferdinand traitait scs sujets, en Bohème, avec encore plus de rigueur. Ce royaume possédait des immunités et des privilèges aussi étendus qu'aucun des états oô s'était établi le gouvernement féodal. I,a prérogative des rois y était très limitée et la couronne même y était élective. Lorsque Ferdinand fut appelé au trône, il avait reconnu et confirmé les droits des Bohémiens , avec toutes les cérémonies fixées par leur extrême sollicitude pour la sécurité d’une constitution de gouvernement à laquelle ils étaient fortement attachés. Il commença cependant bientôt à se lasser d'une autorité si restreinte, et à dédaigner un sceptre qu’il ne pouvait transmettre à ses enfans. Au mépris de tous ses engagemens, il entreprit de renverser la constitution jusque dans ses fondemens , et de rendre le royaume héréditaire; mais les Bohémiens ne parurent pas disposés à se laisser tranquillement dépouiller des privilèges dont ils avaient joui si long-temps. Dans le même temps plusieurs d'entre eux ayant embrassé la doctrine des réformateurs, dont Jean Hus et Jérôme de Prague avaient répandu les semences dans leur pays , au commencement du siècle précédent , le désir d'acquérir la liberté de conscience se joignit à leur zèle pour le maintien de leur liberté civile; ccs deux sentimens analogues , se donnant l'un à l’autre plus de chaleur et d’énergie , inspirèrent aux Bohémiens des résolutions violentes. Non-seulement ils avaient refusé de servir leur souverain contre les confédérés de Smalkaldc, ils avaient encore formé une étroite alliance avec l’électeur de Saxe , et ils s'étaient engagés par une association solennelle à défendre leur ancienne constitution, déterminés à persister dans
ce dessein jusqu’à ce qu’ils eussent obtenu de nouvelles concessions , qu'ils jugeaient nécessaires pour rendre la forme de leur gouvernement plus parfaite ou plus solide. Ils choisirent pour icurgénéral Gaspard Phlug, gentilhomme distingué par son méritcct sa naissance, et ils formèrent une armée de trente mille hommes pour appuyer leurs demandes ; mais , soit par la faiblesse de leur chef, soit par les dissensions qui s'élevèrent dansce corps vasleet pesant, dont les parties rassemblées à la bâte n'étaient pas bien unies , soit par quelque autre cause inconnue, les opérations militaires de ces mécontens ne furent pas proportionnées au zèle et à l’ardeur qui animaient leurs premières résolutions. Ils se laissèrent amuser long-temps par des négociations et des propositions diverses; de sorte qu’avant qu'ils pussent entrer en Saxe , la bataille de Muhlberg fut perdue, l’électeur fut privé de sa dignité et de ses états , le landgrave , enfermé sous une étroite garde , et la ligue de Smalkaldc entièrement dispersée. La crainte que le pouvoir de l'empereur inspirait à toute l'Allemagne pénétra jusqu'à eux. Dès qu’ils virent approcher leur souverain avec un corps de troupes impériales, ils se dispersèrent sur-le-champ, ne pensant plus qu’à expier leur crime passé et à se méuager, par une prompte soumission, quelque espérance de pardon. Niais Ferdinand , qui entrait dans ses états plcinr de ce ressculiment impitoyable trop naturel aux princes dont l'autorité a été méprisée, n’étail pas disposé à se laisser fléchir par le repentir tardif de ses sujets rebelles, et parce retour involontaire à leur devoir; il écouta sans être ému les prières accompagnées de larmes des bourgeois de Prague, qui vinrent se jeter à scs pieds et implorer sa clémence. La sentence qu’il prononça contre eux fut excessivement rigoureuse : il abolit plusieurs de leurs privilèges, en restreignit d’autres et donna une nouvelle forme à leur gouvernement : il punit, de mort plusieurs de ceux qui avaient montré lq plus de chaleur et d'activité à former la dernière association contre lui ; et un plus grand nombre d'autres furent condamnés à la confiscation de leurs biens , ou à un bannissement perpétuel. Il obligea tous ses sujets , de quelque condition qu'ils fussent , à livrer leurs armes pour être déposées dansdes fbrtsoù il avait des garnisons ; et après avoir désarmé ce peuple , il le chargea
de taxes énormes et nouvelles •. Tel fut l’effet de l’entreprise malheureuse et mal concertée des Bohémiens pour étendre leurs privilèges ; non-seulement ils agrandirent la sphère de la prérogative royale qu'ils avaient voulu circonscrire, mais encore ils anéantirent presque entièrement ces mêmes libertés qu’ils voulaient établir sur une base plus étendue et plus solide.
| L'empereur ayant ainsi humilié et croyant avoir dompté l’esprit indépendant et peu traitable des Allemands , par la terreur de ses armes et par la rigueur des punitions , convoqua une diète à Augsbourg pour terminer définitivement les controverses de religion qui depuis si long-temps troublaient l’empire. Il n’osa cependant pas abandonner la décision d’un objet si intéressant aux libres suffrages des Allemands , quelque disposés qu’ils dussent être alors à se soumettre aux volontés de leur souverain. Il entra dans la ville i ta tète de ses troupes espagnoles , i qui il assigna des quartiers ; il cantonna le reste de ses soldats dans les villages voisins ; de sorte que les membres de la diète , en procédant à leurs délibérations , se voyaient environnés de la même armée qui avait vaincu leurs compatriotes. Immédiatement après son entrée publique , il donna une preuve de la violence qu'il était tout prêt à exercer. Il s’empara , à main armée , de la cathédrale et d’une des principales églises de la ville ; scs prêtres les ayant purifiées avec différentes cérémonies, pour effacer les souillures prétendues qu’y avait laissées , selon eux , le ministère profane des protestans , ils y rétablirent , avec beaucoup de pompe, les rites du culte romain1.
Le concours des membres de cette diète fut prodigieux; l'importance des objets sur lesquels on devait délibérer, et la crainte d’offenser l'empereur par une absence qui aurait pu être mal interprétée, avaient réuni presque tous les princes, les nobles et les représenlans des villes qui avaient droit de suffrage dans cette assemblée. L’empereur ouvrit la séance par undiscours dans lequel il invita la diète à donner particulièrement son attention à l’objet qu’il allait lui présenter. Après avoir exposé les suites funestes des disputes de religion qui s’étaient élevées en Al-
• Steid., p. 408, 415, 4M. Ttuian, lib. i», p. 129 , 150. Stniv., Corp. hùt. genn., vol. 11.
* Slt id., p. 435, 4 17
lemagne , et après avoir rappelé les efforts constans qu’il avait faits pour faire convoquer un concile général , seul moyen d'apporter du remède <1 tant de maux , il exhorta les membres de la diète à reconnaître l’autorité de cette assemblée, à laquelle ils en avaient d’abord appelé eux-mêmes, comme au seul juge qui eût le droit de décider sur ces matières.
