‹ Œuvres complètes de W. Robertson précédées d'une noticeChapitre 43 sur 73 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

Dès que le traité de Passau fut signé , Maurice , pour remplir les engagemens qu’il avait contractés avec Ferdinand , marcha vers la Hongrie à la tête de viugt mille hommes. Mais les forces supérieures des Turcs, les mutineries que le manque de paye occasions parmi les soldats allemands et espagnols, et la mésintelligence avec Castaldo qui ne lui cédait qu'à regret le commandement général , l'empêchèrent de rien exécuter qui fût digne de sa renommée ou avantageux au roi des Romains *.

A peine s’était-il mis en marche, que le prince de Hesse le quitta avec ses troupes pour aller recevoir le landgrave son père , et lui remettre les rênes du gouvernement qu’il avait prises depuis son absence. Mais la fortune n’était pas encore lasse de persécuter ce malheureux prisonnier. Reiffenbcrg , homme entreprenant, qui de soldat était devenu colonel d’un bataillon de mercenaires à la solde de Hesse , les débaucha secrètement au jeune prince pendant sa marêhe , et les conduisit à Albert de Brandebourg, qui, ayant refusé d’accéder au traité de Passau , continuait ses hostilités contre l’empereur. Malheureusement pour le landgrave , on apprit celte désertion au moment où, à peine sorti de la citadelle de Malines, où il était détenu, il n’avait point encore passé les frontières des Pays-Bas. La reine de Hongrie qui y commandait au nom de son frère , croyant ce prince coupable de la violation d’un traité auquel il devait sa liberté, le fit arrêter et le remit une seconde fois entre les mains du même capitaine espagpiol qui l’avait gardé pendant cinq ans avec la plus sévère vigilance. Ainsi Philippe, livré de nouveau à toutes les horreurs de la prison , perdit bientôt le courage que lui avait rendu le court intervalle de sa liberté, et tomba dans le désespoir, se croyant condamné à une captivité éternelle. Cependant l’empereur ayant appris que le landgrave et son fils n’avaient point de part à la défection des

* iMuaabaffi, ffist. ffungar., p. 22S. Thuan., lib. x, p. 371.

mercenaires de Reiffenbcrg , donna des ordres pour relâcher son prisonnier, et Philippe fut enfin délivré de la captivité où il avait langui si long temps '.Mais, quoiqu'il fût rétabli dans ses étals, ses souffrances passées semblaient avoir éteint la vigueur et l'activité naturelle de son esprit. Ce prince , auparavant le plus hardi et le plus entreprenant des souverains de l’empire, en devint le plus timide et le plus circonspect ; il passa le reste de scs jours dans le repos et l’indolence.

L’électeur de Saxe, déchu de ses dignités, obtint aussi sa liberté par la paix de Passau. L’empereur, forcé d’alvindonncr le projet de détruire la religion protestante, n'avait plus de raisons pour le retenir prisonnier; d’ailleurs , pour regagner l’attachement et la confiance des Allemands , dont les secours lui étaient nécessaires dans l'entreprise qu'il méditait contre la France , le meilleur moyen était de relâcher un prince qui ne s'était pas moins attiré d'estime par son mérite que de compassion par ses malheurs. Jean Frédéric reprit donc possession de cette partiede son territoire, qui lui avait été réservée lorsque Maurice s'empara de son électorat. Le changement de fortune n’affaiblit point cette grandeur d'âme qui avait fait admirer Frédéric dans un état plus brillant et plus heureux , et qu’il avait su conserver même dans les fers : il vécut encore plusieurs années avec cette haute réputation qu’il s'était acquise à si juste titre.

