‹ Œuvres complètes de W. Robertson précédées d'une noticeChapitre 42 sur 73 · Hleid., p. 510. Thuao., tib. yi · texte numérisé non relu

Hleid., p. 510. Thuao., tib. yi

vue qu’il se fit accompagner par Philippe à la diète : il voulait donner aux Allemands une occasion de connaître le prince eu faveur duquel ilse proposait de solliciter leurs suffrages, et il employa tonies les ressources d’adresse et d'insinuation dont il était capable pour gagner les électeurs et pour les préparer à recevoir favorablement la proposition ipt’i! avait à leur faire. Mais lorsqu'il prit enfin le parti de leur en faire l’ouverture, ils prévirent tous en frémissant les troubles qui cil seraient la suite. Dppuis long-temps ils avaient reconnu l'inconvénient de placera la tète de l’empire un prince si puissant et possesseur de si grands états; ils prévoyaient qu'en répétant la faute qu’i|s avaient faite, et en conservant la couronne impériale comme une dignité héréditaire dans la même famille, ils donneraient au fils les moyens de continuer le système d’oppression (pie le père avait commencé , et de détruire ce qui restait encore de sain dans l’antique et respectable édifice de la constitution germanique.

le caractère du prince eu faveur de qui l’on faisait cette proposition extraordinaire la rendait encore moins agréable aux Allemands. Philippe, quoique dévoré d'un désir insatiable de puissance, était dépourvu de tout ce qui peut sc concilier la bienveillance des hommes. Hautain et sévère , ail lieu de sc faire de nouveaux amis , il éloignait de lui les partisans les plus anciens et les plus dévoués de la maison d’Autriche; il dédaignait de se donner la peine d’apprendre la langue d’un peuple sur lequel il aspirait à régner, et pendant tout le temps qu’il résida en Allemagne, il n’eut pas même la complaisance de se plier aux mœurs et aux usages du pays. Il souffrait que les électeurs et les princes les plus considérables restassent devant lui la télé découverte, affectant toujours une contenance fière et réservée que les plus grands empereurs, et Charles lui-même dans sa puissance el dans sa gloire, n’avaient jamais osé prendre *.

Ferdinand, au contraire, avait cherché, depuis qu’il était en Allemagne, à se rendre agréable au peuple, eu se conformant à ses mœurs, sans effort et sans affectation; Maximimilien , son fils, qui était né eu Allemagne, était

Frediira» Andrea' Zulidi Dixsertalio politico-historien île ntreis politicis Caroti y bip*. 1700, t. IV,

doué des qualités les plus aimables qui le rendaient l’idole de ses compatriotes, et leur faisaient regarder son élection à l'empire comme l’événement le plus désirable pour eux. L'estime et l'affection des Allemands pour ce prince fortifiaient la résolution que leur suggérait la saine politique et les déterminèrent à préférer les vertus populaires de Ferdinand et de son fils a la farouche austérité de Philippe, que l'intérêt ne pouvait adoucir, et que l’ambition même n’avait pu lui faire dissimuler. Tons les électeurs, tant ecclésiastiques que séculiers, montrèrent une opposition si forte et si unanime au projet de l’empereur, que ce prinee, malgré la répugnance qu'il avait à se désister de ce qu'il avait une fois entrepris, fut obligé de regarder son plan comme impraticable. L’obstination déplacée qu'il avait mise à en poursuivre l’exécution non-seulement réveilla la jalousie des Allemands sur ses vues ambitieuses, mais ouvrit encore une source de rivalité et de discorde dans sa propre famille; Ferdinand, son frère, fut obligé , pour le soin de sa propre défense , de chercher à se concilier les électeurs, particulièrement Maurice de Saxe, et de former avec eux des liaisons capables doter à Charles toute espérance de reprendre un jour son projet avec plus de succès. L'empereur, eu même temps, renvoya Philippe en Espagne pour l'eu rappeler lorsqu'un nouveau plan d'amhition rendrait sa présence nécessaire

Charles se voyant déchu des espérances qu’il avait formées pour l’agrandissement de sa famille , et qui avaient si long-temps occupé son esprit, crut qu’il était temps de donner toute son attention à l'exécution d'un autre projet qui l’intéressait aussi beaucoup ; c’était d'établir l’uniformité de religion dans l'empire, en forçant les différent partis d’acquiescer aux décisions du concile de Trente. Mais ses domaines étaient si étendus, et celle circonstance l’engageait dans des liaisons si multipliées, et donnait lieu A tant d’événemens divers, qu’il ne lui était guère possible d'appliquer toute sa force à un seul objet. La machine qu’il avait à conduire était si vaste et si compliquée, qu’un embarras ou une irrégularité imprévue dans quelque roue

1 Sleid., p. 505. Tbuan., p. ISO, 238. Né ni de Pihier, loin. Il, paR. 219, 281, 314. Adriani, Istor, tib. vin, p. 507, S20.

subordonnée dérangerait souvent le mouvement général, et déconcerterait les résultats les plus iniportans auxquels il s'était attendu. Il survint en effet des circonstances qui firent naître de nouveaux obstacles à l'exécution de sou plan sur la religion. Jules III , dans les premiers épauchetneus de sa joie et de sa reconnaissance , lors de son élévation au trône pontifical , avait confirmé Octave Karnèse dans la possession du duché de Parme: mais il ne tarda pas à se repentir de sa générosité et à en apercevoir des conséquences qu'il n'avait pas prévues , et dont il n'avait pas été touché lorsque le sentiment de ses obligations envers la famille de Karnèse était encore récent, lécmpcrcur avait toujours conservé Plaisance. et n’avait pas renoncé à ses prétentions sur Parme qu'il regardait comme un fief de l'empire. Gonzague, gouverneur d. Milan, qui avait été l'un des principaux auteurs du meurtre de Pierrc-I-ouis Karnèse , dernier duc de Plaisance , sentant bien qu'un tel outrage ne se pardonnerait jamais , avait juré la ruine d'une maison qui devait le délester; il employa tout le crédit que ses longs services lui donnaient sur l’esprit de l'empereur, à lui persuader de s'emparer de Parme par la force des armes Charles, entraîné par ses sollicitations et par le désir qu'il avait lui-même de réunir Parme au Milanais, goôta cette proposition; et Gonzague, que la nlus légère apparence d'approbation encourageait, commença à rassembler des troupes et à faire d’autres préparatifs pour l'exécution de son projet.

Octave, averti du danger qui le menaçait, vit la nécessité de veiller à sa propre sûreté, en augmentant la garnison de sa capitale, et en levant des soldats pour défendre le reste du pays. Mais comme la modicité de scs revenus ne lui permettait pas de faire des efforts si dispendieux, il exposa sa situation au pape, et im- ’ora la protection et l'assistance qu’il avait droit attendre en qualité de vassal de l’église. Ce- : .aidant le ministre impérial avait déjà prévenu ■ pape ; cl en lui exagérant sans cesse le danger I l'offenser l’empereur, et l imprudeuce de soutenir Octave dans une usurpation si nuisible au saint siège, il était venu à bout de détacher entièrement Jules de la famille des Karnèse. La requête d'Octave fut en conséquence reçue très froidement , et ce prince ayant perdu l'espérance

d’obtenir aucun secours du pape, fut obligé de chercher ailleurs la protection dont il avait besoin. Henri 11 était le seul prince qui fût assez puissant pour la lui donner, et il se trouvait heureusement dans dcsciramstauees qui lui permettaient de goûter une pareille proposition. Il venait de terminer, de la manière qu'il le désirait, les affaires qu'il négociait depuis quelque temps avec les deux royaumes de la Grande- Bretagne, affaires qui avaient jusqu'alors détourné sou attention de celles du continent ; il devait cl- succès en partie à la vigueur de ses armes, en partie à son adresse à tirer avantage des factions politiques qui déchiraient les deux royaumes, et qui mettaient autant de violence et de précipitation dans les démarches des Écossais que de faiblesse et d'incertitude dans celles des Anglais. Il avait obtenu des Anglais des conditions de paix favorables aux Écossais scs alliés; il avait déterminé les nobles d'Écosse nonseulement à fiancer leur jeune reine au dauphin, mais encore à la faire passer en France pour y être élevée sous scs yeux ; il avait enfin recouvré Boulogne et son territoire, qui avaient été conquis par Henri VIII.

Après avoir fait ces arrangemens si avantageux à sa couronne, et s’ètre délivré avec honneur du fardeau de la guerre qu'il faisait à l’Anglelcrrr et des secours qu'il fournissait aux Écossais, Henri se trouvait en pleine liberté do poursuivre les mesures que lui suggérait naît relleinent sa jalousie héréditaire contre la puissance de l'empereur. Il reçut donc avec plaisir les premières ouvertures que lui fil Octave Karnèse, et saisissant avec avidité l'occasion qu'on lui présentait de rentrer en Italie, il conclut surle-champ un traité dans lequel il promit de soutenir la cause d'Octave et de lui fouruir tous les secours dont il aurait besoin. Cette négociation ne put pas être long-temps iguoréc du pape, qui, prévoyant les calamités que produirait la guerre si elle se rallumait si prés de l'état ecclésiastique, expédia aussitôt des lettres moniluriales par lesquelles il requérait Octave de renoncer à sa nouvelle alliance. Octave ayant refusé desc conformer à celte réquisition, Jules prononça, peu de temps après, qu'il avait perdu tout droit à son fief, et il lui déclara la guerre comme a un vassal désobéissant et rebelle. Mais comme il ne pouvait pas espérer de triompher,

avec ses forces seules, d’un prince soutenu par un allié aussi puissant que le roi de France, il eut recours A l'empereur, qui, de son côté, redoutant l'établissement dcsFrançais dans Parme, donna ordre à Gonzague de faire marcher toutes •.es troupes pour seconder le pape. Ainsi les Français prirent les armes comme alliés d'Oclavc, et les impériaux comme protecteurs du saint siège, et tandis que les hostilités commençaient entre eux , Charles et Henri affectaient de publier qu'ils resteraient inviolablement attachés à la paix de Crépy. I.a guerre de Parme ne fut distinguée par aucun événement mémorable. Il se donna plusieurs petits combats avec des succès divers : les Français ravagèrent une partie du territoire ecclésiastique; les impériaux dévastèrent le Parmesan; et après avoir commencé de faire en règle le siège de Parme, ils furent obligés d'abandonner honteusement cette entreprise

Les mouvemens et les alarmes, que les préparatifs et les opérations de cette guerre occasionaient en Italie, empêchèrent la plupart des prélats italiens de se rendre à Trente au premier de mai, jour fixé pour rassemblée du concile, quoique le légat et les nonces du pape y fussent arrivés, ils furent obligés de s’ajourner au premier de septembre, dans l'espérance qu'il s'y trouverait alors un nombre suffisant de prélats et de docteurs pour commencer avec décence les délibérations. Il s'y rendit à cette époque environ soixante prélats, pour la plupart de l’état ecclésiastique ou d’Espagne, et un petit nombre d'Allemands J. La session s’ouvrit avec les formalités accoutumées, et les pères du concile étaient près d’entamer les affaires , lorsque l’abbé de Bellosane parut, et, présentant des lettres de créance en qualité d’ambassadeur de Henri, demanda audience. L’ayant obtenue, il protesta . au nom du roi son maître, contre une assemblée convoquée dans des circonstances si peu convenables , et lorsqu’une guerre allumée 'sans motifs, par le pape, mettait les députés de l’église gallicane dans l'impossibilité de se rendre à Trente en sûreté, ou d’y délibérer avec la tranquillité nécessaire sur les articles de foi et

1 Adriani, /s/or., lib. vm, p. 505, 514, 524. Sleidan, p. 513. Paruta , p. 220. tetlere < Ici Caro, scritte al nome tlel Card. Farnese, tom. Il, p, II. etc.

•Kra-Paolo,p 265.

I A R LES-QUINT. [tr.Mj

de discipline ; il déclara que son maître ne regarderait pas cette assemblée comme un concile général et ccuménique, mais seulement comme un eonvenliculc particulier et partiel '. Le légat affecta de mépriser cette protestation, et les prélats procédèrent, malgré cet incident, A l’examen et à la décision des grands points qui étaient en controverse sur l’eucharistie, la pénitence et l'cxtrème-onclion. Cependant la démarche du roi de France devait ébranler nécessairement l’autorité du concile; les Allemands ne pouvaient avoir beaucoup d'égards pour une assemblée dont la légitimité était attaquée , à l’ouverture même de ses séances, par le second monarque de la chrétienté; et ils n’étaient pas disposés A respecter les décisions d'un petit nombre d'hommes qui s'arrogeaient , sans y êtr autorisés, tous les droits appartenant aux représentans de l’église universelle.