Mais ce concile , auquel Charles désirait qu’on renvoyât la décision de toutes les controverses, avait déjà subi un changement très considérable. La crainte et la jalousie qu'avaient inspirés au pape les premiers succès de l'empereur contre les confédérés de Smalkalde, prenaient chaque jour de nouvelles forces. Aon content de chercher à retarder le progrès des armes impériales par le rappel subit de ses troupes , Paul commençait à regarder l’empereur comme nu ennemi qui lui ferait bientôt sentir le poids de sa puissance , et contre lequel il ne pouvait pas prendre trop tût des précautions. Il prévit que l'effet immédiat de l’autorité absolue dont l’empereur jouirait en Allemagne serait de le rendre entièrement maître de toutes les décisions du concile, s’il continuait de s’assembler à Trente. Il était dangereux de laisser à un monarque si ambitieux la disposition d’un instrument formidable, qu’il pourrait employer à sou gré pour limiter ou renverser peut-être la puissance des papes. Paul jugea que le seul moyen de prévenir cette révolution était de transférer l’assemblée du concile dans quelque ville plus immédiatement soumise à sa juridiction , et où l'empereur eût moins d’influence, soit par la terreur de ses armes, soit par ses intrigues et son crédit. Il se présenta heureusement une circonstance qui parut rendre ce changement en quelque sorte nécessaire. Un ou deux des pères du concile et quelques-uns de leurs domestiques ayant été frappés de mort subite, sans que l'on connût la cause du mal, les médecins, trompés par les symptômes, ou séduits par les légats du pape, assurèrent que c’était l’effet d’une maladie contagieuse et pestilentielle. Plusieurs prélats, effrayés de ce danger, se retirèrent avec précipitation. D'autres se montrèrent impatiens de quitter aussi ce séjour; enfin, après une courte consultation , le concile fut transféré à Bologne , ville soumise à la dominatiou du pape.
Tous les évêques du parti impérial s'opposè-
sèrenl vivement 4 cette résolution , comme étant prise sans nécessité , et fondée sur des prétextes faux ou frivoles. Tous les prélats espagnols, et la plupart des Napolitains, restèrent à Trente par l'ordre exprès de l'empereur ; les autres , au nomlire de trente-quatre, accompagnèrent les légats ii liologne. Ainsi l’on vit se former un schisme danseet te mèmeassemblée convoquée pour guérir les divisions de l'église chrétienne; les pères de Jiolognc déclamèrent contre ceux qui restèrent à Trente, qu’ils regardèrent comme désobéissans et réfractaires A l’autorité du pape ; tandis que ceux-ci accusaient lesautres de se laisser intimider par un danger imaginaire, au point de se retirer dans un lieu où leurs consultations ne pouvaient être d'aucuue utilité pour le rétablissement de la paix et du bon ordre en Allemagne *.
L’empereur employa en même temps tout son crédit pour faire retourner le concile A Trente: mais l’aul, qui s’applaudissait hautement de son habileté en prenant une mesure qui était à Charles les moyens de se rendre maître de celle assemblée, n’eut aucun égard à une demande dont l’intention était trop manifeste. I.’été se consuma en négociations inutiles sur cet objet , l'obstination de l’un augmentant chaque jour en proportiou de l'importunité de l'autre. Il arriva , A la fin , un événement qui anima plus que jamais ces deux princes l’un contre l’autre, et qui détermina entièrement le pape à n’écouter plus aucune proposition qui vint de l'empereur. Charles , comme on l'a déjà dit, avait tellement irrité Pierre louis Farnèse , fils du pape , eu lui refusant l'investiture de Parme et de Plaisance, que Farnèse cherchait sans cesse , avec toute la vigilance d'un ressentiment actif, l’occasion de se venger. Il s’était efforcé d’engager son père dams une guerre ouverte contre l'empereur , et il avait vivement sollicité le roi de France de tenter une invasioa en Italie. Sa liaine et son ressentiment s’étendaient sur tous ceux que l’empereur favorisait. Il persécuta Gonzague, gouverneur de Milan , et il avait encouragé Ficsquedans sa conspiration contre André Doria , parte que Gonzague et Doria avaient l’estime et la confiance de Charles. Cette inimitié et ces intrigues secrètes n'étaient pas inconnues à l’empereur, il n'attendait que le moment de s'en
• Fra-Paolo, p. 218, etc.
venger, et Gonzague et Doria ne désiraient rien tant que d’être les instrumens de sa vengeance. Les mœurs les plus licencieuses et les excès de toute espèce , égaux à tous les crimes qu’on reproche aux tyrans qui ont le plus outragé la nature humaine, avaient rendu Farnèse si odieux, que toute violence paraissait légitime contre lui. On trouva bientôt parmi ses propres sujets des hommes qui s’empressèrent et regardèrent même comme une action méritoire de prêter leurs mains à un assassinat. Animé de celte jalousie qui dévore ordinairement les petits souveraias, Farnèse avait euvecours A toutes les ressources de cruauté et de perfidie par lesquelles on cherche A suppléer au défont de pouvoir , pour abaisser et exterminer la noblesse soumise à sa domination. Cinq nobles du premier rang , A Plaisance, se lièrent pour venger les affronts qu'eux -mêmes personnellement et tout leur corps en général avaient essuyés de la part de ce prince. Ils formèrent leur plan , de concert avec Gonzague; mais il est encore incertain si ce fut lui qui le premier leur suggéra ce plan , ou s’il ne fit qu’approuver ce qu’ils avaient proposé. Ils concertèrent toutes leurs démarches avec tant de prévoyance, conduisirent leurs intrigues avec un si profond secret , montrèrent tant de courage dans l’exécution de leur complot, qu’on peut le regarder comme une des actions de ce genre les plus audacieuses dont il soit foit mention dans l'histoire. Une troupe de conjurés surprit en plein midi les portes de la citadelle de Plaisance, où Farnèse résidait , dispersèrent ses gardes et le massacrèrent, tandis que les autres conjurés se rendirent maîtres de la ville et excitèrent leurs concitoyens A prendre les armes pour recouvrer leur liberté. la multitude se précipita vers la citadelle , d’où l'on avait tiré trois coups de canon , qui étaient le signal concerté avec Gonzague. Avant d'avoir pu connaître la cause ou les auteurs du tumulte , le peuple vit le corps sanglant du tyran suspendu par les pieds A une des croisées de la citadelle ; mais il était si généralement détesté qu'aucun de ses propres sujets ne parut ni louché d'un si grand revers de fortune , ni iudigné de la manière ignominieuse dont on traitait leur souverain. Le succès de cctle conspiration excita une joie universelle, et l’on applaudit A ceux qui en étaient les aulehrs , comme aux libérateurs de la patrie
Au
:m HISTOIRE DE CHARLES-QDINT. tl548]