Cependant la perte de Metz , de Toul et de Verdun , affligeait vivement l’empereur. Accoutumé à termineràson avantage toutes ses guerres contre la France, il crut qu’il y allait de sa gloire à ne pas succomber dans celle-ci, et que ce serait une tache flétrissante pour son règne que de laisser sans retour démembrer de l’empire un domaine de cette importance. Son intérêt n’v était pas moins engagé que son honneur. Comme

' bleui, p. 673. Belraii, Comment., p. 834,

eette frontière de la Champagne se trouvait plus ouverte qu'aucune autre province de France, c’était par-là qu’il avait toujours pénétré dans ce royaume. Mais si Henri venait à garder ses dernières conquêtes , c'était une barrière formidable du côté où elle avait été jusqu’alors le plus faible. En même temps, l’empereur y perdait toute ta sûreté que ces trois villes donnaient à son ennemi; car auparavant elles couvraient son pays, et en les perdant, ses propres places, qui n’étaient que peu fortifiées , restaient exposées à une invasion. C’est ce qui détermina Charles à tenter de les recouvrer; elles préparatifs qu’il avait faits contre Maurice et scs alliés le mirent en état d’exécuter promptement sa résolution.

La paix de Passau ne fut pas plutôt conclue , que , honteux de sa retraite à Villach , il s'avança vers Augsbourg , à la tète d’un corps considérable d’Allemands à sa solde , et de toutes les troupes qu'il avait tirées de ses états d’Italie et d'Espagne. Plusieurs des bataillonsque les confédérés venaient de congédier passèrent à son service, et il engagea même quelques princes de l’empire à se joindre à lui avec leurs vassaux. Pour mieux cacher la destination d’un armement si formidable qui pouvait inquiéter la France et la mettre sur ses gardes , il fit courir le bruit qu'il marchait en Hongrie pour secourir Maurice contre les infidèles. Dès qu’il se fut avancé vers le Rhin, ce prétexte ne pouvant plus avoir lieu , il publia qu’en qualité de chef de l’empire, obligé de réprimer les vexations d'un de ses membres, il allait châtier Albert de Brandebourg qui ravageait cette partie de l’Allemagne.

Mais les Français avaient trop appris à leurs dépens à se défier des artifices de Charles , pour ne pas épier avec soin tous ses mouvemens. Henri devina bientôt le véritable objet de ces grands préparatifs et résolut de défendre ses importantes conquêtes , avec autant de vigueur qu'on pouvait en mettre à les lui arracher. Prévoyant que tout le poids de la guerre tomberait d'abord sur Metz , et que du destin de cette ville dépendrait celui de Tout et de Verdun, il nomma pour y commander durant le siège, François de Lorraine, duc de Guise, que la gloire et la sûreté de sou propre pays engageaient à bien défendre cette place. Il était difficile de foire un meilleur choix. Le duc joignait à toutes les qualités qui tiennent au courage , cette sagacité et

celte présence d’esprit qui rendent un homme propre au commandement. C’était une de ces âmes héroïques qui, n'aimant que les grandes entreprises, aspirent à la renommée par des actions d’éclat. Il fut charmé de trouver dans la commission périlleuse qu’on lui confiait, une occasion de déployer ses rares talens aux yeux de ses propres compatriotes, bien disposés à y applaudir. L’esprit belliqueux qui distinguait alors la noblesse française et qui lui faisait regarder l’inactioncomme honteuse, toutes les fois qu’il y avait de la gloire à acquérir , amena de toutes parts une foule de guerriers qui se rangèrent aous les drapeaux d'un chef digne de servir de modèle et de guide dans le chemin de la victoire. Plusieurs princes du sang , beaucoup de gentilshommes du premier rang et tous les jeunes officiers qui purent en obtenir la permission du roi , se jetèrent dans Metz en qualité de volontaires. Leur présence donna un nouveau courage à la garnison , et le duc de Guise eut l’avantage de n’avoir à commander qu’à des hommes impatiens de se signaler.

Mais quelle que fût son ardeur à se charger de cette entreprise, il trouva Metz dans une si mauvaise situation , qu’un courage moins intrépide que le sien eût désespéré de le sauver. C’était une ville d'une enceinte considérable, de grands faubourgs , des murailles faibles et sans fortifications, des fossés étroits, de vieilles tours au lieu de bastions , trop éloignées entre elles pour défendre le mur qui les séparait. Tous ces défauts furent réparés aussi bien que le temps le permit. Le duc fit raser les faubourgs , sans épargner les monastères et les églises, même celle de Saint-Amulphe , où plusieurs rois de France étaient enterrés. Mais, afin d’éviter les reproches d’impiété où pouvait l’exposer la destruction de ces pieux édifices et la profanation des tombeaux, il fit transporter dans une église de la ville les vases sacrés et les cendres des rois, avec toutes les solennités d’une procession, qu'il précéda lui-même tête nue et un cierge à la main. Il fit abattre aussi les maisons trop voisines des murs. On élargit, on nettoya les fossés, on rétablit les anciennes fortifications et on en construisit de nouvelles. Comme tous ces ouvrages exigeaient la plus grande célérité, le duc y travailla de ses propres mains. Les officiers et les volontaires suivircut sou exemple; cl les soldats*