L’empereur, cependant, s'occupa A mettre en œuvre toutes les ressources de son autorité, pour établi/1 la réputation et la juridiction du mneile. Il avait eu assez de crédit sur les trois électeurs ecclésiastiques, qui étaient, après le pape, les princes de l’église les plus émineus eu puissance et en dignité, pour' les déterminer A assister en personne au concile; et il avait obligé plusieurs évêques allemands , d’un rang inférieur , A se rendre eux-mêmes A Trente , ou A y envoyer leurs représentans. Il accorda un saufconduit impérial aux ambassadeurs nommés par l'électeur de Brandebourg, le duc de Wiltcmberg et d'autres princes protestans pour assister au concile; et il exhorta ces princes A y envoyer aussi leurs théologiens pour proposer, expliquer et défendre leur doctrine. Son zèle, en même temps, anticipa les décrets du concile; et comme si les opinions des protestans avaient déjà été condamnées, il prit ouvertement des mesures pour achever de les anéantir. Dans cette vue il fit assembler les ministres d’Augsbourg, et après les avoir interrogés sur differens points de controverse, il leur enjoignit de ne rien enseigner sur ces articles de contraire aux dogmes de l’église romaine. Ces ministres ayant refusé de se conformer A une réquisition si contraire aux mouvemens de leur conscience , Charles leur ordonna de sortir de la ville en

1 Stria, p. 5tfî. Tliuan , p. 262. Fra-Paolo. p. 301.

trois jours, sans révéler S personne la cause de leur bannissement; il leur défendit de prêcher à l’avenir dans aucun pays soumis à la juridiction impériale , et leur fit prêter serment d'obéir scrupuleusement à ces ordres. Ils ne furent pas les seules victimes de son zèle; le clergé protestant, dans la plupart des villes du cercle de la Souabc , fut traité avec la même violence; en plusieurs endroits , les magistrats qui s'étaient distingués par leur attachement aux nouvelles opinions, furent destitués brusquement et sans forme judiciaire, et l'empereur disposa arbitrairement de leurs places en faveur des plus fanatiques de leurs adversaires. Le culte réformé fut presque entièrement aboli dans toute l’étendue de cette vaste province. Les privilèges anciens des villes libres furent violés. Le peuple fut forcé d'assister au ministère de prêtres qu’il regardait avec horreur comme des idolâtres, et de se soumettre â la juridiction de magistrats qu'il détestait comme des usurpateurs *.

L’empereur, ayant, par ces violences, manifesté d’une manière plus claire qu’il 11e l'avait encore fait l’intention où il était de renverser la constitution germanique et d’extirper la religion protestante, partit pourlnspruck, dans le Tirol ; il fixa sa résidence dans cette ville, qui, par sa situation dans le voisinage de Trente et sur les confins de l’Italie, paraissait une place commode , d'où il serait â portée d'observer à la fois les opérations du cuncile et les progrès de la guerre de Parme, sans perdre de vue ce qui pouvait se passer en Allemagne 2.

Cependant le siège de Magdcbourg se continuait avec dos succès alternatifs. Lorsque Charles avait proscrit les bourgeois de celte ville et les avait mis au ban de l'empire, il avait employé en même temps auprès des états voisins les exhortations et l'autorité pour leur faire prendre les armes contre ces mêmes bourgeois, qu'il traitait de rebelles et d'ennemis communs de l’empire. Séduit par ses exhortations et ses promesses, George de Mecklcnbourg, frère cadet du duc régnant, prince actif et ambitieux, rassembla un nombre considérable des soldats de fortune qui avaient accompagné Henri de Brunswick dans ses bizarres expéditions; et quoiqu'il fût lui-même un zélé luthérien, il cn-

1 Sleid., p. 516, 528 Tlui.in. , p. 276.

• Sleid., 529.

vahit les territoires de Magdebourg, espérant mériter par ses services que l’empereur lui accordât la propriété d’une partie de ces domaines. Les bourgeois, qui n'étaient pas encore accoutumés à supporter patiemment les calamités de la guerre , firent une sortie pour sauver leurs terres du pillage; ils attaquèrent le duc de. Mecklcnbourg avec plus de valeur que de prudence, et furent repoussés après avoir perdu beaucoup de monde. Mais comme ils étaient animés de cet esprit indomptable que donne le zèle de la religion joint à l’amour de la liberté, loin de se laisser décourager par ce premier revers , ils se préparèrent â la plus vigoureuse défense. Un grand nombre de soldats vétérans , qui avaient servi dans les longues guerres de l’empereur et du roi de France , ayant offert leurs services aux assiégés, sous la conduite d’officiers braves et expérimentés, les habitans acquirent par degrés les connaissances militaires, rejoignirent les avantages de la discipline à l’activité du courage. Le duc de Mecklenbourg , malgré le premier succès qu'il avait eu sur les habitans, n’osa pas investir une ville très bien fortifiée et défendue par une si bonne garnison ; il continua de ravager le plat pays.

Comme l'espcrance du butin attirait au camp des assiégeans un grand nombre d'aventuriers, Maurice de Saxe devint jaloux du crédit que pouvait acquérir un prince qui avait à ses ordres un corps de troupes si nombreux; i| marcha aussitôt vers Magdebourg avec ses propres troupes , et prit le commandement en chef de toute i'armée ; c’était un honneur auquel son rang et ses talens , ainsi que la nomination de la diète, lui donnaient un droit incontestable. Avec ces deux corps réunis , il investit la ville et commença le siège en règle. Tandis qu’il se faisait auprès de Charles un mérite de cette expédition et de son zèle à exécuter le décret impérial, il s’exposa encore une fois aux censures et aux malédictions du parti dont il partageait les sentimens sur la religion. Cependant les approches de la place se faisaient lentement ; la garnison troublait les assiégeans par de fréquentes sorties, dans l’une desquelles le duc de Mecklcnbourg fut fait prisonnier; elle détruisait à mesure leurs ouvrages et enlevait des soldats dans les postes avancés. Les bourgeois de Magdebourg, animés par les discours de leurs pas-

teurs, ët les soldais de la garnisou , encouragés par l’exemple de leurs officiers, supportaient sans murmurer toute* les fatigues du siège et se défendaient toujours aveë le même Zèle qu’ils avaient montré d'almrd: d’un antre cAtéles soldats des assiégeons se rebellaient au contraire de leur ardeur, et murmuraient de tout ce qu'ils étaient obligés de soltffWr dans un service qui leur déplaisait ; ils se soulevèrent même plusieurs fois en demandant ce qui leur était dû de leur solde, qu’on n'avail pu leur payer depuis quelque temps, parce que le* Allemands ne contribuaient qu'avec répugnance aux dépenses de cette terre Maurice avait d’aillriirs des motifs particuliers et qu’il n’osait pas encore avouer, pour ne pas pousser le siège avec tigheuC; il aimait encore mien* rester il lit tété d'une armée, exposé à toutes les imputations auxquelles la lenteur de ses opérations donnait lieu, que de précipiler une complète, <jtti , elt ajoutant quelque chose il sa gloire, l'aurait mis dans la nécessité de licencier se* trdtlpes.

Cependant les habitons Commençaient à souffrir les horreurs de la disette: Maurice se voyant dans l'impossibilité de prolonger davantage le siège, sans donnera l'empereur des soupçons qui auraient déconcerté tonies ses mesures, il conclut A la fin un Irnllë de capitulation avec la ville, aux conditions suivantes: que les habitons imploreraient avec soumission la démence de l’empereur; qu’à l'avenir ils ne prendraient point les armes , et d'entreraient dans aucune alliance contre la maison d'Autriche ; qu'ils reconnaîtraient l'autorité de la chambre impériale ; qu’ils sc conformeraient aux décrets de la diète d’Augsbourg sur la religion: que les nouvelles fortifications qui avaient été ajoutées à la place seraient démolies; qu’ils paieraient une amende de cinquante mille cminmnes; qu'ils livreraient à l’empereur doti2e pièces d'artillerie, enfin qu'ils donneraient la liberté sans rançon au duc de Mrcklenbourg et à tous les autres prisonniers. Le lendemain la garnison sortit de la ville; et Maurice en prit possession avec toute la pompe militaire.

Avant que les articles de la capitulation fussent entièrement convenus, Maurice avait eu plusieurs conférences avec Albert, comte de

1 TUuan-, p. 277, XWd., p. 5H.

HÀRLES-QU1NT. [16611

Mansfeldt, qui avait le principal commandement à Magdeltoueg , et avec le comte Ileideck, officier qui avait servi avec beauepup de distinction dans les troupes de la ligue de Smalkalde, que l'empereur avait proscrit à cause de son zèle [tour la cause protestante, et que Maurice avait secrètement engagé à son service et admis dans sa confiance la plus intime. Il leor communiqua un plan qui depuis long-temps occupait sou esprit, et dont le but était de procurer la liberté au landgrave, son beau-père, de rétablir les privilèges dit corps germanique, et de mettre des homes aux dangereuses usurpations de là puissance impériale. Après les avoir consultés sur les mesures qu'il serait nécessaire de prendre |amr assurer le sucefcs d’une entreprise si périlleuse, il donna à Maüsfëldt des assurances secrètes que les fortifications de Magdebourg ne seraient point détruites, et que les habitons 11c seraient l ni troublés dans l’exercice de leur religion ni privés d'aucune de leurs anciennes immunités. Afin d’engager plus sftrèmcnt Manrice. par son propre intérêt, à remplir ces promesses , le sénat de Magdebourg l'élut pourson burgrave, dignité qui avait anciennement appartenu à la maison électorale de Saxe, et qui lui dimnait une juridiction très étendue, tant dans la ville que dans le territoire •.

Ainsi les bourgeois de Magdebourg, après avoir soutenu un siège d'une aimée entière, après avoir combattu [tour leur liberté civile et religieuse, avec nue intrépidité digne de la cause qu'ils défendaient , furent enfin assez heureux pour conclure un traité (pii les laissa dans un meilleur état que ceux de leurs compatriotes qui, par timidité et par défaut d’esprit patriotique , s’étaient Soumis si bassement à l’empereur. Mais tandis qu’une grande partie de l’Allemagne applaudissait au courage des MagdcboUrgrnis, et sc réjouissait de les voir échappés A la destruction dont ils avaient été ménacés, tout le monde admira l'habileté de Maurice dans la conduite de sa négociation avec eux , et l'adresse avec laquelle 11 avait su tourner chaque événe ment à son avantage. On voyait avec étonnement qu'après avoir fait éprouver aux hahitans de Magdebourg , pendant plusieurs mois, toutes les

1 Slt’iü., p. 528. Thuan., p. 270. Obsidilionis Magdeburg.de script, per Scbast. /tcssclmiorum ap. Scurit ■» lib. ii, p. 518.

Llôôlj

horreurs de la guérit , if était à la tin , par une élection volontaire , revêtu de l'autorité suprême dans cette même ville qu'il venait d’assiéger, et qu’après avoir été si long-temps l'objet de leurs déclamations et de leurs satires, comme apostat et ennemi de la religion qu'il professait, ces mêmes liabitans paraissaient mettre une confiance sans bornes dans son zèle et dans sa bienveillance *. En même temps les articles publics du traité de capitulation étaient si exactement conformes à ceux que l'empereur lui-même avait accordés aux autres villes protestantes, et Maurice sut si bien faire valoir le mérite d'avoir réduit une place qui s'était défendue avec tant d’opiniûlreté, que Charles, loin de soupçonner ni fraude ni collusion dans les conditions du traité, le ratifia sans hésiter, et releva les Magdebourgeois de la sentence de ban qui avait été prononcée contre eux.