Le cadavre de Faenèse fin jeté dan* le» fossé* qui objets. Ses anciens alliés, les Écossais, ayant environnaient la citadelle , cl exposé aux insultes été battus par les Anglais dans nue des pins de la populace; tons les citoyens reprirent leurs sanglantes batailles que se soient jamais livré occupationsaceoutumées, comme s'il u'était rien deux nations rivales, il était prés d'envoyer un arrivé d'extraordinaire. corps nombreux de ses vieilles troupes en Eeos-
Dés le même jour, un corps de troupes arri- se, pour enrichir d’un nouveau royaume la
vaut de* frontières du Milanais, où ils avaient monarchie française en mariant le dauphin,
été postés eu attendant l'événement, prirent son fils, avec la jeune reine d'Ecosse. Une enpossession de la ville au nom de l’empereur, et treprlse qui réunissait des avantages si sensibles rétablirent les liabitans dans la jouissance de et dont le sucrés semblait être certain , devait
leurs anciens privilèges. Les impériaux voulu- l'emporter sur l'espérance éloignée du fruit
lent aussi s'emparer de Parme par surprise; qu'il aurait pu tirer d'une alliance avec un pape
mais oeltc ville fut sauvée par la vigilance et la de quatre-vingts ans, d'une santé chancelante et fidélité des officiers à qui Farnèae avait confié le qui n’avait pour objet que de satisfaire son rrscommandement de la garnison. Paul apprit avec sentiment particulier. Au lieu de s’engager imla plus vive douleur la mort d’un fils qu'il idnlâ- prudemment dans cette alliance , il amusa le trait malgré ses vice* infâmes; et la perte d’une pape par des promesses et des protestations ville aussi importante que Plaisance rendit son vagues , qui suffisaient pour le détourner de la affliction plus amère encore. Il accusa en plein |>en*éc d'un accommodement avec l'empereur; consistoire Gonzague d'avoir commis un meurtre mais il éludait, en même temps, un engageaiMiininable pour se frayer la voie à une usurpa- ment assez formel pour entraîner une rupture lion injuste, et il demanda sur-ie-champ â l'em- immédiate avec l'empereur , et le jeter dans une pereur de venger ces deux attentats en faisant guerre à laquelle il n'était pas préparé. Quoique punir Gonzague et en restituant Plaisance à les Vénitiens ne pussent pas, sans êtrp alarmés, son petit-fils Octave, qui en était l'héritier lé- voir Plaisance dans les mains des impériaux, ils gitiiue. Mais Charles, plutôt que de se désister imitèrent la conduite équivoque du roi de d'une acquisition si précieuse , se serait exposé France , et se conformèrent en cela à l’esprit lui - même â l'imputation d'etre complice du qui dirigeait ordinairement leurs négociations crime qui la lui avait procurée, et â l'infamie de Quoique Paul se trouvât dépourvu de tous
frustrer son propre gendre d'un héritage qui 1rs moyens de rallumer sur-le-champ le flam-
lui appartenait; il éluda toutes les sollicitations beau de la guerre, il n'oublia point les injures du pHpc, et se détermina à rrsteren possession qu’il était forcé d'endurer pour le moment; le de Plaisance et de son territoire ressentiment veillait au fond de son âme, et
Cette résolution , l'effet d’une ambition insa- la difficulté de le salisfaire ne fit qu'en accroître tiableque ne pouvait modérer aucune considé- la violence. Ce fut dans ce moment où ses scnlirntion ni de bienséance ni de justice, fit passer mens de haine et de vengeance avaient le plus
au pape toutes les bornes de sa modération rt de force, que la diète d’Augsbourg, se confor-
de sa timidité ordinaires; il était prêt â prendre mant aux ordres de l'empereur , présenta une les arme* contre l'empereur pour se venger des requête au pape, au nom de tout le corps grrmeurlricrs de son fils et pour recouvrer l’hérl- manique, pour le solliciter d'enjoindre aux lage dont on voulait dépouiller sa famille ; sen- prélats qui s’étaient retirés â Bologne, déniant bien cependant combien il était hors d'étal tourner â Trente et d'y reprendre leurs délibé-
d’cnlrer en lice avec un si puissant ennemi, il rations. Ce ne fut pas sans beaucoup de peine
sollicita avec la plus grande vivacité le roi de que Charles détermina 1rs membres de la diète
France et 1a république de Venise de se joindre ‘ à se joindre à lui pour celle demande. Il avait à lui pour former une ligue offensive contre remarqué beaucoup de diversité dans les opi- Charlrs. Mais Henri était alors occupé d'autres nions des prutcslans , relativement à la soumis-
Pra-Paoto, p. 257 Paltavic.,p.4l,42.Ttiuan., Ht. or,
u. 150. Vém. tir Riùier, p JJ, 07. Nalali» Connu* //ut or., ' /Uni. de Rihier, i. II. p. 63, 71, 70, 85,’ 95. Paruta,
1,, ,,, * j, |;j /st. di /’enei., p. 199, 293. Tliuan., UT. IV, p. ICO.
sion qu’il avait eiigée pour les décrets du concile ; les uns étaient absolument intraitables sur cet article ; d'autres étaient disposés à reconnaître, moyennant certaines modifications, le droit de juridiction du concile. Il employa toute son adresse pour en gagner une partie et pour diviser le reste; il menaça et intimida l'électeur palatin, prince faible, qui craignait que l'empereur ne se vengeât des secours qu'il avait donnés aux confédérés de Smalkaldc. L’espérance d'obtenir la liberté du landgrave et la confirmation solennelle de la dignité élecforale levèrent tous les scrupules de Maurice , ou du moins ne lui permirent pas de s'opposer â ce qui était agréable â l’empereur. L’électeur de Brandebourg , qui , de tous les princes de son siècle , était le moins touché des motifs de religion , se laissa aisément persuader d'imiter l’exemple des premiers, en déférant à toutes les volontés de Charles. Il restait encore à gagner les députés des villes; ils étaient plus attachés à leurs principes, et quoiqu’on eût employé tout ce qui pouvait exciter en eux l'espérance ou la crainte, ils ne voulurent jamais s’engager à reconnaître la juridiction du concile , à moins qu'on ne prit des mesures efficaces pour assurer aux théologiens de tous les partis un libre accès â la diète avec une entière liberté de discussion , et que tous les points de controverse ne se décidassent conformément au texte de l’Écriture et aux usages de la primitive église. Lorsqu'on présenta â l’empereur le mémoire qui contenait cette déclaration, il eut recours à un artifice extraordinaire. Sans lire le papier, et sans prendre aucune connaissance des conditions sur lesquelles insistaient les villes impériales, il feignit de croire qu’elles avaient consenti â ce qu'il leur demandait, et fit des remcrclmens aux députés sur leur pleine et entière soumission aux décrets du concile. Les députés, quelque étonnés qu'ils fussent de ce qu'ils venaient d’entendre, ne cherchèrent point à désabuser l’empereur; les deux partis aimèrent mieux laisser l'affaire dans cet état d’ambiguïté que d’en venir â une explication qui aurait occasioné une dispute et peutêtre une rupture *.