434 HISTOIRE DE CHARLES-QUINT. [!Sfi2|

voyant leurs chefs partager les travaux , supportèrent gatment les plus rudes fatigues. En même temps on obligea toutes les personnes inutiles à sortir de la place. On remplit les magasins de munitions de guerre et de bouche, les moulins furent brûlés et on détruisit les grains et les fourrages à quelques milles aux environs. Les citoyens eux-mêmes ne montrèrent pas moins d'ardeur que les soldats à seconder ce général, tant ses manières simples et populaires lui donnaient d'ascendant sur les esprits. Le zèle qu’il avait su leur inspirer l'emportant sur l’intérêt personnel, ils virent, sans témoigner le moindre regret, leurs biens, leurs maisons et les édifices publics sacrifiés à la nécessité de repousser l’ennemi '.

Cependant l'empereur, après avoir rassemblé toutes ses forces, continua sa marche vers Metz. En traversant les villes du Rhin il vit les tristes marques des ravages que les troupes d’Albert avaient faits dans cette contrée. A l'approche de l’empereur Albert se retira dans la lorraine, comme s'il eût voulu se joindre au roi de France , dont il avait déjà mis les armes sur tous scs étendards. Quoiqu'il fût à la tête de vingt mille hommes, sa situation ne lui permettait pas d'en venir aux mains avec les impériaux 2, dont l'armée était au moins de soixante mille hommes et l’une des plas belles que ce siècle eût vues dans les guerres d'Europe.

La conduite du siège , sous les ordres de l'empereur, fol confiée au duc d’Albe , secondé du marquis de Marignan et des plus habiles généraux d'Italie et d'Espagne. Comme on était alors à la fin d’octobre , ils représentèrent qu’il y avait beaucoup de risque à commencer dans une saison si avancée une expédition qui ne pouvait manquer de traîner en longueur. Mais Charles, trop obstiné pour abandonner son opinion , se fiant d'ailleurs pour le succès de son entreprise à scs grands préparatifs, ordonna qu'on investit la ville. Dès que le duc d’Albe parut, un corps considérable de Français fit une sortie, attaqua son avant-garde avec fureur, la mit en désordre et tua ou fit prisouniers un grand nombre d'impériaux. Ce début, qui montrait et l'habileté des officiers et la valeur des troupes, fit sentir aux assiégeans à quels ennemis ils avaient affaire et

* Tbuan., t. Il , p. 387.

’ Naul. connu» , Utst., p. 127.

combien les moindres avantages pourraient leur cuûter. La place fut cependant investie ; on ouvrit des tranchées, et les travaux de siège commencèrent.

Mais des deux côtés l’attention se porta sur Albert de Brandebourg. Chaque parti tâchait de gagner ce prince, qui se tenait dans le voisinage avec l'irrésolution d'un homme qui, n’étant gouverné par aucun principe , flottait entre des intérêts opposés. La France lui faisait des offres très avantageuses, et les impériaux n'éparguaient aucune des promesses qu’ils croyaient propres à le tenter. Enfin , après avoir longtemps balancé, il se décida pour Charles, dont la faveur pouvait lui procurer des avantages plus immédiats et plus solides. l<c roi de France , qui commençait à s’en défier, avait chargé le duc d'Aumale , frère de Guise , de veiller de près sur ses mouvemens. Mais Albert tomba à l'improviste sur le corps de troupes qui l'observait , le mit en déroute, tua beaucoup d’officiers, blessa d’Aumale lui-même et le fit prisonnier. Après cette victoire ce prince marcha en triomphe vers Metz et se joignit à l'empereur avec ses troupes. Ce monarque, en considération de celte action et d'un renfort si considérable, lui pardonna le passé et lui garantit la possession des territoires qu'il avait usurpés pendant la guerre *.