La seule difficulté qui pouvait encore embarrasser Maurice , c’était de tenir rassemblées les vieilles troupes qui avaient servi sous lui, et celles qui avaient été employées à la défense de la place, il imagina, pour y réussir, un expédient d'une adresse singulière. Ses projets contre l'empereur n'étaient pas encore assez mûrs pour qu'il osât les faire connaître et travailler ouvertement à les mettre en exécution. L'hiver qui approchait ne lui permettait pas d'entrer sur-le-champ en campagne. 11 craignait de donner une alarme prématurée à l’empereur en retenant à sa solde tun corps si onsidéi Sable, jusqu" ce que le temps des opérations militaires fût revenu avec le printemps. Dès que Magdebourg lui eut ouvert ses portes, il permit à ses soldats saxons de retourner chez eux; comme c'étaient scs sujets, il était bien sûr de leur faire reprendre les armes et de les rassembler quand il en aurait bcsoiu; il paya en même temps une partie de ce qui était dû aux troupes mercenaires qui avaient suivi ses étendards, aussi bien qu'aux soldats qui avaient servi dans la garnison ; et après les avoir relevés de leur serment de fidélité , il les licencia. Mais au moment où il leur donna leur congé, George, duc de Mecklenbourg , qui venait d'étre mis en liberté , offrit de reprendre ces mêmes troupes à son slervice, c de se rendre caution pour le paiement de ce qui leur était encore dû. Ces

1 Arnold., Vil* Maurit.ap. Menkcn., 10). u, p. 1227.

aventuriers , accoutumés à changer souvent de maîtres, acceptèrent sans peine la proposition; ainsi les mêmes troupes restèrent unies et prêtes à marcher partout où Maurice les appellerait, tandis que l'empereur, trompé par cet artifice, et imaginant que le duc de Mecklenbourg ne les avait engagées que pour soutenir, par la force des armes, scs prétentions sur une partie des étals de son frère , vit tout cet arrangement d'un œil très indifférent '. Après avoir hasardé des démarches si essentielles pour l'exécution de ses projets, Maurice qui voulait empêcher l'empereur d'en démêler l'objet, et prévenir les soupçons qu'elles pouvaient lui inspirer, sentit la nécessité d’employer quelque nouvel artifice pour fixer ailleurs l'attention de ce prince et pour le confirmer dans sa sécurité. Il savait que le principal objet qui occupait l'empereur, c'était d'engager les états proteslans d’Allemagne à reconnaître l’autorité du concile de Trente, et à y envoyerdes ambassadeurs en leur propre nom, ainsi que des députés de leurs églises respectives. Maurice sut mettre à profit ces dispositions de Charles pour l’amuser et le tromper. Il affecta le plus grand zèle pour satisfaire 1rs désirs de l'empereur à cet égard ; il nomma des ambassadeurs qu’il autorisa à se rendre au concile ; il chargea Mélanchtnn cl quelques-uns des théolologiens les plus distingués de sa communion , de préparer une confession de foi et de la proposer à cette assemblée. A son exemple et probablement eu conséquence de scs sollicitations, le duc de Wittemborg, la ville de Strasbourg et d'autres états proteslans nommèrent des ambassadeurs et des théologiens pour assister au concile. Ils s’adressèrent tous i l'empereur pour avoir son sauf-conduit qu'ils obtinrent dans la forme la plus authentique : c'en était assez [tour la sûreté des ambassadeurs, qui se mirent eu roule sur-le-champ ; mais les théologiens proteslans demandèrent [tour eux un sauf-conduit particulier du concile même. Le destin de Jean llu. j et Jérôme de Prague, que le concile de Constance, dans le siècle précédrni , avait condamnés aux flammes, sans égards pour le sauf-couduiij impérial dont ils étaient munis, rendait celle précaution prudente et même nécessaire. Mais comme le pape était aussi occupé à empêcher

1 Tintait., p. 278. Slruv., Corp. hisl. penn. Aruold. VU* üauril ap. Slcnken -, lia. u, p. 1227.

416 HISTOIRE DE CHARLES-QUIiNT. [16511

que les théologiens protestons eussent la liberté de parler dans le concile, que Charles avait été ardent à leur faire solliciter cette même liberté , le légat vint à bout , par des promesses et par des menaces, d’engager les pères dit concile à refuser d’expédier un sauf-conduit dans la même (orme que celui qui avait été accordé par le concile de Bile aux partisans de Jean Hus. Les protestans, de leur coté , insistaient pour qu’on copiât exactement les ternies de cet acte; et les ministres impériaux inter|Kisèrent leur médiation pour qu’on les satisfit à cet égard. On proposa des changemens dans la forme; on suggéra des expédiens; on fit des protestations et des contre-protestations; le légat et ses associés tâchaient d’arriver à leur but par l'artifice et la chicane; les protestans soutenaient leur avis avec fermeté et obstination. L’empereur recevait à Inspruck le détail de tout ce qui se passait â Trente : ce prince, entraîné par un excès de zèle ou de confiance dans son habileté, tenta de concilier les partis opposés; mais il se trouva engagé dans un labyrinthe de négociations interminables. Toutes ces intrigues favorisaient cependant les vues de Maurice; tandis qu’elles absorbaient tous les mouvemens de l’empereur et qu'elles détournaient son attention de tout autre objet, l'électeur eut tout le loisir de laisser mûrir son plan , de former ses brigues et d’achever ses préparatifs avant de lever le masque et de frapper le grand coup qu'il méditait depuis si long-temps1.

Mais avant que d’entrer dans ces détails, il est nécessaire de parler d’une révolution nouvelle qui se fit en Hongrie, et qui ne contribua pas peu aux effets extraordinaires que produisirent les o|H‘rat ions de Maurice. I xirsqu’en 1541, Soliman , par un stratagème plus convenable â la basse et insidieuse politique d’un petit usurpateur qu'à la magnanimité d’un puissant conquérant, priva le jeune roi de Hongrie des doinainesquc son père lui avait laissés, il accorda â ce prince infortuné la Transylvanie, province qui faisait partie de son héritage paternel . il lui permit de conserver le titre de roi , quoique ce ne fût plus qu’un vain nom ; et il confia le gouvernement de la Transylvanie, avec le soin d'éiever le jeune prince, â la reine et â Martinuzzi,

■ Sleid. , p. 536, 520. Fra-Faolo , p. 323, 338 Tliuan., p.286.

évêque de Waradin; le feu roi avait désigné ce prélat pour être tuteur de son fils et gérant de ses états , dans un temps cù ces deux emplois étaient d’une bien plus grande importance. Ce partage d'autorité excita, dans une petite principauté , les mêmes dissensions qu'il aurait pu faire naître dans un grand royaume; une jeune reine ambitieuse et capable de gouverner, et uu prélat fier et non moins ambitieux se disputèrent â qui aurait la plus grande influence dans l’administration. Tous deux avaient leur parti dans la noblesse, et les grands talens de Martinuzzi commentaient â lui donner l’ascendant, lorsque Isabelle tourna contre lui-même les artifices dont il se servait , et sollicita la protection des Turcs.

Les pacbas voisins , jaloux du pouvoir et du crédit de l’évêque, promirent volontiers à la reine le secours qu’elle demandait ; et ils auraient bientôt obligé Martinuzzi d'abandonner la direction des affaires, si son ambition, fertile en expédiens , ne lui avait pas suggéré un nouveau moyen qui tendait non-seulement à conserver, mais encore â étendre son autorité. Il fit un ac-% commodément avec la reine, par la médiation de quelques nobles qui craignaient de voir leur pal rie livrée aux calamités d’une guerre civile ; en même temps, il dépêcha secrètement un de ses confidens â Vienne, et entama une négociation avec Ferdinand. Comme il n'était pas difficile de persuader à ce prince que le même homme dont l’inimitié et les intrigues l'avaient chassé d’une partie de ses états de Hongrie, pourrait également lui servir à recouvrer ce qu’il avait perdu , ce prince reçut avec joie les premières ouvertures d'un raccommodement. Martinuzzi lui présenta des avantages si considérables et s'engagea avec tant de confiance à faire prendre les armes , en sa faveur, aux nobles les plus puissaus de la Hongrie, que Ferdinand, malgré la trêve qu’il avait conclue avec Soliman, promit d'entrer à main armée dans la Transylvanie. Les troupes destinées à cette expédition étaient composées de vieux soldats allemands et espagnols ; le commandement en fut donné â Castaldo , marquis, de Piadcna , officier formé par le fameux marquis de Pescaire, â qui il ressemblait singulièrement tant par son génie entreprenant dans les affaires, que par ses grands talens dans l'art de la guerre. Cette armée, moins redoutable par le nombre que par la discipline des soldats et l’habileté du

général, fut puissamment secondée par Martinuzzi et par les Hongrois de son parti. I.e sultan était alors à la tète de son armée sur les frontières de la Perse; les paclias turcs n’élant pas en état de donner â la reine des secours aussi puissans et aussi efficaces que l’état de ses affaires l’exigeait, elle sentit bientôt qu’elle ne pourrait pas conserver long temps l’autorité de régente, et commença même à désespérer de la sûreté de son fils.

Martinuzzi ne laissa pas échapper une occasion si favorable de parvenir à son but : lorsqu’il vil Isabelle dans cet état de découragement , il hasarda de lui faire une proposition qu'en un autre temps elle aurait rejetée avec mépris. Il lui représenta l'impossibilité où elle était de résister aux armes victorieuses de Ferdinand; il lui fit voir que, quand les Turcs la mettraient en état de s'y opposer avec succès, sa situation n’en serait pas meilleure, et qu’elle ne pourrait pas les regarder comme des libérateurs, mais comme des maitres aux ordres desquels elle serait obligée de se soumettre ; il la conjura, par ce qu'elle devait à sa dignité, ù la sûreté de son fils et au repos de la chrétienté, de céder la Transylvanie à Ferdinand, et de lui sacrifier les prétentions de son fils sur la couronuc de Hongrie , plutôt que de voir l’une et l’autre la proie des ennemis invétérés de la religion chrétienne.

Il promit, en même temps, au nom de Ferdinand, un dédommagement |>our elle et pour son fils, proportionné à leur rang et ù la valeur dece qu'ils devaient sacrifier. Isabelle , se voyant abandonnée par quelques-uns de ses partisans, se défiant de quelques autres, privée d'amis et environnée des troupes de Castaldo et de Martinuzzi , souscrivit , quoique avec la plus grande répugnance , à des conditions si dures. Eu conséquence elle livra les places fortes qui étaient encore en sa disposition; elle remit toutes les marques de la royauté , et particulièrement une couronne d'or, qui, selon une tradition des Hongrois, était descendue du ciel , et conférait à celui qui la portait un droit incontestable au trône. Comme elle ne put pas se résoudre à rester au rang d’une personne privée , dans un pays où elle avait auparavant exercé la puissance souveraine ; elle partit sur-ic-champ avec son fils pour aller en Silésie prendre possession des princi- j pautés d'Oppelcn et de Ratibor; Ferdinand avait

promis d’accorder au jeune prince l'investiture de ces deux principautés, et une de scs filles en mariage.

La résignation du jeune roi étant publiée, Mari inuzzi . et , â son exemple , le reste des nobles de Transylvanie prêtèrent serment de fidélité à Ferdinand, qui , de son côté , pour reconnaître le zèle et lesuccèsavee lequel ce prélat l’avait servi , affecta de le distinguer partons les témoignages passibles de faveur et de confiance. Il le nomma gouverneur de Transylvanie avec une autorité presque illimitée; il ordonna à Castaldo de déférer en tout â ses avis et ù ses volontés ; il ajouta de nouveaux appointemens aux revenus considérables dont il jouissait déjà; il lui donna l'archevêché dcGran. et obtint du pape qu'il serait fait cardinal. Toute cette ostentation de bienveillance n’était cependant rien moins que sincère, et ne servait qu’à cacher des sentiment entièrement oppasés. Ferdinand craignait les talcns de Martinuzzi et se défiait de sa fidélité; il prévoyait que ce prélat , dont le crédit avait été assez puissant |>our faire échouer toutes les tentatives qu’on avait faites jusqu'alors pour limiter et pour abolir les privilèges exorbitans de la noblesse horijpxiisc, préférerait en toute occasion le rôle de défeuseur des libertés de son pays, à celui d'un vice-roi dévoué aux volontés de son souverain.