Charles, ayant obtenu cette soumission appa-
• Fr.vPsolo, p. 259. Steiü. , pan. 110. Ttiuao., loin. I,
rente de la diète à l’autorité du concile, s'en servit comme d’un nouveau motif pour appuyer la demande du rappel du concile à Trente; mais le pape, déterminé par le désir de mortifier l'empereur, autant que par son propre éloignement pour ce qu’on lui demandait, prit sans hésiter la résolution de n'y point consentir; cependant comme il ne voulait pas qu’on pût lui reprocher de se laisser dominer par son ressentiment, il eut l'adresse d'obtenir une opposition formelle des docteurs qui étaient à Bologne. Il renvoya, à leur considération , la demande de la diète , et ces docteurs , toujours prêts à confirmer par leur consentement tout ce qui leur était inspiré par le légat , déclarèrent que le concile ne pouvait pas , sans manquer â sa dignité , retourner à Trente, S moins que les prélats qui, en y restant , avaient montré un esprit de schisme , ne se rendissent auparavant à Bologne pour s'y réunir avec leurs frères ; ils ajoutèrent que, même après cette réunion , le concile ne pourrait pas renouveler ses délibérations avec l'espérance d’être utile à l’église, si les Allemands ne prouvaient pas que leur intention était d’obéir aux décrets futurs du concile, en se soumettant dès l’instant même à ceux qu’il avait déjà prononcés
Cette réponse fut communiquée à l'empereur par le pape, qui l'exhorta en même temps à déférerâ des demandes qui paraissent si raisonnables; mais Charles connaissait trop bien le caractère artificieux de Paul, pour se laisser tromper par un si grossier artifice; il savait que les prélats de Bologne n’osaient avoir d'autres avis que ceux qui leur étaient inspirés par ce pontife : il les regarda donc comme de purs instrumrns dans 1rs mains d'un autre, et ne vit dans leur réponse que l’exposé des intentions du pape. Comme il ne pouvait plus espérer de prendre asseî d'ascendant sur le concile pour le faire ser vir A ses projets, il sentit combien il était nécessaire d’empècher le pape de tourner contre lui l’autorité d’une assemblée si respectable. Daus cette vue, il envoya à Bologne lieux jurisconsultes, qui, en présence des légats, |>rutestcrent que la translation du concile daus celle ville s'était faite sans nécessité et sur des prétextes faux ou frivoles; que tant qu'il continuerait d'y
> fra-Paolo , p. 250. Pallaricini, liv. u, p. 19.
39C HISTOIRE DF. CHAR LES-QUINT. ims]
tenir ses séances, il ne devait être regardé que comme un conventieule illégal et schismatique; que, par conséquent, toutes ses décisions devaient être regardées comme milles et sans validité; enfin que le pape et les ecclésiastiques eorrompusqui dépendaient de lui, ayant abandonné le soin de l'église, l'empereur, qui en était le protecteur, emploierait tout le pouvoir que Dieu lui avait confié, pour la préserver des calamités dont elle était menacée. Quelques jours après, l'ambassadeur impérial , résidant à Rome , demanda une audience au pape , et en présence de tous les cardinaux ainsi que des ministres étrangers, il protesta contre les démarches des prélats de lîolo(;ne , dans les termes les moins mesurés et les moins respectueux
Charles ne tarda pas long-temps à s’occiqier des moyens de mettre en exécution ces menaces, qui alarmèrent vivement le pape et le concile de Bologne. Il instruisit la diète du peu de succès des efforts qu'il avait faits pour obtenir une répouse favorable à leur demande ; il ajouta que le pape, ayant aussi peu d'égard à leurs prières qu'aux services qu'ils avaient rendus à l'église, avait refusé de permettre au concile de se rassembler à Trente; que, quoiqu'il ne fallût pas encore renoncer à l'espérance de voir cette assemblée se tenir dans un lieu où elle pourrait jouir de la liberté de discuter et de prononcer , cependant cet événement était encore incertain et éloigné ; que dans ce même temps l’Allemagne était déchirée par les dissensions religieuses ; que la pureté de la foi alors altérée et l'esprit du peuple était troublé par une multitude d'opinions nouvelles cl de controverses auparavant inconnues chez les chrétiens ; que déterminé par ce qu'il devait à l’empire comme son souverain, et à l'église comme son protecteur, il avait employé quelques théologiens, distingués par leurs lalcns et leurs lumières, b préparer un système de doctrine auquel les peuples seraient tenus de se conformer jusqu'à ce qu’on pût con voquer un concile tel qu'on le désirait. Ce système avait ètc composé par Pflug, Holding et Agricula : les deux premiers élaieut des dignitaires de l’église romaine, mais estimés par leur caractère pacifique et conciliateur; le dernier
’ f ra-Paolo, p. 274. t'altavicini, p. 51. Steid. , p. 446. Gotitasl., Conxtit. impérial, , loin. I. p. 50 1.