Le duc de Guise, quoique profondément affligé du malheur de son frère , ne ralentit rien de sa vigueur à défendre la ville. 11 fatiguait les assiégeans |Kir de fréquentes sorties, oû sesofciers étaient si jaloux de se distinguer, que toute son autorité pouvait à peine contenir l’impétuosité de leur courage. 11 se vit même obligé plus d’une fois de fermer les portes de la ville et d'en cacher les clefs , pour empêcher les princes du sang et la haute noblesse d’aller insulter l'ennemi. Les impériaux, de leur côté, altaquaien' la place par différens côtés à la fois ; mais l’ar' des sièges n’était pas encore parvenu à ce degré de perfection oû il fut porté vers la fin du seizième siècle , dans la longue guerre des Pays- Bas. Après des travaux sans relâche de plusieurs semaines, à peine les assiégeans pouvaient-ils sc flatter d’avoir fait quelques progrès. Les brèches que leur artillerie avait faites durant le jour se trouvaient réparées pendant la nuit, ou

ogle

1 Sleid. Tbuan., lib. il, p. 389, 392.

ri 663] LIVRE XI. 435

de nouvelles fortifications, s'élevant soudain sur les ruines des anciennes, les menaçaient de fatigues et de périls nouveaux. L’empereur, outré de cette opiniâtre résistance, quitta Thionville, où la goutte l'avait retenu jusqu'alors; et, tout malade qu'il était encore , il se rendit en litière A son camp, afin d'animer (es soldats par sa présence. En effet, on pressa le siège et on redoubla d’efforts A son arrivée.

Mais la rigueur de la saison se faisant déjA sentir, le camp était tantôt inondé de pluie, tantôt couvert de neige. Les vivres y devenaient d'autant plus rares, qu'un corps de cavalerie française rôdait aux environs, interceptait les convois ou du moins en troublait et en retardait l’arrivée. Les maladies commencèrent A gagner les soldats, surtout les Italiens et les Espagnols, peu accoutumés A une température si rigoureuse. Il en mourut beaucoup, et plusieurs furent hors d'état de servir. Cependant, les brèches paraissant praticables, l'empereur résolut de hasarder un assaut général. Ce fut encore contre l'avis de ses meilleurs officiers , qui sc récriaient sur l'imprudence d'attaquer avec des troupes affaiblies et découragées une garnison nombreuse, commandée par tout ce qu'il y avait de plus brave dans la noblesse française. Le duc de Guise, jugeant du dessein des enuemis par le mouvement extraordinaire qu’il remarquait dans leur camp , disposa toutes ses troupes A les recevoir, Elles parurent aussitôt sur les inurs et sur les brèches , avec une contenance si assurée et si bien disposées à repousser les assaillaus , que ceux-ci , au lieu d'avancer au signal de la cliargc, demeurèrent immobiles, dans le silcuce et l'abattement. L'empereur, qui s'aperçut du découragement de son armée, sc retira brusquement dans sa tente, et se plaignit dese voir trahi par des soldats qui méritaient A peine le nom d'honunes '.

Quoique vivement affligé et humilié de eet affront , Charles n'abandonna point le siège ; mais, se contentant de changer son plan d'attaque, il fit cesser le feu de l'artillerie, résolu d'employer la sape , dont la voie était plus lente, mais plus sûre. Cependant, la pluie et la neige continuant de tomber, ceux qu'on avait chargés de ce travail endurèreut des fatigues

' Tüuin. , p. 3U7.

incroyables. Le duc de Guise, aussi habile que brave, éventait et faisait manquer toutes les mines. Charles sentit qu'il était impossible de combattre plus long-temps et contre les rigueurs de la saison et contre des ennemis qu’on ne pouvait vaincre ni par force ni par adresse. II voyait d'ailleurs scs troupes en proie A une maladie contagieuse qui lui enlevait chaque jour un grand nombre d’officiers et de soldats; enfin, obligé de céder aux sollicitations de ses généraux, qui le conjuraient de sauver les restes de son armée par une prompte retraite : a la for- < tune, dit-il, est comme toutes les femmes: « elle accorde ses faveurs A la jeunesse, et dc- « daigne les cheveux blancs. »