Ferdinand chargea , en secret , Castaldo d'ob server tous les mouvemens de Martinuzzi , de se défier de ses desseins, et de traverser toutes scs mesures: mais soit que le prélat ne s’aperçût point que Castaldo était l’espion de ses démarches, soit qu'il méprisât les artifices insidieux de Ferdinand , il prit la direction déjà guerre contre les Turcs avec le ton d'autorité qui lui était propre, et la conduisit avec beaucoup de noblesse et non moins de succ&s. Il reprit quelques villes dont les infidèles «'étaient emparés, et fit échouer les entreprises qu'ils formèrent sur d'autres places; il établit l'autoritédc Ferdinand non-seulement dans la Transylvanie, mais ! encore dans le Bannat de Temeswar et dans plusieurs des pays voisins. Dans la conduite de ces opérations il était souvent d'une opinion contraire à celle de Castaldo et de ses officiers ; il traitait les prisonniers turcs avec un degré d'humanité et même de générosité que Castaldo condamnait hautement. Cette conduite fut rc-

418 HISTOIRE DE CHARLES-QUliNT. 11661]

présentée à Vienne comme un artifice de Martinuzzi pour se ménager l'amitié des infidèles, dans la vue de s'assurer leur protection pour se mettre en étal dans la suite de se rendre tout-à-fait indépendant du souverain qu'il reconnaissait alors. Quoique Martinuzzi alléguât, pour justifier sa conduite, qu'il serait contraire à la bonne politique d’irriter, par des cruautés inutiles, un ennemi toujours ardent à se venger, les accusations deCastaldo n'en firent pas moins une forte impression sur l’âme de Ferdinand , déjà prévenu contre le prélat, et d'autant plus jaloux de tout ce qui pouvait ébranler son autorité en Hongrie, qu'il savait combien elle était précaire et mal assurée. Caslaido confirmai t et fortifiait ces soup çons par les avis qu'il faisait passer continuellement aux confidens du roi à Vienne ; il empoisonnait les démarches innocentes de Martinuzzi, et présentait celles qui étaient équivoques sous le côté le plus défavorable ; il lui imputait des desseins qu'il n'avait jamais formés , et l'accusait de crimes dont il n'était point coupable ; il parvint enfin par ces manœuvres â convaincre Ferdinand qu’il ne pourrait conserver la couronne de Hongrie qu’en se débarrassant de cet ambitieux prélat. Mais Ferdinand, convaincu qu'il serait dangereux de procéder suivant le cours ordinaire de la justice contre un sujet assez paissant pour être en étal de défier son souverain , prit le parti d'employer la violence pour obtenir la satisfaction que la loi ne pouvait lui procurer.

n ordonna , en conséquence , è Gastaldo de le défaire de Martinuzzi, et Castaldo se chargea volontiers de cet abominable office; il communiqua son dessein â quelques officiers italiens et espagnols dignes de sa confiance, et concerta avec eux les moyens de l'exécuter : ils entrèrent un jour de grand matin dans l’appartement de Martinuzzi, sous prétexte de lui présenter quelques dépêches qu'il était important d’expédier sur-le-champ â Vienne. Tandis qu’il lisait avec altentioa un écrit, un des conjurés le frappa d'un coup de poignard â la gorge, le coup n'était pas mortel ; Martinuzzi, se retournant avec l'intrépidité qui lui était naturelle , se jeta sur l'assassin et le renversa â ses pieds ; mais les autres conjurés se précipitant sur lui. ce vieillard senl et désarme ne put résister long-temps â un combat si inégal , et tomba bientôt percé de cent coups de poignard. Les peuples de la Trans'Jvamr

contenus par la présence des troupes étrangères, n'osèrent prendre les armes pour venger la mort d'un prélat qui avait été si long-temps l'objet de leur vénération et de leur amour, lis parlèrent cependant de ce meurtre avec exécration; ils se récrièrent hautement contre Ferdinand , qui , malgré la reconnaissance qu’il devait à des services récetts et imporlans , et le respect que méritait un caractère regardé par les chrétiens comme inviolable et sacré, n'avait pas craint de verser le sang d’un homme dont le seul crime était son attachement à sa patrie. Les nobles, détestant la jalouse et cruelle politique d'une cour qui, sur des soupçons sans preuves et sans vraisemblance , faisait égorger par des assassins un homme aussi considérable par son mérite que par son rang, se retirèrent dans leurs terres, ou s’ils restèrent dans l’armée autrichienne , ils ne servirent qu'avec répugnance et avec froideur. Iæs Turcs, encouragés au contraire par la mort d’un ennemi dont ils redoutaient les talens . se préparèrent à renouveler les hostilités au commencement du printemps ; ainsi , an lieu de la sûreté que Ferdinand avait espéré de se procurer par la mort de Martinuzzi , il vit scs états de Hongrie à la veille d'ètre attaqués avec plus de vigueur et défendus avec moins de zèle qu'auparavant •.

Cependant Maurice , ayant concerté tontes ses intrigues, et presque achevé tous ses préparatifs, était sur le point de mettre ses projets au grand jour, et de commencer les hostilités contre Prmpereur. Sou premier soin , après avoir pris cette résolution , frit de rejeter cette étroite et superstitieuse politique qui avait frit éviter aux confédérés de Smalkaldc tonte espèce de liaison avec les étrangers. Il avait vu combien cette maxime avait été funeste à leur cause ; instruit par leur faute , il eut autant d’empressement de solliciter la protection de flenri 11 , que les confédérés en avaient montré â repousser l'interposition de François Ier. Heureusement pour Maurice, il trouva Henri très disposé à se prêter aux premières ouvertures qu’il lui fit, et en état de mettre en mouvement toutes les forces de la monarchie française. Henri , depuis long-temps observait avec jalousie le progrès des armes de

1 Sleid , p. 525. Thuau., Hb. îx, p. 309. etc. IstnanhafB, ttist. regn. Hun g. , lib. ni, p. 160. Mim. de Ribier, loni. Il, p. 671. ÎNatali* couiitis, Hist., lib. iv, p. 84, eu.

l’empereur; il brûlait d’essayer scs forces contre cet ennemi de la France, et de se signaler par une rivalité qui avait fait la gloire du règne de son père. Il avait profité de la première occasion qu’il avait eue de traverser les projets de Charles, en prenant le duc de l’arme sous sa protection, et les hostilités étaient d ô j A commencées non-seulement dans le duché de Parme, mais encore dans le Piémont. Après avoir terminé la f;uerre avec l'Angleterre paé une paix aussi avantageuse pour lui-même qu’honorable pour les Écossais ses alliés, il vit que la noblesse française était impatiente de déployer son courage inquiet et entreprenant sur un théâtre plus brillant , que celui de Parme ou du Piémont.

Jean de Fienne, évêque de Bayonne, que Henri avait envoyé en Allemagne , sous prétexte d'y lever des troupes destinées ft servir en Italie, fut autorisé â conclure un traité en forme avec Maurice et ses associés. Comme un roi do France n'aurait pu décemment s’engager à défendre l’église protestante, les objets de controverse, quelque part qu’ils pussent avoir au traité, ne furent mentionnés dans aucun des articles. Solvant ce traité, les intérêts de la religion étaient abandonnés entièrement ü la disposition de la divine Providence: les seuls motifs allégués pour former cetteconfédération contre Charles étaient de procurer la liberté au landgrave , et de prévenir le renversement de l’ancienne constitution et des lois de l’empire germanique. Pour remplir ces deux objets, il fut convenu que toutes les. parties contractantes déclareraient en même temps la guerre à l’empereur ; qu’on ne pourrait conclure ni paix ni trêve sans le consentement commun de tous les confédérés, et sans que chacun d’eux y fût compris; qu’afin de prévenir les inconvéniens de l’anarchie et des prétentions au partage du commandement, Maurice serait déclaré chef de la confédération , avec une autorité absolue dans toutes les affaires militaires; que Maurice et scs associés mettraient en campagne sept mille hommes de cavalerie avec un nombre proportionné d’infanterie; que, (jour fournir à la subsistance de cette armée, pendant les trois premiers mois de la guerre , Henri donnerait deux cent quarante mille couronnes, et ensuite soixante mille couronnes par mois, tant que l’armée serait en campagne: que Henri attaquerait l'empereur, du coté de la lorraine.

I avec une armée puissante; enfin, que si l’on jugeait à propos d’élire uu nouvel empereur, le choix ne pourrait tomber que sur celui qu'agréerait le roi de Fraucc '. Ce traité fut conclu le Ier octobre , quelque temps avant la prise de Magdehourg ; et les négociations préliminaires furent conduites avec un si profond secret, que, de tous les princes qui y accédèrent ensuite , il n’y en eut que deux â qui Maurice en fit confidence ; ce furent Jean Albert , duc régnant de Mccklenbourg , et Guillaume de Hesse, fils aîné du landgrave. La ligue elle-même resta si soigneusement et si heureusement cachée que l l’empereur et ses ministres ne paraissent pas eu avoir eu le moindre soupçon.

Maurice , dont l’activité s’exercait â chercher de toutes parts de nouveaux secours, s’adressa J Édouard VI , roi d'Angleterre, et lui demanda un subside de quatre cent mille couronnes pour le soutien d’une coufédération formée pour la défense de la religion protestante ; mais les factions qui régnaient à la cour d'Angleterre pendant la minorité de ce prince, et qui ôtaient au conseil et aux armes de la nation leur vigueur accoutumée , ne laissaient aux ministres anglais ni le temps ni le désir de s’occuper des affaires étrangères; et Maurice ne put obtenir le secours qu’il devait attendre de leur zèle pour la ré format ion J.

Maurice , assuré de la protection d'un monarque aussi puissant que Henri II, procéda avec confiance, mais avec une égale circonspection , â l’exécution de son plan. Il jugea qu’il était nécessaire de Faire encore un effort pour obtenir de l’empereur la liberté du landgrave ; et en conséquence il envoya â tnspruck une ambassade solennelle, en son nom et en celui de l’électeur de Brandelnjurg. Après avoir rappelé en détail tous les faits et toutes les raisons sur lesquels ils fondaient leur demande, et après avoir représenté, dans les termes les plus énergiques, les engagemens particuliers qu’ils avaient pris avec le landgrave, ils renouvelèrent, en faveur de cet infortuné prisonnier, la requête qu’ils avaient déjà si souvent présentée en vain. L'électeur palatin, le duc de Witleinberg, les ducs de Mccklenbourg , le duc de Deux-Pouts, le mar-

1 Recueil de t Troitii, loin. Il, p 2SK Thuao lib nn

• Bdm«t, fut of the referrn , r«l II , dpptni., 37,

420 HISTOIRE DE CHARLES-QUliST. U661]

quis de BramlelMurg-Bareuth et le marquis de Mélanchton et à ses confrères de se mettre en Rade, envoyèrent aussi des ambassadeurs chargés roule pour se rendre à Trente. 11 entretenait en

de faire la même demande. I/C roi*de Danemark , le duc de Bavière et les ducs de Lunebourg, écrivirent [*onr le même objet. Le roi des Romains lui-même se joignit i ces princes pour appuyer leurs instances , soit qu’il Fût touché de compassion sur la situation malheureuse du landgrave, soit qu'il fût dominé, peut-être, par une secréte jalousie contre son frère, dont il voyait avec d’autres yeux le pouvoir et les desseins, depuis la tentative qu’il avait faite pour changer l’ordre de la succession à l’empire.

Charles , inébranlable dans la résolution qu’il avait prise i l'égard du landgrave , éluda une demande qui lui était faite par de si puissans intercesseurs ; ayant déclaré qu’il communiquerait scs intentions à Maurice dès que celui-ci serait arrivé à lnspruck , où il était attendu de jour en jour, l’empereur ne daigna entrer dans aucune explication plus détaillée *. Cette démarche ne fut pas utile au landgrave ; mais Maurice sut en tirer un grand avantage. Elle servit S justifier les mesures qu’il prit ensuite, et à démontrer la nécessité d’employer la voie des armes pour arracher l’acte de justice que sa médiation et ses prières n’avaient pu obtenir; elle servit aussi I confirmer l’empereur dans sa sécurité , parce que la solennité de la demande et l’intérêt que tant de princes paraissaient y prendre, durent lui faire croire que c’était de son consentement seul qu’on espérait d’obtenir l’élargissement du landgrave.

Maurice employa des artifices encore plus déliés pour cacher ses intrigues, amuser l’empereur et gagner du temps. Il affecta d’être plus occupé que jamais à chercher quelque expédient ]K>ur lever toutes les difficultés relativement au sauf-conduit que demandaient les théologiens protcslans nommes pour assister au concile. Ses ambassadeurs, à Trente, avaient de fréquentes conférences sur cet objet avec les ambassadeurs impériaux, à qui ils communiquaient leurs sentimens du ton d’une confiance sans réserve. Il voulut, à la fin, faire croire que tous les différends sur cet article préliminaire lui paraissaient sur le point d’être terminés; et afin d’accréditer cette opinion, il donna ordre à

< (jlcid , p. 331. Tbuan., lib. un, p 385.

même temps une correspondance très suivie avec la cour impériale à lnspruck , et renouvelait en toute occasion les protestations de son attachement et de sa fidélité envers l’empereur.

Il parlait sans cesse de l'intention où il était d’aller lui-même à lnspruck, il y fit même louer une maison pour lui , et donna des ordres pour la faire mettre, le plus promptement qu’il serait possible, en état de le recevoir •.

Quelque habile que fût Maurice dans tous les artifices de la dissimulation , et quelque impénétrable que lui parût le voile sous lequel il cachait ses desseins, il y avaiteependant dans sa conduite plusieurs choses qui altéraient la sécurité de l'empereur, et qui le tentèrent souvent de soupçonner quelque dessein extraordinaire. Mais comme ses soupçons n'étaient fondés que sur des .circonstances peu importantes par ellesmêmes, ou d'une nature incertaine et équivoque, l'effet en était aisément détruit par l'adresse de Maurice ; l’empereur craignait d'ailleurs de retirer trop légèrement sa confiance à un homme à qui il l’avait donnée tout entière, et qu'il avait comblé de faveurs. Une seule circonstance lui parut être assez importante pour mériter une explication. Les troupes que Georges de Mecklenbourg avait prises à sa solde, après la capitulation de Magdebourg , ayant fixé leur quartier dans la Turinge, vivaient à discrétion sur les terres des riches eedésiatiques de leur voisinage. Ceux qui éprouvaient ou qui redoutaient leurs exactions , se plaignirent hautement à l’empereur, et lui parièrent de ces troupes comme d’un corps d’hommes qu’on destinait A quelque entreprise désespérée. Maurice tantôt atténuait les excès qu’on reprochait à ses troupes, tantôt représentait l'impossibilité de les licencier ou de les assujettir à une discipline régulière jusqu a ce qu’on leur eût payé ce qui leur était dû de leur solde par l'empereur même; il sut, par-là , calmer les craintes que cet objet avait fait naître; ou peut-être Charles , n’étant pas en état de satisfaire aux demandes de ces soldats , fut obligé de garder le silence sur ce point 2.