était un théologien protestant qtt'ona soupçonné, avec quelque raison , d'avoir été engagé par des présens cl des promesses à égarer son parti dans cette occasion. Les articles qui avaient été présentés à la diète de Hatisbonue en 1541 , dans la vue de réconcilier les partis opposés, servirent de modèle au nouveau système. Mais comme, depuis cette époque , la situation de l'empereur était fort changée, et qu'il ne se trouvait plus dans la nécessité de traiter les protestons avec les mêmes nténagemens , il ne leur faisait plus des concessions aussi étendues et aussi importantes que celles qu'il leur avait offertes auparavant. Le nouveau traité contenait un système complet de théologie, conforme presque dans tous les points à la doctriue de l'église romaine, mais exprimé, pour la plus grande partie, en un style plus doux , en phrases tirées de l'I-xriture , ou en termes d'une ambiguïté concertée. On y confirmait tous les dogmes particuliers aux papistes, et l'on y enjoignait l'observation de tous les rites que les protestaus condamnaient comme des inventions humaines introduites dans le culte de Dieu. Il y avait deux points seulement sur lesquels on se relâchait de la rigueur des principes cl l'on admettait quelque adoucissement dans la pratique. Il était permis à ceux des ecclésiastiques qui s'étaient mariés et qui ne voudraient pas se séparer de leurs femmes, d'exercer toutes les fonctions de leur ministère sacré; cl les provinces qui avaient été accoutumées à recevoir le pain et le vin dans le sacrement de l'eucharistie pouvaient conserver le privilège de communier aiusi sous les deux espèces; mais on déclarait que ces articles étaient des concessions faites uniquement |tour un lt mps , afin d'avoir la |taix, et par égard pour la faiblesse et les préjugés des peuples L
Ce système de doctrine fut connu dans la suite sous le nom à' intérim , parce qu'il contenait des règlemrns provisoires qui ne devaient avoir de force que jusqu'à ce qu'un libre concile général pût avoir lieu. L'empereur le présenta à la diète ; il annonça en même temps , avec pompe , l'intention sincère où il était de rétablir l'ordre et la tranquillité dans l'église, et dit qu'il espérait que l'acceptation de ces règlemens par la
' Fra-I’solo , p. 270 Pallaviciiii , liv. Il, p. 6. Steid, psg. 473, 475. Struv.. Corp., 1554. Cutdul., Conslil. imper., tom. I, p. 518.
diète contribuerait beaucoup à obtenir un but si désirable. lorsqu'il eut achevé la lecture de son discours, l’archevêque de Mayence, président du collège électoral , se leva brusquement , et, après avoir remercié l'empereur des efforts pieux et constans qu’il faisait pour rendre la paix à l’église, il déclara au nom de la diète qu’elle approuvait le nouveau système de doctrine, et qu’elle était résolue de s'y conformer en tout point. Toute l’assemblée fut étonnée d'une déclaration si peu conforme aux règles et aux usages, ainsi que de l’audace avec laquelle l’électeur prétendait exposer les sentimens de la diète sur un point qui jusque-là n'avait pas même été mis en délibération et en débat ; mais aucun des membres n’eut le courage de contredire ce que l’électeur avait avancé: quelques-uns furent retenus parla crainte, d’autres se turent par complaisance. L’empereur reçut la déclaration de l'archevêque comme une ratification entière et légale de Xlnlerim, cl se prépara à en maintenir l'exécution comme d’un décret de l’empire
Pendant la tenue de cette diète , la femme et lesenfansdu landgrave, vivement secondés par Maurice de Saxe, léchèrent d’intéresser les membres de l'assemblée en faveur de ce prince malheureux qui languissait toujours dans la captivité. Mais Charles, craignant de se voir dans la nécessité de rejeter une demande qui lui viendrait d'un corps si respectable, chercha à prévenir ces représentations; pour cet effot , il mit sous les yeux de la diète un détail de ce qui s’était passé avec le landgrave , ainsi que des motifs qui l’avaient d’abord engagé à s’assnrer de la personne de ce prince , et qui ne lui permettaient pas, disait-il, de lui rendre la liberté. Il n’était pas aisé, sans doute, de trouver de bonnes raisons pour justifier une action si injuste cl si révoltante ; mais il savait bien qu’il suffirait d’ailcguer les prétextes les plus frivoles devant une assemblée qui voulait être trompée, et qui ne craignait rien tant que d'avoir l’air d’envisager ses démarches sous leur vrai point de vue. L'explication qu’il donna de sa conduite fut donc admise comme très satisfaisante ; et après quelques faibles instances pourl'engagerà élcn-
‘ Sleid., page 160. Fra-Paolo, page 373. Pallavicioi, page 63.
dre sa clémence sur le landgrave, il ne fol plus question de ce prince infortuné '.
Cependant Charles voulut affaiblir l'Impression défavorable que cette inflexible rigueur pourrait laisser dans les esprits; et pour prouver que sa reconnaissance était aussi solide et aussi invariable que son ressentiment , il donna à Maurice l’investiture de la dignité électorale. Cette cérémonie se fit avec toutes les cérémonies légales et avec une pompe extraordinaire, dans une cour ouverte, si voisine de l'appartement oit était enfermé l’électeur détrôné, qu'il pouvait la voir de ses fenêtres. Mais cette insulte n’altéra point sa tranquillité ordinaire ; il fixa ses regards sur ce spectacle, et vit un rival heureux recevoir les marques dedignité dont ilavait étédépouillé, sans laisser échapper un sentiment qui démentit la grandeur d’àmc qu’il avait conservée au milieu de tous ses désastres *.
Immédiatement après la dissolution de la diète, l'empereur fit publier Xinterim en allemand et en latin. Cet écrit eut le sort ordinaire de tous les plans de conciliation quand ils sont péoposés à des hommes échauffés par la dispute. Les deux partis s’élevèrent contre ce système avec une égale violence : les protestansle condamnèrent comme contenant les erreurs les plus grossières du papisme, déguisées avec si peu d’art qu’elles ne pouvaient échapper qu'aux hommes les plus ignorans, ou qu’à ceux qui voudraient être trompés. Les papistes le rejetèrent comme un ouvrage dans lequel la doctrine de l’église était ou scandaleusement abandonnée , ou bassement dissimulée, ou énoncée en termes concertés pour égarer les esprits faibles, plutôt que pour éclairer les ignorans ou pour convertir les ennemis de la vérité. Tandis que d’un côté les docteurs luthériens déclamaient avec emportement contre ce système, le général des dominicains, d’un autre côté, l'attaquait avec non moins de véhémence ; mais lorsque le contenu de l 'intérim fut connu à Rome, l'indignation des courtisans ainsi que des ecclésiastiques éclata avec emportement : ils se récrièrent contre l’audace impie de l'empereur, qui usurpait les fonctions du sacerdoce en prétendant avec le
' Sleid., p. 417.