Aussitôt il donna des ordres pour lever le siège, qui lui avait coûté cinquante-six jours de travaux, peudaiïl lesquels il avait perdu plus de trente mille hommes, tant par les maladies que par le fer des ennemis. A peine le dut de Guise se fut aperçu du dessein des impériaux qu'il prit de promptes mesures afin de les inquiéter dans leur retraite. Plusieurs corps de cavalerie et d'infanterie furent détachés pour harceler leur arrière-garde et pour enlever les traîneurs. La marche de l'armée sc fit dans nu tel désordre, qu'ou pouvait l'attaquer sans risque et lui tuer beaucoup de monde. Mais, au moment où les Français sortaient de la ville, le spectacle le plus affreux changea toute leur furie en compassion. Le camp des impériaux était couvert de malades, de blessés , de morts et de mourans. On voyait toutes les roules jonchées de malheureux qui, ayant fait de vains efforts pour s'échapper, étaient retombés de faiblesse et périssaient faute de secours. Ils reçurent de leurs ennemis tous les bons offices que leurs amis ne pouvaient leur rendre. Le duc envoya des vivres pour ceux qui étaient tourmentés de la faim, il chargea des chirurgiens de prendre soin des malades et des blessés. Les uns furent conduits dans les villages d'alentour, et les autres, hors detat d'ètre transportés si loin, furent mis dans les hôpitaux de la ville , préparés pour ses soldats. A mesure qu'ils se rétablissaient il les renvoyait chez eux, sous une bonne escorte, avec de l'argent pour les frais de leur voyage. Ces actes d'humanité , si rares dans un siècle où la guerre se faisait avec plus d'acharnement et de férocité que de nos jours, mirent

le comble â la réputation que le duc de Guise avait si bien méritée dans la glorieuse défense de Metz , et les vaincus eux-mêmes exaltèrent ce héros à l’envi de ses compatriotes

Cette année fut la plus malheureuse du règne de l’empereur ; il essuya encore d’autres pertes en Italie. Pendant son séjour à Villach il s’était adressé à Côme de Médicis pour lui emprunter deux cent mille écus; mais son crédit était alors tombé si bas, que pour en obtenir cette modique somme, il fut obligé de lui céder la principauté de Piombino. Cette cession , en ôtant à Charles le seul établissement qu’il eût en Toscane, mit la souveraineté nouvelle de Côme hors de toute dépendance. Mais pendant qu'il était réduit à sacrifier ainsi son territoire, son ambition éprouva un coup plus sensible dans la perte de Sienne, occasionéc par la mauvaise conduite de don Diègue de Mendoza 2.

Ainsi que la plupart des grandes villes d'Italie, Sienne se gouvernait depuis long-temps en république, sous la protection de l’empire. Mais, se trouvant déchirée par ces dissensions entre la noblesse et le peuple qui divisaient alors tous les états libres de l’Italie, la faction du peuple, qui avait pris le dessus, supplia l'empereur de soutenir la nouvelle administration qu’elle avait établie, et reçut même dans la ville un petit corps de soldats espagnols que Charles y avait envoyé pour maintenir l’exécution des lois et la tranquillité publique, le commandement de ces troupes fut donné à Mendoza , alors ambassadeur de l’empereur à Rome. Cet officier sut persuader à la multitude, toujours crédule, qu’en [rôtissant une citadelle dans Sienne, elle serait garantie à jamais contre les entreprises de la noblesse. Comme il espérait par ce moyen mettre la ville entre les mains de Charles, il pressa cet ouvrage avec la plus grande célérité. Mais avant que la forteresse fût achevée il leva le masque ; et, se laissant aller à sou caractère naturellement hautain et dur, il traita les citoyens avec la dernière insolence. las soldats de la garnison, mal payés comme l’étaient communément les

• Sleid., p. SIS. Thuan., tib. n, p. 369, etc. Le père Daniel, Histoire de France , tom. lit, p. 392, a prisla 1-etalinn qu'il a faite de ce aiege dans le journal du «eur de Saligiuc, qui y Suit présent. liant. coinit-, Histor., p. 370.