Cependant le temps d’agir approchait. Maurice avait envoyé secrètement à Paris Albert de

1 Arnold., f 7 ta Maurit. np. Menken., lib. u, p. 122.

’ Sleid-, p. 511) Tbuan., p. 33b.

I1Ô.Î2I l iVRF. X. Al 1

Brandebourg pour y confirmer sa confédéral ion avec Henri , et pour hâter la marche de l'armée française. Il avait pris des mesures pour être en état de rassembler scs sujets au moment où il en aurait besoin ; il avait pourvu ù la sûreté de , la Saxe, pendant qu’il s’en absenterait pour commander l'armée, et il tenait ses troupes qui étaient dans la Turingc et sur lesquelles il comptait particuliérement, toutes prêtes à marcher au premier signal. Ces opérations compliquées se firent sans être découvertes par la cour impériale; Charles restait à Inspruck dans la plus parfaite tranquillité, uniquement occupé à contreminer les intrigues du légat à Trente, et â régler les conditions auxquelles les théologiens protestans pourraient être admis au concile ; il ne se doutait guère qu'il y eût alors des objets beaucoup plus importans près d’attirer son attention.

Cette imprudente sécurité de la part d'un prince dont l'attention à observer tout ce qui se passait autour de lui le conduisit souvent à un excès de défiance, peut paraître inexplicable, et elle a été attribuée à un aveuglement extraordinaire. Mais indépendamment de l'adresse singulière avec laquelle Maurice sut déguiser ses intentions, deux circonstances concoururent à tromper l'empereur : peu de temps après son arrivée à Inspruck, la goutte le prit avec un surcroît de violence; son tempérament était affaibli par de si fréquentes attaques; son esprit avait perdu sa vigueur naturelle , et il n'était plus en état de s'occuper des affaires avec sa vigilance et sa pénétration ordinaire; Granvclle, évêque d'Arras, son premier ministre, quoique l'un des politiques les plus déliés de son siècle et peutêtre d'aucun siècle, fut en cette occasion la du)ic de sa propre finesse. Il avait une si haute opinion de son habileté, et méprisait si fort les talens politiques des Allemands, qu'il ne fit aucune attention aux avis qu'on lui donna des intrigues secrètes et des projets dangereux de Maurice.

I j sombre défiance du duc d'Albc lui ayant fait concevoir quelques soupçons sur la sincérité de l'électeur, il proposa de le faire venir sur-lechamp à la cour, pour y rendre compte de sa conduite; mais Granvclle répondit avec dédain que ces soupçons étaient sans fondement , et que la tête d'un Allemand ivre était trop grossière pour former auelauc projet qu'il ne lui fût aisé

de pénétrer et de faire échouer. Ce n'élait pas seulement sa confiance dans sa propre sagacité qui lui donnait un ton si décisif; il avait corrompu deux des ministres de Maurice , qui lui envoyaient des avis fréquens et détaillés de tous les mouvemens de leur maître. Mais ce moyen même , par lequel il espérait de pénétrer tous les desseins, et jusqu'aux pensées de Maurice, servit à le mieux tromper. L'électeur avait secrètement découvert la correspondance de ses deux ministres avec Granvellc; au lieu de les punir de leur trahison, il sut habilement en profiter, et tourna contre Granvellc les artifices mêmes de ce prélat. Il affecta de traiter les deux traîtres avec plus de confiance que jamais , il les admit à ses délibérations particulières; mais il avait soin de ne leur laisser apercevoir que ce qu'il était de son intérêt de faire connaître; de sorte que les avis des deux espions ne servaient qu’à confirmer Granvellc dans la persuasion où il était de la sincérité et des bonnes intentions de Maurice1. L'empereur lui-même était dans une si parfaite sécurité qu’il ne tint aucun compte d'un mémoire qui lui fut présenté au nom des électeurs ecclésiastiques, et par lequel on l’avertissait d'être en garde contre Maurice; il n’y répondit que par des protestations de son entière confiance dans la fidélité et dans l'attachement de cc prince2.

Enfin les préparatifs de Maurice se trouvèrent achevés, et il jouit du plaisir de voir que ses intrigues et ses projets étaient encore ignorés ; mais quoiqu'il fût près de commencer les hostilités, il ne voulut pas encore jeter le masque qu'il avait gardé jusqu'alors, et, par une nouvelle ruse , il sut encore tromper scs ennemis quelques jours de plus. Il annonça qu'il allait faire le voyage d'inspruck dont il avait si souvent parlé, et il prit, pour l’accompagner, un des deux ministres que Granvellc avait corrompus. Après avoir fait quelques postes, il feignit d’être fatigué du voyage et dépêcha à Inspruck son perfide ministre , en le chargeant de faire ù l’empereur des excuses sur ce délai , et de l'assurer qu'il serait û la cour dans peu de jours. Cet espion ne fut pas plus tût parti que Maurice monta à cheval, vola vers la Turinge, y joignit son armée com-

Mclvil, Mémoires, fol. édit., p. 12

■ Sleid., p. 535.

422 HISTOIRE DE CHAR LES-QUINT. rj552I

posée de vingt mille hommes d’infanterie et la mit sur le rhamp en mouvement Il publia en même temps un manifeste contenant les raisons qu’il avait pour prendre les armes. Il allégua trois motifs : 1° de défendre la religion protestante menacée d’une destruction prochaine ; 2° de maintenir la constitution et les lois de l'empire et de préserver l’Allemagne de la domination d’un monarque absolu ; 3° de délivrer le landgrave de Hesse des horreurs d'une longue et injuste captivité. Par le premier motif, Maurice soulevait en sa faveur les partisans très nombreux de la réformât ion, que l’enthousiasme rendait formidables, et que l’oppression excitait à prendre un parti désespéré. Par le second motif, il s’attachait tous les amis de la liberté, tant catholiques que protestans, également intéressés à se joindre avec lui pour défendre des droits et des privilèges communs aux uns et aux autres. Enfin, outre la gloire qu'il s’acquérait par son zèle à remplir scs engagemens envers le landgrave, le troisième motif était devenu un objet d’intérêt général, non-seulement par la pitié qu'inspiraient les souffrances de ce prince infortuné, mais encore par l'indignation qu’avaient excitée la rigueur et l’injustice avec laquelle il avait été traité par l’empereur. Avec le manifestede Maurice, il en parut un autre au nom d'Albert , marquis de Brandebourg-Culmbach , qui s’était joint à lui avec un corps d’aventuriers qu’il avait rassemblés; il y exposait les mêmes griefs, mais avec un excès d’amertume et de violence analogue au caractère du prince sous le nom duquel cet écrit était publié.

Le roi de France publia aussi un manifeste en son propre nom : après y avoir rappelé l'ancienne alliance qui subsistait entre les nations française et germanique, descendues l’une et l’autre des mêmes ancêtres ; et après avoir parlé des ouvertures qu’en conséquence de cette ancienne union quelques-uns des plus illustres princes d’Allemagne lui avaient faites pour lui demander sa protection, Henri déclarait qu’il allait prendre les armes pour rétablir l’ancienne

■ Melvil, Mémoires, p. 13. U» circomunrcs qu’on a rapportées concernant In ininistm saxons Gagnés et corrompus parGranvelle.ne sont pas mentionnés par les historiens allemands; mais comme le chevalier James Melvil tenait ces détails de. l'électeur palatin . et qu'ils sout parfaitement conformes S toute la conduite de Maurice, on peut les regarder comme authentiques.

constitution de l’empire, pour délivrer quelquesuns de ses princes de la servitude , et pour assurer les privilèges et l’indépendance de tous les membres du corps germanique; il prenait, dans ce manifeste , le titre de protecteur des libertés del Jtlemagnect de ses princes captifs, et il avait fait graver en tête un bonnet , l’ancien symbole de la liberté, placé entre deux poignards, pour faire entendre sans doute aux Allemands que la liberté ne pouvait s'acquérir et se conserver que par la force des armes <.

Maurice avait alors un rôle tout nouveau à jouer, mais son génie flexible était fait pour se plier b toutes les situations : dès le moment où il prit les armes, il se montra aussi hardi et entreprenant à la tête de son armée qu’il avait été circonspect et rusé dans le cabinet. 11 s’avança par des marches rapides vers la haute Allemagne. Toutes les villes qui se trouvèrent sur sa route lui ouvrirent leurs portes. Il rétablit dans leurs offices les magistrats que l’empereur avait destitués, et remit en possession des églises les ministres protestans qui en avaient été chassés. Il dirigea sa marche vers Augsbourg ; la garnison impériale qui y était , n’étant pas assez forte pour tenter de se défendre, se retira avec précipitation , et Maurice prit possession de celte grande ville, où il fit les mêmes changemens que dans celles où il avait déjà passé.

Il n’y a point de termes pour exprimer l’étonnement et la consternation qui saisirent l’empereur lorsqu'il apprit ces événemens inattendus. Il voyait un grand nombre de princes d’Allemagne armés contre lui, et le reste prêt à les joindre ou faisant des vœux pour leur succès; il voyait un monarque puissant s'unir étroitement à eux, et seconder leurs opérations, commandant en personne une armée formidable; tandis que, par une négligence et une crédulité qui l’exposait à la fois au mépris public et au plus grand danger, il ne se trouvait en état de prendre aucune mesure efficace, ni pour réprimer ses sujets rebelles, ni pour repousser l'invasion d'un cnnciui étranger. L’ne partie de ses troupes espagnoles avait été envoyée en Hongrie pour combattre les Turcs; le reste avait élé rappelé eu Italie pour la guerre qui se faisait dans le duché de Parme. Les bandes des vieilles troupes

■ Sleid., p. 5 là. Tintait., lib. x, p. 33à. Mémoires de Ribier, tout. Il, p. 37t.

allemandes avaient été licenciées, parce qu’il ne pouvait plus les payer, ou bien elles s'étaient mises à la solde de Maurice après le siège de Magdebourg. Charles restait donc à Inspruck avec un corps de troupes à peine assez fort pour garder sa personne. Son trésor était épuisé; depuis quelque temps il n’avait reçu aucune remise du Nouveau-Monde , et il avait perdu tout son crédit auprès des négocians de Gènes et de Venise, qui , malgré l’offre d’un intérêt exorbitant , refusèrent de lui prêter de l’argent. Ainsi ce prince, qui était, sans contredit, le plus considérable potentat de la chrétienté et le plus capable de déployer une grande force , puisque sa puissance, quoique violemment attaquée, n'avait encore souffert aucune diminution, se trouvait cependant hors d’état de faire un effort assez prompt et assez vigoureux pour le sauver du danger imminent dont il était menacé.

Il mit toutes ses espérances dans la négociation , seule ressource de ceux qui sentent leur faiblesse; mais, craignant de compromettre sa dignité en faisant les premières avances à des sujets rebelles, il évita cet inconvénient en employant la médiation de son frire Ferdinand. Maurice, plein de confiance dans ses talens, et ne doutanfpas qu'il ne sût tirer parti de cette négociation , espéra que , par une apparence de facilité a écouter les premières ouvertures d’accommodement, il pourrait amuser l’empereur et lui faire ralentir l'activité des préparatifs qu'il commençait à faire pour se mettre en défense; il consentit sans difficulté à une entrevue avec Ferdinand dans la ville de Lentz en Autriche, où il se rendit sur-le-champ , après avoir laissé son armée continuer sa marche sous les ordres du duc de Mecklenbourg.

la- roi de France exécuta fidèlement tout ce qu’il avait promis à ses alliés; il entra de bonne heure en campagne avec une armée nombreuse et bien payée, et marchant droit en lorraine, Toul et Verdun lui ouvrirent leurs portes sans résistance. Ses troupes se présentèrent ensuite devant Metz; le connétable de Montmorency , ayant obtenu la permission d’y passer avec un petit détachement pour sa garde, y introduisit autant de trodpes qu’il en fallait pour en imposer à la garnison, et par ce frauduleux stratagème , les Français se rendirent maîtres de cette ville sans répandre de sang. Henri fit, avec

beaucoup de pompe, son entrée dans toutes ces places : il obligea les habitans de lui prêter serment d’obéissance , et réunit à sa couronne ces acquisitions importantes. Après avoir laissé une forte garnison dans Metz, il s'avança vers l'Alsace pour tenter de nouvelles conquêtes, que les premiers succès de scs armes semblaient lui ! promettre

La conférence de Lentz ne produisit aucun accommodement. Maurice, en consentant J cette entrevue , n'avait vraisemblablement d’autre objet que de tromper l'empereur ; car il fit , eu faveur de ses confédérés et du roi de France leur allié, des demandes qui ne pouvaient pas être acceptées par un prince trop fier pour se soumettre ainsi sur-le-champ aux conditions que lui dictait un ennemi. Mais quoique Maurice, pendant toute la négociation, parût invariablement attaché aux intérêts de ses associés, et quoiqu’il ne perdit jamais de vue les objets qui lui avaient mis les armes à la main , il montra toujours le désir le plus vif de terminer à l’amiable avec l'empereur tous les différends. Encouragé par cette apparente disposition à la paix , Ferdinand proposa une seconde entrevue pour le 26 mai, et demanda qu'il y eût une trêve qui commençait à ce même jour et durerait jusqu’au 10 de juin, afin de laisser le temps de concilier tous les points contestés.