* Tbuan., Hist.. lib. v, p. 166. Smiv., Corp. 1054. / nceslitura Mauriiii à Mnnunerano iuccmburgo dcscripUi, f p- Scfirthmn, loin. Il, p. 506.
seul concours des laïques , définir des articles de foi el régler des formes de culte; ils comparèrent cet acte téméraire à l'attentat d'Ozias qui d'une main profane avait touché l'arche du Seigneur, ou aui entreprises hardies de ces empereurs qui avaient rendu leur mémoire exécrable en prétendant réformer à leur i;ré l'église chrétienne. Ils affectèrent meme de trouver de la ressemblance entre la conduite de Charles et celle de Henri VIII, et parurent craindre que l’empereur ne suivit l'exemple de ce monarque , en usurpant le litre ainsi que la juridiction qui appartenait au chef de l'église. Tous soutinrent donc unanimement que les fondeincus de l'autorité ecclésiastique étant ébranlés, et l'édifice entier étant près d’ètrc renversé par un nouvel ennemi, il fallait recourir à quelque moyen puissant de défense et faire, dès les commencement, la plus vigoureuse résistance, avant que les progrès de l'attaque fussent assez avancés pour rendre tous leurs efforts iuutilrs.
la- pape , dont le jugement était éclairé par une plus longue expérience et par une observation plus générale des affaires humaines, vit cet objet avec plus de sagacité , et trouva un motif de tranquillité dans la circonstance même qui consternait scs courtisans et ses conseillers. Il fut étonné qu'un prince aussi habile que l'empereur se laissât aveugler par une seule victoire, au point dïmaginer qu'il |M>urrait donner la loi aux hommes et leur faire recevoir scs décisions même dans les matières sur lesquelles ils souffrent le plus impatiemment la domination. Il conçut qu'en se joignant à l'un des partis divisés en Allemagne , il avait été aisé â Charles d'opprimer l'autre, et que l'ivresse du succès lui avait sans doute inspiré la vaine pensée qu'il était en état de les subjuguer tous les deux; Il prédit qu'un système que tous les partis attaquaient et qu'aucun ne défendait ne pouvait pas être de longue durée, et que, par conséquent , il n'aurait pas besoin d'interposer ses propres forces pour en accélérer la ebute ; il vit enfin que l’édifice s'écroulerait de lui -même pour être à jamais oublié , dès que la main puissante qui l’avait élevé cesserait de le soutenir.
L’empereur, amoureux de son plan, vuulut
1 Steid., p 10S Kra Paolo. p. 271, 277 PalhoU-ini, liv. U, p. Ct.
maintenir la résolution qu’il avait prise de le faire rigoureusement exécuter; mais quoique l'électeur palatin, l'électeur de Brandebourg ct Maurice , toujours entraînés par les mêmes considérations, parusssent disposés à obéir aveuglément à tout ce qu'il ordonnerait , il ue trouva pas partout la même soumission. Jean, marquis de llrandehourg-Anspach, qui s'était engagé avec le plus grand zèle dans la guerre contre les confédérés de Smalkalde , refusa cependant de renoncer à des principes qu'il regardait comme sacrés, cl rappelant à l’empereur les promesses réitérées qu'il avait faites à ses alliés protestans, de leur accorder le libre exercice de leur religion, il prétendit en conséquence être dispensé de recevoir Yinterim. Quelques autres princes hasardèrent aussi de montrer les mêmes scrupules et de demander la même indulgence. Mais en cette occasion, comme dans toutes celles qui demandaient du courage, la fermeté de l'électeur de Saxe se montra d’une manière distinguée , et mérita les plus grands éloges. Charles, qui connaissait combien l’exemple de ce prince aurait d'influence sur tout le parti protestant, n’épargna rien pour l'engager à approuver IV/*terim; il cherchait tour à tour â le séduire par l’espérance et à l'intimider par la crainte, tantôt en lui promettant de le mettre en liberté, tantôt eu le menaçant de le traiter avec plus de sévérité; mais l'électeur fut toujours inflexible. Après avoir déclaré sa ferme croyance dans la doctrine de la réformation : « Je n'irai pas, dit-il, dans ma vieillesse, abandonner des principes pour lesquels j'ai combattu de si bonne heure; et dans la vue de me procurer ma liberté pendant le peu d'années que je puis espérer de vivre, je ne trahirai pas une bonne cause , pour laquelle j’ai tant souffert ct je veux bien encore souffrir; j’aime mieux jouir, dans celte solitude, de l'estime des boulines vertueux et de l'approbation de ma propre conscience, que de rentrer dans le monde , chargé du crime d'apnstasic, qui empoisonnerait ct flétrirait le reste de mes jours. » Par crtle noble résolution , l’électeur présenta à ses compatriotes un modèle de conduite bien différent de celui auquel l’empereur s’était attendu. Indigné de la résistance de son prisonnier, Charles le traita avec plus de rigueur, le fit resserrer plus étroitement . diminua le nombre de ses domestiques el renvoya les errlésias-
tiques luthériens que ce prince infortuné avait eus jusqu'alors prés de lui ; on lui éla même les livres de dévotion gui, pendant une si longue et si emmyeuse captivité, avaient fait sa plus grande consolation la1 landgrave de liesse, son comcompagnon d'infortune, ne montra pas la même constance. La durée de son emprisonnement avait épuisé sa patience et son courage; déterminé h acheter sa liberté à quelque prix que ce ffit , il écrivit à l'empereur et lui offrit non-seulement d'approuver l 'intérim, mais encore de se soumettre en tout et sans réserve à ses volontés. Mais Charles savait que, quelle que fût la conduite du landgrave, ni son exemple ni son autorité ne pourraient obliger scs enfans et ses sujets à recevoir Vinterim, et loin d'accepter ses offres, il le tint renfermé aussi rigoureusement qu'aupai avant. Ainsi le landgrave subit l'humiliation cruelle de voir sa conduite mise en opposition avec celle de l’électeur, sans tirer le moindre avantage de la démarche avilissante par laquelle il s’était justement attiré le mépris public *.
Ce fut surtout de la part des villes impériales que Charles rencontra la plus violente opposition il l 'intérim. Ces petites républiques , dont les citoyens étaient accoutumés à la liberté et à l’indépendance, avaient embrassé avec un empressement remarquable la doctrine de la réformatiou dès quelle s'était répandue dans le public; car l'esprit d’innovation est particulièrement propre au génie des gouvernemens libres. Célait dans ces villes que les prêcheurs prolestans avaient fait le plus grand nombre de prosélytes , et les théologiens les plus distingués du parti s’y étaient établis en qualité de pasteurs. Ayaut ainsi la direction de toutes les écoles d'instruction , ils avaient formé des disciples aussi versés dans les principes de leur croyance que zélés à la défendre. Ces disciples ne devaient pas être seulement guidés par l'exemple ou subjugués par l’autorité ; comme ils avaient appris fl examiner et fl discuter les matières de controverse , ils croyaient avoir le droit et être en état de juger par eux-mêmes. Dès que le contenu de Vinterim fut rendu public, ils se réunirent et refusèrent unanimement
1 Sleid., p. 402
de l'admettre. Strasbourg, Constance, Brème, Magdebourg et plusieurs autres villes moins considérables présentèrent k l'empereur des remontrances, dans lesquelles, après avoir ciposé la manière irrégulière et illégale dont Vinterim avait passé à la diète, elles le suppliaient de ne pas contraindre leur conscience à recevoir une forme de doctrine et de culte qui leur paraissait opposée aux préceptes positif» de la loi divine. Mais Charles, qui avait fait recevoi.- son nouveau plan à tant de princes de l’empire, no fut pas fort touché des représentations de ces villes ; elles auraient pu être très redoutables si elles n'avaient formé qu’une seule masse ; mais étant fort éloignées l’une de l’autre, elles pouvaient éirc accablées séparément et sans peine , avant qu'il leur fût possible de se réunir.