' Thuaii., tib. n, p. 376.

troupes de l’empereur, vivaient à discrétion chez les habitanset s’y portaieut aux plus grands excès.

Tant d'outrages ouvrirent enfin les yeux aux Siamois. Convaincus qu’il fallait parer le coup mortel qu’on voulait porter à leur liberté avant que les travaux de la citadelle fussent achevés, ils eurent recours à l’ambassadeur de France î Rome, qui leur promit du secours et la protection de son maître. Le péril commun fit bientôt cesser toutes les anciennes animosités. On envoya des députés aux nobles exilés pour les inviter à venir sauver la patrie de la servitude dont elle était menacée. Il n’y avait pas un moment à perdre : on prit des mesures promptes et sûres et elles forent exécutées avec vigueur. Les citoyens coururent aux armes; les exilés et tous leurs partisans entrèrent par différais côtés de la ville, avec quelques troupes qu'ils avaient rassemblées. Plusieurs corps de mercenaires à la solde de la France parurent pour les seconder. Les Espagnols, quoique surpris et fort inférieurs en nombre, se défendirent avec beaucoup de courage; mais enfin, n’ayant ni l’espoir d'être secourus ni celui de pouvoir tenir longtemps dans un fort qui n'était qu’à moitié construit, ils prirent le parti de l'abandonner. À peine en furent-ils sortis que les Siamois le rasèrent jusqu'aux foudemens, afin qu'il ne restât aucun vestige de cet odieux monument élevé pour leur esclavage. Dès ce moment , renonçant à toute liaison avec l’empereur, ils envoyèrent des ambassadeurs au roi de France pour lui rendre grâces de leur liberté , et le prier de leur en assurer la jouissance en continuant d’honorer de sa protection leur république '.

Ces disgrâces de Charles furent suivies d'un événement plus fâcheux encore. La sévère administration de don Pèdre de Tolède , vice-roi deNaples, avait rempli ce royaume de murmures et d’aversion contrôle gouvernement. Le prince de Salernc , chef des mécontens , s’était retiré à la cour de France, où quiconque haïssait l’empereur et ses ministres était sûr de trouver de la protection et des secours. Prenant le langage avantageux de tous les réfugiés de son rang, il s'était vanté d’avoir beaucoup de partisans et

1 Pacci, Memorie de Siena, vol. lit, p. 230 , 26t. Thuan. , p. 375 , 377 , etc. Parula , //«(. vend. , p. 267, Mc ni. de Ribier, p, 424, etc.

assez de crédit sur les esprits pour mettre Henri en possession de Naples ; il assura à ce monarque que s'il voulait y entrer, il y trouverait un parti puissant prêt à se joindre à lui. Mais en profitant de cette ouverture, le. roi ne crut pas devoir uniquement s’en rapporteraux promesses du prince de Salernc pour le succès d'une pareille entreprise. A l’exemple de son père, Henri avait toujours ménagé Soliman comme le plus redoutable ennemi qu’il pût opposer à l’empereur. 11 le solb'cita donc d’envoyer une puissante flotte dans la Méditerranée, pour seconder son invasion. Sa demande fut bien accueillie du sultan qui était alors fort irrité des hostilités de la maison d'Autriche en Hongrie. Il fit équiper cent cinquante vaisseaux qui devaient foire voile, au temps marqué par son allié, afin de favoriser les opérations des Français. Le commandement de cette flotte fut donné au corsaire Dragut , officier qui s’était formé sous Barberousse , et qui ne le cédait guère à un si grand maître en courage , en talens ni même en bonheur. Il parut sur les eûtes de la Calabre au temps dont on était convenu, fit plusieurs descentes, saccagea, brûla beaucoup de villages, et venant ancrer dans la baie de Naples, répandit la consternation dans toute la ville. Cependant la flotte française, retenue par quelque accident que les historiens n’ont pas expliqué, n'arriva point au terme prescrit. Après l’avoir attendue vingt jours sans en recevoir aucune nouvelle, les Turcs reprirent la route de Constantinople, et le vice-roi se trouva délivré de la crainte d'une invasion qu’il n'était pas en état de repousser '.