Dans ces entrefaites , Maurice rejoignit , le 9 mai, son armée, qui s’était avancée jusqu’à Gundelflngen. Il mit ses troupes en mouvement le lendemain au matin ; et comme il lui restait encore seize jours pour agir, avant le commencement de la trêve, il résolut de tenter, dans cet intervalle, une entreprise dont le succès pourrait être assez décisif pour rendre inutiles les négociation^ de Passau et pour le mettre en état d'imposer les conditions qu’il jugerait à propos. Il prévit que l'idée d’une cessation d'armes si prochaine et l’empressement adroit qu'il avait montré pour le rétablissement de la paix ne manqueraient pas de donner à l’empereur de fausses espérances, qui, en calmant ses inquiétudes , le replongeraient en partie dans la même sécurité qui lui avait déjà été si fatale. Plein de confiance dans cette conjecture , Maurice marcha droit à Inspruck et s'avança avec le mouvement

1 Tbuan., p. 3W.

le plus rapide qu'on pût donner à un corps de troupes si considérable. Il arriva le 18 à Fi esse n, poste très important à l'entrée du Tyrol, où il trouva un corps de huit cents hommes bien retranches , que l'empereur y avait placés pour s'opposer aux progrès des confédérés. Maurice attaqua ces huit cents hommes avec tant de violence et d’impétuosité, qu'ils abandonnèrent leurs lignes avec précipitation , et que, se repliant sur un second corps posté près de limon, ils lui communiquèrent la terreur panique dont ils étaient saisis; de sorte que tous ensemble prirent la fuite après une faible résistance.

Maurice transporté de ce succès, qui surpassait toutes ses espérances, marcha à Ehrenberg, ch A t eau situé sur un rocher tris haut et escarpé qui dominait le seul passage qu'il y eût à travers les montagnes. Comme ce fort s’était déjà rendu aux protestans. au commencement de la guerre de Smalfcalde , parce que la garnison était alors trop faible pour le défendre, l'empereur, qui en connaissait l'importance, avait eu soin d'y jeter un corps de troupes suffisant pour rc|>ousser les efforts de la plus grande armée. Mais un berger, poursuivant une chèvre qui s'était écartée du troupeau , découvrit un sentier inconnu par lequel on pouvait monter au sommet du rocher. 11 Tint en donner avis à Maurice; un petit détachement de soldats choisis, ayant à leur télé Georges de Mecklenhourg . furent à l’instant commandés pour suivre ce guide. Ils se mirent en marche le soir, et ayant grimpé par un sentier escarpé, avec autant de peine que de danger, ils atteignirent enfin le sommet sans être aperçus; Maurire ayant commencé l'assaut à l'un des côtés du château . ils parurent tout à coup de l'autre cûté, an moment et au signal convenu . et se disposèrent à escalader les murs , qui étaient faibles en cet endroit, parce qu’on l'avait cru jusqu’alors inaccessible. La garnison , saisie de frayeur en se voyant attaquée par un cûté où elle sc croyait à l'abri de tout danger, mit bas les armes surle-champ. Ainsi Maurice, presque sans verser de sang, et, ce qui lui était plus important encore, sans perdre de temps, se trouva maître d'une place dont la réduction aurait pu le retarder long-temps, et aurait demandé les plus grands efforts de valeur cl d’hahüeté '.

1 Arnold. Fitn Matait., p. 123.

Maurice n'était alors qu'à deux Jours de marche d'Inspruck , et sans perdre un seul moment il y fil marcher son infanterie; la cavalerie ne pouvant être d'aucune utilité dans ce pays montagneux , il la laissa à Fiessen pour garder l'entrée du défilé. Il se proposait d'avancer avec assez de rapidité pour devancer les nouvelles de la perte d'Ehrenberg, et pour surprendre l’empereur avec toute sa suite, dans une ville ouverte et incapable de sc défendre. Mais à peine ses troupes commençaient-elles à se mettre en mouvement , qu'un bataillon de mercenaires se mutina , déclarant qu’ils ne marcheraient qu'après avoir reçu la gratification qui leur était due, suivant l'usage de ce temps-là , pour avoir pris une place d’assaut. Ce ne fut qu’après beaucoup de peine et de dangers et aux dépens d'un temps précieux que Maurice vint à bout d'apaiser cette révolte et d'engager les soldats à le suivre vers une ville où ils trouveraient un riche butin, qui les récompenserait de tous leurs services.

L'empereur ne dut sa sûreté qu'au délai occasion*'' parce! accident imprévu. Il n'apprit que vers la nuit le danger qui le menaçait ; et voyant que rien ne pouvait le sauver que la fuite la plus prompte, il quitta sur-le-champ htspruck. Malgré l'obscurité de la nuit et la violence de la pluie qui touillait alors, et quoiqu'il fût si fort affaibli par les douleurs de la goutte , qu'il ne pouvait souffrir d’autre mouvement que celui d'une litière, il voyagea à la lumière des (lambeaux, prenant sa route à travers les Al|ies, par des sentiers presque impraticables. Ses eourlisans et ses domestiques le suivaient avec la même précipitation , quelques-uns sur des chevaux qu'ils avaient pu se procurer à la hâte, un grand nombre à pied, et tous dans le plus grand désordre. Ce fut dans ce misérable équipage , bien diffèrent de la pompe dont on avait vu le conquérant de l'Allemagne constamment environné pendant les cinq années précédentes, que Charles arriva, avec sa suite découragée et abat tue de fatigue, à Yillach, dans la Carinthic ; et à peine se crut-il en sûreté dans ce lieu inconnu et inaccessible.

Maurice entra à Inspruck quelques heures après que l’empereur et les siens étaient sortis. Désespéré de voir échapper sa proie au moment où il était près de la saisir, il les poursuivit jusqu'à quelques milles de distance ; mais, regar-

dant comme impossible d’atteindre des fuyards & qui la crainte donnait des ailes, il revint dans la ville , et livra an pillage tous les bagages de l'empereur et de ses ministres. Il défendit en même temps de toucher à toutce qui appartenait au roi des Romains , soit qu’il eût formé quelque liaison d'amitié avec ce prince, soit qu'il voulût le faire croire. Maurice avait calculé le temps de scs opératioas avec tant de justesse, qu’il ne restait plus alors que trois jours jusqu'au commencement de la trêve convenue, il partit sure-champ pour aller trouver Ferdinand à Passau au jour qui avait été fixé.

Avant de sortir d'Inspruck , Charles mit en liberté l'électeur de Saxe, qu'il avait dépouillé de son électoral et qu'il traînait depuis cinq ans à sa suite. Il espérait peut-être embarrasser Maurice en relâchant un rival qui pourrait lui disputer son titre et ses états; ou peut-être sentait-il l’indécence de retenir ce prince prisonnier tandis qu’il courait lui-même le risque d’être privé de sa liberté. Mais l'électeur, ne voyant d'autre moyen de s'échapper que celui que prenait l’empereur, et frémissant à la seule idée de tomber entre les mains d'un parent qu’il regardait avec raison comme l'auteur de toutes ses infortunes, prit le parti d’accompagner Charles dans sa fuite, et d’attendre la décision de son sort de la négociation qui devait s'entamer.

Ce ne fut pas le seul effet que produisirent les opérationsde Maurice. On ne fut pas plus tôt informé à Trente qu’il avait pris les armes, qu’une consternation générale s’empara des pères du concile. Les prélats allemands retournèrent chez eux sur-le-champ , dans la vue de pourvoir à la. sûreté de leur propres domaines. I.es autres avaient une extrême impatience de se retirer aussi ; et le légat, qui jusqu'alors avait résisté A tous les efforts des ambassadeurs impériaux qui voulaient foire admettre au concile les théologiens protestans , saisit avec joie cette occasion de dissoudre une assemblée qui lui avait paru si difficile à gouverner. Une congrégation , qui se tint le 28 avril, rendit un décret pour proroger le concile pendant deux ans et pour le convoquer de nouveau à l’expiration de ce terme, si la paix était rétablie en Europe *. Cette prorogation s’étendit jusqu'à dix ans;

1 Fra-Paolo, p. 353.

mais les opérations du concile, lorsqu'il se rassembla en 1562, n’appartiennent pas à la période qu'embrasse cette histoire.

La convocation d'un concile avait été passionnément désirée par tous les états de la chrétienté : on espérait de la sagesse et de la piété des prélats qui représentaient le corps entier des fidèles qu’il en résulterait des efforts charitables et efficaces pour terminer les disputes qui s'étaient malheureusement élevées dans l'église. Mais les différons papes qui avaient convoqué cette assemblée avaient d’autres objets en vue : ils mirent en œuvre tout ce qu'ils avaient de politique et d’autorité pour arriver à leur but. Les talons et l’adresse de leurs légats, l’ignorance d’un grand nombre de prélats et la basse soumission des évêques indigens d'Italie, donnèrent à ces papes une si grande influence dans le concile, qu’ils en dictaient tous les décrets, et qu’en les rédigeant ils pensaient moins à rétablir l'n- I nité et la concorde dans l’église qu’à affermir leur propre domination ou à consolider les principes sur lesquels ils imaginaient que cette domination était fondée. Des dogmes, qui jusqu’alors n’avaient été reçus que sur la foi de la tradition, et dans l’interprétation desquels on admettait quelque latitude, furent définis avec une scrupuleuse exactitude et confirmés par la sanction de l’autorité papale. Des cérémonies qui n’avaient été observées que par déférence à des usages qu'on regardait comme anciens furent établies par les décrets de l’église et déclarées parties essentielles de son culte. Au lieu de fermer la brèche, on l'élargit, et le mal devint irré|>arahle ; au lieu d’essayer de concilier les partis divisés, on affecta de tirer une ligne précise qui fixait et établissait la séparation des deux partis. Ces opérations servent encore aujourd’hui à les tenir divisés, et, si la Providence divine n'y intervient, doivent rendre la séparation éternelle.

Mous devons à trois auteurs différens la connaissance que nous avons des opérations de cette assemblée. Le père Paul , de Venise , écrivit son histoire du concile de Trente tandis que la mémoire de ce qui s’y était passé était encore récente, et que plusieurs de ceux qui y avaient assisté vivaient encore. Il a développé les intrigues et les artifices qui y présidèrent, avec une liberté et une sévérité qui ont donné une atteinte

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/i2G HISTOIRE DE CHARLES-QUINT.

profonde à l'autorité et à la réputation de ce concile. Il en a décrit les délibérations et expliqué les décrets avec tant de clarté et de profondeur, avec une érudition si variée et une raison si solide, que son livre est justement regardé comme un des meilleurs ouvrages d'histoire qui existent. Environ cinquante ans après, le jésuite l’allavicini publia son histoire du concile en opposition à celle du père Paul ; il employa toutes les ressources d'un esprit subtil et délié pour intirmer l'autorité et pour réfuter les raisonnemens de son antagoniste; il s'efforce de prouver, en justifiant adroitement les o|>érations du concile et en interprétant ses décrets avec subtilité, que l'impartialité en dirigea les délibérations, et que le jugement ainsi que la candeur en dicta les dérisions. Vargas, jurisconsulte espagnol, qui fut nommé pour accompagner à Trente les ambassadeurs impériaux, envoyait A l'évèquc d'Arras un compte exact de tout ce qui s’y passait, et lui expliquait tous les artifices que le légat employait pour faire agir à son gré le concile. Ou a publié une lettre dans laquelle Vargas déclame contre la cour du pape avec la sévérité naturelle à un homme qui, par sa situation, était en état de bien observer les manœuvres de celte cour, et qui était obligé d’employer tous ses soins et ses talens à les faire échouer. Quel que soit celui de ces trois auteurs qu'on |trennc pour guide dans le jugement qu'on se formera de l'esprit qui animait ce concile, on découvrira parmi quelques-uns de ceux qui le composaient tant d'ambition et d'artifice, et parmi la plupart des autres tant d'ignorance et de corruption ; on y observera une si forte teinte des passions humaines et si peu de cette simplicité de cœur, de celte purrlé de mœurs et de cet amour de la vérité qui seuls peuvent donner aux hommes le droit de décider quelle doctrine est digne de Dieu cl quel culte lui est agréable, qu’il sera bien difficile de croire qu'une influence extraordinaire du Saint-Esprit ait animé celte assemblée et inspiré scs décisions.