Pour remplir cet objet , l’empereur sentit combien il lui étail nécessaire d’employer des mesures vigoureuses et de les faire exécuter avec assez de rapidité pour ne pas laisser le temps de concerter un plan commua d'opposition. Ayant pris cette maxime pour règle de sa conduite, sa première opération fut dirigée sur la ville d’Augsbourg; quoique la présence des troupes impériales dot en imposer aux habitans, Charles savait qu'ils étaient aussi opposés à Vinterim qu’aucun autre peuple de t'empire. Il commanda k un corps de ses troupes de s'emparer des portes, il posta le reste dans les différais quartiers de la ville, et ayaut rassemblé tous les bourgeois, il publia, de sa pleine et entière autorité, un décret par lequel il abolissait leur forme actuelle de gouvernement , dissolvait toutes leurs corporations et leurs confréries , et nommait un petit nombre de personnes à qui il confiait, pour l’avenir, le soin de l’adntinistration ; chacun de ccs nouveaux administrateurs fit serment en même temps de se conformer à Vinterim. Un acte d’autorité si arbitraire et si inouï, qui privaiL le corps des habitans de toute participation an gouvernement de leur communauté, et les subordonnait à des hommes qui n’avaient d'autre mérite qu'une lâche et servile soumission aux volontés de l'empereur, ne manqua pas de révolter tous les esprits; mais comme ou ne pouvait op|ioser la force i la force , on fut obligé d’obéir et de se soumettre en silence 1 . Cbarles-
1 Sleid., p. 159.
400 HISTOIRE 1)E CHARLES-QL INT. LIMI]
Quint, après avoir laisse une garnison dans Augsbourg, marcha à l.'lm; il endiangea le gouvernement avec la même violence, Apprendre et emprisonner ceux des pasteurs qui refusaient de souscrire à X intérim, et à son départ, les emmena avec lui chargés de chaînes1. Cette sévérité fit non-seulement recevoir Vinterim dans deux des villes les plus puissantes, ce fut aussi pour les autres un présage de ce qui les menaçait si elles persistaient dans leur désobéissance. 1,’effet de l'exemple fut aussi prompt et aussi efficace qu’il pouvait le désirer , et plusieurs villes, pour se soustraire 1 la vengeance de ce prince redoutable, se prêtèrent à tout ce qu’il exigea. Cependant cette obéissance, arrachée par la rigueur de l'autorité, ne produisit aucun changement dans les opinions des Allemands ; ils ne firent que se conformer à la lettre de la loi , autant qu’ils le crurent nécessaire pour se mettre à l'abri de la punition. Les prédicateurs protestans, en exposant les cérémonies dont l'observation était prescrite par l 'intérim, en expliquaient en meme temps la tendance et les effets, de manière à confirmer plutôt qu'à dissiper les scrupules de leurs auditeurs. Il s’était déjà formé une génération d'hommes depuis l’établissement de la religion réformée, et ces hommes , accoutumés à cette nouvelle forme de culte, voyaient avec horreur et avec mépris les pompeuses solennités du culte de l'église romaine; en plusieurs endroits, les ecclésiastiques catlmliqnes qui retournèrent prendre possession de leurs églises curent beaucoup de peine à se garantir des insultes de la populace et à exercer sans trouble les fonctions de leur ministère. Aiusi, malgré la soumission apparente de tant de villes, les habitans, nés avec l’esprit et l'amour de la liberté, ne se plièrent qu’avec la plus grande répugnance au joug qu’on leur imposait; les dogmes et les rites nouveaux qu’ils étaient forcés de recevoir révoltaient également leurs opinions et leurs passions. Ils étaient forcés de dissimuler le ressentiment et l'indignation dont ils étaient pleins; mais cette contrainte devait avoir un terme, après lequel leurs sentiinens, pour avoir été retenus, n’en éclateraient qu’avec plus de violence*.
1 Sleiil., p. 172.
* Mcm de lltbier, tom II, p. 491. Sleid., p. 491.
Cependant Charles, satisfait d'avoir fait ainsi fléchir sous son autorité le caractère peu traitable des Allemands , partit pour les Pays-Bas , bien déterminé à faire recevoir, par force, lVnterim aux villes qui résistaient encore. Il emmena avec lui scs deux prisonniers, rélecteur de Saxe et le landgrave de Hesse , soit qu'il n’osàt les laisser en Allemagne , soit qu'il voulût donner aux Flamands, ses compatriotes, une preuve éclatante du succès de ses armes et de la grandeur de son pouvoir. Avant que Charles fût arrivé à Bruxelles, il apprit que les légats du pape, à Bologne, avaient dissous le concile par une prorogation indéfinie, et que les prélats qui s'étaient assemblés dans cette ville étaient retournés chacun dans sa patrie. La nécessité avait forcé le pape à cette extrémité : après la séparation de ceux qui avaient voté contre la translation du concile à Bologne, et le départ de plusieurs autres qui s'étaient lassés de rester dans un lieu où il ne leur était pas permis de procéder aux affaires qui étaient l'objet même du concile , ceux qui restèrent étaient en si petit nombre, et pour la plupart si peu importans, qu'on ne pouvait plus décemment donner à cette assemblée le titre pompeux de concile général. Paul n'eut d'autre parti à prendre quededissoudreuneassemblécqui était devenue un objet de mépris et qui offrait à toute la chrétienté la preuve la plus sensible de l'impuissance du siège de Rome. Mais tout inévitable qu'était cette mesure, elle était susceptible d’interprétations peu favorables; elle semblait supprimer le remède au moment où ceux pour qui il était destiné s'étaient laissé persuader d’en reconnaître la vertu et d'en éprouver les effets. Charles ne manqua pas de présenter sous ce |>oint de vue la conduite du pape : en comparant adroitement les efforts qu'il avait faits lui-même pour exterminer l’hérésie, avec l’indifférence scandaleuse de Paul sur un objet si essentiel , il tâcha de rendre le pontife odieux à tous les zélés catholiques. En même temps il ordonna aux prélats de sa faction de rester à Trente , afin que le concile parût toujours avoir une existence et pût être prêt à reprendre, lorsqu’il en serait temps , ses délibérations pour le bien de l’église ‘.
* PalMvicini, p. 1 1, 72.
L1VKK X.
Charles aimait à passer d'une partie de ses états dans un autre; mais ce ;;oût particulier n’était pas le seul motif de son voyage en Flandre; il voulait y recevoir son fils unique qui était alors dans la vingt-unième année de son âge et qu’il y avait appelé non-seulement pour le faire reconnaître par les étals des Pays- Bas comme son héritier présomptif, mais encore pour faciliter l'exécution d’un grand projet dont on développera bientôt l'objet et l'issue.
Philippe ayant laissé le gouvernement d’Espagne entre les mainsde Maximilien . fils allié de Ferdinand, à qui l'empereur avait fait épouser la princesse Marie sa fille , s’embarqua pour l'Italie, suivi d'un nombreux cortège de noblesse espagnole *. L’escadre qui lui servait d’escorte était commandée par André Doria, qui, malgré sou âge avancé, sollicita l'honneur d’exercer |Miur le fils les mêmes finir lions qu'il avait souvent exercées pour le pire. Philippe débarqua heureusement â Gènes ; de là il alla â Milan ; et passant ensuite par l'Allemagne, il arriva â la cour impériale à Bruxelles. Les états de Brabant et ensuite ceux des autres provinces, suivant leur rang, reconnurent son droit de succession dans les formes urdinaires , et il fit de son côté le serment accoutumé de maintenir leurs privilèges dans toute leur intégrité2. Philippe fut reçu avec une pompe extraordinaire dans loutrs les villes des Pays-Bas où il passa ; rien de ce qui pouvait exprimer le respect du peuple pour sa personne, ou contribuer à son amusement, ne fut négligé; des fêles, des tournois, des spectacles publics de toute espèce furent exécutés avec celle tnagnificeucc extrême que les nations commerçantes aiment à déployer dans toutes les oc-
casions où elles s'écartent de leurs maximes ordinaires d’économie. Mais au milieu des jeux et des fêtes, Philippe laissa voir, d’une manière remarquable , la sévérité naturelle de sou caractère; quoique dans la première jeunesse , il n’avait rien d’agréable; et l’intérêt qu’il avait de plaire à un peuple dont il vmait briguer 1rs suffrages ne put lui inspirer des manières affables j et |K>lirs; il conserva eu toute occasion un main- I tien grave et réservé ; et la partialité ouverte qu'il témoignait en faveur des Espagnols qui I l'accompagnaient , jointe à la préférence marquée qu’il dunnait aux usages de leur pays, révolta les Flamands et fut la source de cette antipathie qui, daus la suite, occaxiona dans celte partie de ses états une révolution si funeste à la monarchie espagnole >.
Charles fut retenu long-temps dans les Pays- Bas par une violente attaque de goutte; les accès de cette maladie étaient devenus si fréquens et siduuloureux, qu'ilsavaieut sensiblement affaibli la vigueur de son tempérament. 11 ne se relâcha cependant pas dans ses efforts pour l’exécution de l 'intérim. Les habitans de Strasbourg, après une longue résistance , sentirent la nécessité d'obéir; ceux de Constance , qui avaient pris les armes pour se défendre, furent contraints par la force non -seulement d'accepter l 'intérim, \ mais cnrorc de renoncer à leurs privilèges comme 1 citoyens de ville libre , de faire hommage à Ferdinand en qualité d'archiduc d'Autriche, et de recevoir comme vassaux de ce prince un gouverneur et une garnison autrichienne 2. Magriebourg, Brème, Hambourg et Lubeck, furent les seules villes impériales considérables qui ne se soumirent pas à la volonté de Charles.
Charles s'occupait , avec une constance infatigable, à vaincre l’obstination des protestaus; niais les effets de sa fermeté dans l’exécution rie ce projet étaient contre balancés par -ceux de l’animosité du pape qui devenait de jour en
* üchoa, Carolea, p. 302.
* Hara us, Annal, brab., p. 652.
jour plus violente. D’un cùlé la ferme résolutiun que l'empereur semblait avoir prise de ne point rendre Plaisance, de l’autre scs entreprises réitérées sur la juridiction ecclésiastique.
1 Mi'm de liüucr, loni. II, p. 29. Lévesque, Wém. Un cartl. de Gram clic, loin. I, p. 21.
» Sleitl., p. 476, 491.
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soie par les règlemen.s que contenait Y intérim , soit par le projet de rassembler un concile à Trente, excitaient au plus haut degré l'indignation de Paul , qui , par une faiblesse commune aux vieillards, devenait plus attaché à sa famille et plus jaloux de son autorité, A mesure qu’il avançait en âge. Animé par ces sentimeus divers , il fit de nouveaux efforts pour engager le roi de France dans une ligue contre l'empereur *. Mais Henri, malgré la haine dont il avait hérité pour Charles, et la crainte que lui inspirait l'accroissement continuel de sa puissance , ne parut pas plus dis|iosé qu'auparavant â entamer sur-le-champ une guerre ; le pape? fut donc obligé de restreindre ses vues, et n'étant pas eu état de se venger des usurpations passées de l'empereur, il s’occupa du moins à en prévenir de nouvelles. Pour cet effet, il prit le parti de révoquer la cession qu'il avait faite de Parme et de Plaisance, et, après avoir déclaré qu’il les réunissait au saint siège, il dédommagea Octave par un nouvel établissement daus l'état ecclésiastique. Il espérait , par ce moyen, d'obtenir deux points très importans : le premier était la sûreté de Parme; il croyait que l’empereur pouvait tien , sans scrupule , s'emparer d’une ville aplartenant â la maison de Farnèse, mais qu'il l’oserait pas envahir le patrimoine de l’église ;
I voyait en second lieu quelque probabilité de •ecouvrer Plaisance , purce que il pourrait avec décence rendre scs sollicitations à ce sujet plus pressantes, et qu’elles auraient infailliblement plus de poids lorsqu'il plaiderait la iau.se de l'église, et non celle de sa Famille. Tandis que Paul s'applaudissait de celte idée comme d'un chefd’a'uvre de politique , Octave , jeune homme plein d'ambition et d'audace, ne pouvant sans impatience se voir dépouiller de la moitié de ses domaines par la rapacité de son liéau-pèrc , et priver de l'autre moitié par les artifices de sou grand-père, prit des mesures pour prévenir l’exécution d’un plan si contraire à ses intérêts.
II partit secrètement de Rome , cl tenta de s'emparer, par surprise, de Parme; mais cette entreprise ayant échoué par la fidélité du gouverneur â qui le pape avait confié la défense de là place. Octave fit des ouvertures à l'empereur, et lui proposa de renoncer à toute liaison avec le pape ,
1 Man. de Ribicr, tau. Il, p. 23U,