Tandis que Maurice était occupé il négocier à Ixntz avec le roi des Romains, ou à faire la guerre à l’empereur dans le Tyrol, le roi de France s’était avancé en Alsace jusqu'à StrasiHHirg. Il demanda au sénat la permission de traverser la ville, espérant qu’à l'aide du même stratagème qui lui avait réussi à Metz, il pour-

rait se rendre maître de la place et se frayer, p?r le Rhin, un passage dans le cœur de l’Allemagne ; mais les Straslxiurgeois, instruits par la crédulité et le malheur de leurs voisins, fermèrent leurs portes, et ayant rassemblé une garnison de cinq mille hommes , ils réparèrent leurs fortifications, rasèrent les maisons qui étaient dans leurs faubourgs, et parurent déterminés à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Ils envoyèrent en même temps au roi une députation des bourgeois les plus respectables, pour le prier de n’exercer aucune hostilité contre eux. les électeurs de Trêves et de Cologne, le duc de Clèvcs et d'autres princes du voisinage, se joignirent à eux pour conjurer Henri de ne pas oublier le titre qu'il avait pris si généreusement, et de ne pas se rendre l'oppresseur de l’Allemagne dont il s’était annoncé comme le libérateur. Les cantons suisses les secondèrent aussi avec zèle, et sollicitèrent Henri d’épargner une ville qui depuis long-temps était liée avec leur république par l'amitié et par des traités.

Quelque puissante que fût celte intercession réunie, elle n’aurait pu déterminer Henri à renoncer à une conquête si importante, s'il avait été en état de se l’assurer; mais on connaissait peu dans ce siècle le moyen de faire subsister de nombreuses années loin des frontières de leur pays, et les revenus des princes, ainsi que leur habileté dans l’art de la guerre, étaient fort au dessous des efforts vigoureux et compliqués qu’exigeait une telle entreprise. Quoique les Français ne fussent pas encore bien éloignés de leurs frontières, ils commençaient déjà à sentir la disette des vivres , et ils n'avaient pas des magasins suffisons pour leur fournir des provisions pendant un siège qui, nécessairement, aurait été fort long '. En même temps la reine de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas , avait assemblé un corps de troupes considérable , qui , sous le commandement de Martin de Rossent , ravageait la Champagne et menaçait les provinces adjacentes. Ces différentes circonstances obligèrent le roi, malgré sa répugnance, d’abandonner l’entreprise. Mais il voulut du moins se faire, auprès de ses alliés, un mérite de celte retraite qu'il ne pouvait éviter, et il témoigna aux Suisses qu'il ne prenait cette résolution que

’ Tbuan , p. 351, 352.

f16S2] LIVRE X. 427

par déférence pour leurs sollicitations 11 or- i donna ensuite de mener boire dans le Rhin tous les chevaux de son armée , pour prouver qu’il I avait ) toussé jusque-là ses conquêtes , et il reprit la route de Champagne.

Pendant que le roi de France et la grande armée des confédérés faisaient ces mouvemens, on avait confié à Albert de Brandebourg le commandement d'un corps séparé de huit mille hommes, composés principalement de mercenaires qui s’étaient rangés sous ses drapeaux, attirés par le désir du pillage plutôt que par l’espérance de recevoir une solde fixe et réglée. Ce prince , se voyant à la tête de ce corps d’aventuriers déterminés à le suivre partout, commença bientôt à dédaigner l’état de subordination dans lequel il avait été jusque-là , et à former ces projets vastes d'agrandissement qui se présentent rarement aux esprits les plus ambitieux , si ce n’est lorsque les guerres civiles et les factions les excitent à des entreprises hardies, en les flattant de l'espérance d’un succès prochain. Plein de ces grandes prétentions, Albert fit la guerre d’une manière très différente de celie des confédérés , il s’efforça de répandre au loin fa terreur de ses armes par la rapidité de ses mouvemens, aussi bien que par l’étendue et 13 violence de ses dévastations. Il exigea des contributions de tous les endroits où il passa , dans ie dessein d’amasser assez d’argent pour être en état de payer et de conserver son armée. Il chercha à s'emparer de Nuremberg , d'I'lm ou de quelque autre ville libre de la haute Allemagne qui lui servtt de capitale, où- il pftt fixer le siège de son gouvernement. Mais trouvant ces villes sur leurs gardes et en état de lui résister, il tourna toute sa fureur contre les ecclésiastiques papistes, dont il ravagea les terres avec une barbarie impitoyable, qui leur douna des impressions très défavorables contre l'esprit de cette religion réformée dont il prétendait être un zélé défenseur. Les évêques de Bamlierg et Wurlzbourg se trouvèrent, par leur situation, plus exposés que les autres à ses violences. Il obligea le premier à lui abandonner la propriété d’environ la moitié de son vaste diocèse ; il força le second à lui payer une somme immense pour racheter son pays de la ruine et de

> Wtiàan , p , SS7 . BnniAme , lom. Vit , p. 39.

la dévastation. Au milieu de ces excès d’une fureur bizarre , Albert n’eut aucun égard ni aux ordres de Maurice , malgré l’engagement qu’il avait contracté de lui obéir comme au général en chef de la ligue , ni aux représentations dca autres confédérés, il fit voir clairement qu’il n'était occupé que de son propre intérêt , sans s’embarrasser de la cause commune ni du motif général qui avait fait prendre les armes aux confédérés.

Cependant Maurice ayant fait revenir son armée en Bavière, et ayant publié un manifeste, où il enjoignait au clergé luthérien et aux instituteurs de la jeunesse de reprendre leurs fonctions dans toutes les villes, les écoles et les universités , d'où ils avaient été chassés , il rejoignit Ferdinand à Passau, le 26 mai. Ce eongrès, où l’on allait traiter des affaires de la plus grande importance pour le maintien de la paix et de l’indépendance de l’empire, attirait les regards de toute l’Allemagne. Outre Ferdinand et les ambassadeurs de l’empereur, le duc de Bavière, les évêques de Saltzbourg et d'Eichstaedt, les ministres de tous les électeurs et les députés des princes des villes libres les plus considérables s'étaient rendus à Passau. Maurice, au nom des confédérés, et le roi des Romains, comme représentant l’empereur, ouvrirent la négociation. 1-cs princes qui étaient présens et les députés de ceux qui étaient absens agirent comme intercesseurs et médiateurs.

Maurice, dans un long discours, exposa les motifs de sa conduite, après avoir fait l’énumération de tous les actes de despotisme, contraires à la constitution de l'rmpire, auxquels l’empereur s'était porté dans son administration; il se borna à trois objets, déjà énoncés dans ie manifeste qu’il avait publié en prenant les armes : il demanda que le landgrave de Hesse fût mis en liberté sur-le-champ . qu’on fît droit sur tes griefs des confédérés relativement à l'administration civile de l’empire, cl que les protestans eussent l'exercice publie ci tranquille de leur religion. Ferdinand et le? ambassadeurs de l'empereur montrant de la répugnance à accorder toutes ces comblions les médiateurs écrivirent en commun unr lellrf à i'ompere ur, pour le conjurer de délivrer l'AI lemagne des calamités d'une guerre civile , n. donnant à Maurice et à son parti toutes les saii-

Digiti

VjC

428 HISTOIRE DF. CHARI.ES-QC1NT. llSSfl

factions qui pouvaient les engager A mettre lias les armes. Ils obtinrent en même temps de Maurice que la trêve serait prolongée pour un court intervalle , pendant lequel ils s’efforceraient d'obtenir une réponse décisive aux demandes des confédérés.

Cette requête fut présentée A l'empereur, au nom de tous les princes de l’empire tant papistes que protestans, et de ceux qui avaient secondé ses desseins ambitieux , aussi bien que de ceux qui avaient vu avec crainte et avec jalousie l'accroissement de son pouvoir. Cette unanimité, si peu commune et si sincère A appuyer les demandes de Maurice et à recommander la paix, prenait sa source dans différais motifs. Ceux qui étaient le plus attachés à l’église romaine ne pouvaient se dissimuler que le parti protestant était soutenu par une armée nombreuse , pendant que l'empereur commençait A peine à faire les premiers préparatifs pour se défendre. Ils prévoyaient les grands efforts qu'il leur faudrait faire pour lutter avec un ennemi auquel on avait laissé prendre des forces si redoutables. L'expérience leur avait montré que l'empereur recueillerait seul le fruit de leurs efforts , et que la victoire la plus complète ne ferait qu'appesantir leurs chaînes et les rendre insuppot tables. Ces considérations leur faisaient craindre de contribuer une seconde fois , par un zèle indiscret, A mettre l’empereur en possession d'une puissance qui deviendrait fatale à la liberté de l’Allemagne', ainsi, malgré la violence indomptablcde l'esprit. superstitieux de ce siècle, ils aimèrent mieux que les protestans obtinsseut la liberté de conscience qu'ils demandaient que d'aider Charles à les opprimer et de le mettre en état de bouleverser la constitution de l'empire , en donnant encore plus d’étendue à la prérogative impériale. La crainte de voir l'Allemagne en proie de nouveau A toutes les horreurs de la guerre civile ajoutait un grand poids A toutes ces considérations. Plusieurs états de l'empire avaient déjA éprouvé la fureur destructive des armes d’Albert ; d'autres la craignaient, et tous désiraient un accommodement entre l’empereur et Maurice, qui les délivrerait de ce terrible fléau.

Tels étaient les motifs qui portaient tant de princes, malgré la différence de leurs intérêts politiques et de leur religion, à s’unir pour

presser l'empereur de foire avec Maurice un accommodement, qui leur paraissait non-seulement salutaire, mais d’une absolue nécessité. Des raisons presque aussi nombreuses et aussi fortes portaient Charles lui-même A le désirer. Il connaissait tous les avantages que les confédérés avaient acquis par sa négligence, et il sentait alors l'insuffisance des ressources qu’il avait pour s'y opposer. Les Espagnols, ses sujets, mécontens de sa longue absence, et fatigués de ces guerres continuelles qui ne pouvaient être d’aucun avantage A leur pays, ne voulaient plus lui fournir aucun subside considérable ni d'hommes ni d'argent; et, quoiqu'il pût se flatter de tirer d’eux de nouveaux secours par adresse ou par importunité, il voyait bien qu'il ne les obtiendrait pas assez promptement pour pouvoir en profiter dans des circonstances qui demandaient la plus grande célérité. Son trésor était épuisé, scs vieilles troupesétaient dispersées ou licenciées, et il ne pouvait pas compter beaucoup sur le courage et la fidélité des nouvelles levées qu'il était obligé de faire. Il ne pouvait raisonnablement espérer d'user encore avec quelque succès des mêmes artifices qu'il avait employés pour affaiblir et ruiner la ligue de Smalkalde. Le but auquel il tendait était trop bien connu, et l'on n'aurait plus été la dupe des prétextes spécieux sous lesquels il avait d’abord caché ses ambitieux desseins. Tous les princes d'Allemagne étaient en défiance et sur leurs gardes : il eût tenté inutilement une seconde fois de les aveugler sur leurs intérêts et de se servir tour A tour d’une partie d'entre eux pour asservir les autrrs. L’expérience lui avait appris d'ailleurs qu'une confédération dont Maurice était le chef serait autrement dirigée que l’avait été la ligue de Smalkalde, et quelle ne montrerait ni la même irrésolution dans scs projets ni la même faiblesse dane scs efforts. S'il se déterminait A continuer la guerre, il devait compter que les états les plus considérables de l'Allemagne prendraient parti contre lui. Il ne pouvait attendre du reste qu'une neutralité équivoque. Il pouvait craindre encore que, pendant que scs forces seraient occupées d’un cûté, le roi de France ne saisit le moment favorable pour porter la guerre sur une aulro partie avec un succès presque certain. Ce monarque avait déjA fait des conquêtes dans l'empire, et Charles

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était aussi empressé de les recouvrer qu’impatient de tirer vengeance des secours qu’on avait donnés 6 ses sujets méconteus. Quoique Henri fût alors retiré en deçà du Rhin, il n'avait fait que changer le théâtre de la guerre , et il avait porté toutes ses forces dans les Pa)'s-Bas. Les Turcs, excités par les sollicitations du roi de France et par leur ressentiment ^contre Ferdinand , qui avait violé la trêve en Hongrie, préparaient une flotte puissante pour ravager les côtes de Naples et de Sicile, qu’il avait laissées presque saus défense, en tirant de ses états la plus grande partie des troupes réglées pour renforcer l'armée qu’il s’occupait alors d'assembler.

Ferdinand, qui s'était transporté lui-même à Villach , dans le dessein de mettre sous les yeux de l’empereur le résultat de la conférence de Passau , avait aussi des motifs particuliers de désirer la paix / 1 se trouvait excité par-là à seconder avec la plus grande chaleur les raisons que les princes assemblés au congrès avaient alléguées pour la paix. Il avait vu avec quelque satisfaction le coup fatal porté au pouvoir despotique que son frère avait usurpé dans l’empire. Hélait fort occupé à empêcher que Charles ne recouvrât ce qu'il avait perdu , parce qu’il prévoyait que, si ce prince en venait à bout, il reprendrait avec une nouvelle ardeur et une plus grande apparence de succès son projet favori de transmettre le pouvoir à son fils, en excluant son frère de la succession à l’empire. Il se proposait donc de concourir de tout son pouvoir à limiter l’autorité impériale , afin de s'en assurer par-lâ même la possession. D’ailleurs Soliman , aigri par la perte de la Transylvanie et encore plus par les artifices frauduleux qui la lui avaient fait perdre, avait mis en campagne une armée de cent mille hommes , qui , après avoir défait un corps des troupes de Ferdinand et pris plusieurs places importantes, menaçait non-seulement d'achever la conquête de cette province, mais même de chasser Ferdinand de cette partie de la Hongrie qui lui était encore soumise. Ce prince était dans l’impossibilité de résister i un si puissant ennemi : son frère ne pouvait lui être d'aucun secours tant qu’il serait engagé dans une guerre civile , et il ne devait pas se promettre de tirer des princes d'Allemagne le contingent de troupes et d'ar-

gent qu’ils avaient coutume de fournir pour repousser les invasions des infidèles Maurice, ayant bien remarqué l'embarras de Ferdinand sur ce dernier article, lui avait offert, si la paix était solidement rétablie, de marcher lui-même en Hongrie à son secours à la tête de ses troupes. Une proposition si avantageuse à Ferdinand, dans les circonstances où il se trouvait, fit une si grande impression sur son esprit, que, se voyant privé d'ailleurs de tout autre secours, , il devint le défenseur le plus ardent de la cause des confédérés, et qu'il leur aurait accordé les demandes les plus fortes plutôt que de retarder une paix qu'il regardait comme le seul moyeu de raffermir sur sa tête la couronne de Hongrie.

Tant de circonstances conspirant à déterminer un accommodement, on devait naturellement s'attendre à le voir bientôt conclu. Mais le caractère inflexible de l’empereur et la répugnance qu'il avait de renoncer tout d’un coup à un plan qu’il avait suivi avec tant de chaleur et de constance, contrc-balançaicnt la force de tous les motifs qui le portaient à la paix , et nonseulement retardaient cet événement , mais semblaient le rendre incertain. Quand les demandes de Maurice et la lettre des médiateurs de Passau lui forent présentées, il refusa nettement de faire droit sur les griefs qui y étaient énoncés, et d’accorder aucune stipulation pour la sôrcté actuelle de la religion protestante. Il proposa de renvoyer la discussion de ces 'deux points à la diète prochaine. De son côté il demanda qu'on le dédommageât sur-le-champ de toutes les pertes qu’il avait essuytfes dans cette guerre et par la licence des troupes des confédérés et par les exactions de leurs chefs.

Maurice, qui connaissait tous les artifices de l'empereur, fot persuadé que les propositions de ce prince n'avaient d’autre objet que de lui faire perdre du temps et de le tromper. Sans écouter les prières de Ferdinand, il quitte Passau brusquent rot, et rejoignant ses troupes qui étaient campées à Mcrghenteim, ville de Franconie, appartenant aux chevaliers de l'ordre Tculonique, il se met en mouvement et recommence les hostilités. Comme (rois mille hommes à la solde de l'empereur s’étaient jetés dans Francfort-sur-le-Mein et pouvaient de là infester la Hesse qui en était voisine, ü marcha vers cette ville et en forma le siège. La célérité de

cette entreprise et la vigueur avec laquelle Maurice fit ses approches contre la place, alarmèrent tellement l’empereur, qu'il écoula plus favorablement les raisons de Ferdinand en faveur de la pari. Malgré sa hauteur et son opiniâtreté naturelle, il sentit la nécessité de plier, ef montra des dispositions & faire quelques sacrifices de son côté , si Maurice voulait diminuer quelque chose de ses demandes. Dès que Ferdinand s'aperçut que l'empereur commençait à céder, il ne cessa pas un moment de le presser jusqu'à ce qu’il l’eût déterminé à déclarer qu'il accorderait tout ce qu’on voudrait pour la sûreté des confédérés. Ayant gagné ce point difficile, il dépêcha un courrier à Maurice, et en lui faisant part de la dernière résolution de l'empereur, il le conjura de ne pas rendre inutiles tous les efforts qu'il avait faits pour le rétablissement de la paix, et de ne pas frustrer, { par une obstination déplacée les vœux que toute l'Allemagne faisait pour cet heureux événement.

Maurice, nonobstant l'heureuse situation de ses affaires , se trouvait fortement porté à déférer à cet avis. L'empereur, quoique pris au dépourvu, avait déjà commencé, à assembler des troupes; et quelque faibles que pussent être ses efforts, tant que les impressions de la première consternation dureraient , il voyait bien que Charles agirait à la tin avec une vigueur proportionnée à l'étendue de son pouvoir et de ses états , et conduirait en Allemagne une armée formidable par le nombre et plus encore par la terreur de son nom et la renommée de ses victoires passées. Il ne pouvait guère espérer qu'une confédération composée d’un si grand nombre d'associés continuât long temps d'agir avec assez d'union et de persévérance pour résister aux efforts soutenus et bien dirigés d une armée conduite par un chef absolu , accoutumé à commander et à vaincre. Il sentait déjà, quoiqu'il n'en eût été instruit par aucun fâcheux événement, qu'il n'était après tout que le chef d’un corps, formé de membres mal unis. Il voyait, par l'exemple d'Albert de Brandebourg, que, malgré toute son adresse et tout son crédit, quelqu'un des chefs confédérés pourrait se détacher de l'association sans qu'il fût possible de le ramener à la subordination. Ces considérations lui faisaient craindre pour la cause commune; une autre non moins puissante l'alarmait sur ses !

propres intérêts. Fn rendant la liberté à l'ancien électeur et en révoquant l'acte qui le privait de son rang et de scs élats , l'empereur pouvait blesser Maurice par l'endroit le plus sensible. Ce prince malheureux, aimé de ses auciens sujets et respecté de tout le parti proteslaut, en cherchant à recouvrer les domaines dont il avait été injustement dépouillé , ne pouvait manquer d'exciter en Saxe quelques mouvemens qui mettraient Maurice en danger de perdre tout ce qu'il avait acquis au prix de tant de dissimulation et d'artifice. D'uu autre côté il ne dépendait que de l'empereur de rendre inutiles toutes les sollicitations des confédérés en faveur du landgrave; il ne fallait qu’ajouter une violence de plus à l'injustice et à la cruauté avec laquelle il avait traité son prisonnier; et il avait déjà prévenu les fils de ce prince infortuné que, s'ils persistaient dans leurs entreprises , au lieu de voir leur père en liberté , ils apprendraient bientôt qu'il avait reçu la punition que la révolte avait méritée

Maurice délibéra sur tous ces points avec scs associés : quoique les conditions offertes par l’empereur fussent moins avantageuses que celles qui avaient été proposées par la confédération, il jugea qu'il était plus sage de les accepter que de s'exposer de nouveau aux évenemens douteux de la guerre 3. Il retourna à Passau et signa le traité, dont les principaux articles étaient : qu'avant le 12 d’aoôt , les confédérés quitteraient les armes et licencieraient leurs troupes; qu'à cette époque, ou même auparavant, le landgrave serait mis en liberté et reconduit en sûreté à son château de Kheinfels; qu’on tiendrait dans six mois une diète pour délibérer sur les meilleurs moyens de prévenir pour la suite les disputes et lesquerelles de religion; qu'en attendant, ni l'empereur ni aucun autre prince ne feraient, sous quelque prétexte que ce fût , aucune violence à ceux qui suivaient la confession d'Augsbourg, et qu'on leur accorderait au contraire le libre et tranquille exercice de leur religion ; que les protestans, de leur côté ne troubleraient les catholiques ni dans l'exercice de leur juridiction ecdésias'tique, ni dans l'observation de leurs cérémonies religieuses; que la chambre impériale administrerait la justice

■ Sleid., Hist , p. 571.

’ Ibid-, p. $63, etc, TUuau, lib. x, p. 3&t.

avec impartialité aux sujets de l’empire, de l'une et de l’autre religion, et qu’on prendrait indifféremment les membres de ce tribunal dans les deux partis; que si la diète prochaine ne venait pas ;1 bout de terminer les différends de religion, les clauses du traité actuel, favorables aux protestans, conserveraient pour toujours | toute leur force; qu'aucun des confédérés ne pourrait être recherché pour ce qui était arrivé daus le cours de la guerre ; que la discussion des atteintes que Maurice prétcudailavoir été portées ù la constitution et à la lilierté de l’empire serait renvoyée à la diète suivante; enfin qu’Albert de brandebourg serait compris dans le traité , |K)urvu qu'il voulût y accéder et qu’il licenciât ses troupes avant le 12 du mois d’août

Tel fut le célèbre traité de Passau, qui renversa le grand édifice que Otaries s’efforçait d’élever depuis tant d'années, avec toutes les ressources que lui fournissaient sa puissance et sa politique; qui annula tous les règlemens que ce prince avait faits relativement aux affaires de religion ; qui fit évanouir toutes les espérances qu’il avait conçues de rendre l'autorité inqiérialc absolue et héréditaire dans sa famille , et qui établit sur une base plus ferme la religion protestante, qui u’avait jusqu'alors subsisté en Allemagne que par tolérance et par des moyens précaires. Maurice eut toute la gloire d’avoir concerté et consommé cette révolution inattendue. C'est une circonstance singulière que la réformatiou ail dû son rétablissement et sa solidité en Allemagne, â la même main qui peu de temps auparavant l’avait portée jusque sur le peuchant de sa ruine; et que l'un et l'autre événement aient été l'ouvrage des mêmes artifices et de la même dissimulation. Cependant H semble qu’on ait fait plus d’attention au but que Maurice eut en vue , dans ces deux différentes conjonctures, qu'aux moycnsqo'il employa pour y arriver. Il fut alors aussi universellement célébré |>our son zèle et son esprit patriotique, qu'on l'avait rigoureusement condamné auparavant pour son indifférence et pour sa politique intéressée. On ne doit pas non plus omettre

' Recueil des Truités, tom. Il, p 281

d'observer que le roi de France, monarque zélé pour la foi catholique , persécutait ses propres sujets protestans avec toute la cruauté de la superstition , tandis qu’il employait toute sa puissance â favoriser et à soutenir la réformation dans l’empire, et que la ligue qui devait porter un coup si fatal â l'église romaine fut négociée et signée parun évêque catholique : tant sont merveilleuses les voies par lesquelles la sagesse divine dirige le caprice des passions humaines, et les fait servir à l'accomplissement de scs propres desseins.

Dans les négociations de Passau , on s'occupa fort peu des intérêts du roi de France. Maurice et les confédérés, ayant obtenu ce qu'ils demandaient, ne s'embarrassèrent guère d’un allié qu'ils regardaient peut-être comme trop payé des services qu'il leur avait rendus par les couquêtes qu'il avait faites en Lorraiue. Les confédérés tic partirent reconnaître toutes les obligations qu'ils lui avaient , qu'en insérant dans le traité une clause qui portait que ce monarque pourrait exposer scs prétentions particulières et les sujets de plainte qu'il croyait avoir pour être mis, par les confédérés, sous les yeux de l'empereur.

Henri éprouva en cette occasion le traitement auquel doit s'attendre tout prince qui prête sou nom et ses secours aux auteurs d’une guerre civile. Dès que la rage des factions commença â se calmer, et qu’on entrevit la possibilité d'un accommodement, ses services furent oubliés, et ses associés se firent aupi-èsde leur souverain un mérite de leur ingratitude envers leur protecteur. Mais quelque indignation qu’inspirassent â Henri la perfidie de ses alliés et la précipitation avec laquelle ils faisaient, à ses dépens, leur paix avec l'empereur, il sentit qu’il était de son intérêt d’être en bonne intelligence avec le corps germanique ; et loin de se venger de quelqu'un de ceux dout il avait à se plaindre, il renvoya à Maurice et aux confédérés les otages qu’il en avait reçus, et il continua de montrer toujours les mêmes dispositions et d'affecter le même zèle pour le maintien de l'ancienne constitution et de la lilierté de l'empire.

HISTOIRE DE CH ARLËS-QU1NT. [Iiê2i

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