La France, qui n’avait jamais causé tant d’alarmes à l'empereur, montra une joie immodérée des succès de cette première campagne. Charles accoutumé i une longue suite de prospérités , ressentit vivement ses revers, et se retira de Metz dans les Pays-Bas. Abandonné de la fortune au déclin de Cage , tourmenté par les douleurs de la goutte qui avaient totalement abattu la vigueurde son tempérament, ildevint chagrin, d’un accès difficile et souvent incapable d’application. Cependant, dès qu’il jouissait de quelque intervalle de santé, toutes scs pensées se tournaient vers la vengeance ; il méditait toujours les moyens d’humilier la France et d’effacer la

’ Thuan., p. 375, 380. Mtm. de Ribier, vol. Il, p. 403. Giannone.

tache Faite à sa renommée et i la gloire de ses armes. Depuis que la paix de Passau avait déconcerté ses anciens projets d’ambition, les affaires de l’empire n’occupaient plus que le second rang dans son esprit, et sa haine pour la France devint sa plus forte passion.

Cependant l’ambition inquiète d’Albert de Brandebourg excita cette année de grands troubles en Allemagne. Ce prince avait perdu beaucoup de troupes au siège de Metz; mais l’empereur, qui voulait reconnaître les services importans qu'il en avait reçus dans cette occasion, ou peut-être fomenter la division parmi les princes de l’empire , lui paya toutes les sommes qu’il lui devait, et par-là le mit en état de se former une armée aussi nombreuse qu'auparavant , avec les débris de celle que les impériaux avaient congédiée. Les évêques de Bamberg et de Wurtzburg ayant sollicité la chambre impériale d’annuler par son autorité les conditions iniques qu’Albert les avait obligés de signer, ce tribunal, d’une voix unanime, les déclara libres de ces engagemens extorqués par la force , et défendit à Albert d’en poursuivre l’exécution, exhortant tous les princes de l'Allemagne à lui faire la guerre, s’il persistait dans scs injustes demandes. Albert opposa i ce décret , que ses transactions avec les deux prélats avaient été confirmées par l’empereur, en récompense de ce qu'il s'était joint à l’armée impériale devant Metz ; et pour intimider ses antagonistes et les convaincre qu'il n’abandonnerait point ses prétentions , il mit des troupes en marche , dans le dessein de s'emparer des territoires qu'on lui disputait. On proposa plusieurs expédiens ; on fit diverses tentatives pour empêcher que la guerre ne se rallumât en Allemagne. Mais Albert, que son caractère bouillant portait aux plus audacieuses entreprises et qui ne doutait jamais du succès, même dans les entreprises les plus bizarres, rejeta avec dédain toutes les ouvertures raisonnables d’accommodement.

Ainsi la chambre impériale porta son décret , et requit l’électeur de Saxe et plusieurs antres princes nommément, de prendre les armes pour le foire exécuter. Maurice et scs alliés se chargèrent volontiers de soutenir l'autorité de ce tribunal d'où dépendait la tranquillité publique. Ils sentirent qu'il fallait, sans perdre de temps, arrêter les usurpations d'un prince ambitieux

qui ne connaissait d’autres maximes que celles de son intérêt, ui d'autre guide que la fougue de ses passions. L’empereur était soupçonné d’encourager Albert dans ses procédés injustes et violcns, et même de lui fournir en secret des secours. C'était uu rival qu’il donnait à Maurice, et dont il pouvait se servir à la première occasion pour balancer le crédit que celui-ci s’était acquis dans l’empire *.

Les plus puissans princes de l'Allemagne formèrent aussitôt contre l’usurpateur une ligue dont Maurice bit déclaré généralissime. La résolution d'Albert n'en fut point ébranlée; mais comme il sentait l'impossibilité de résistera tant de forces réunies, il se hâta d'en prévenir la jonction, en marchant d'abord contre Maurice, l’ennemi qu'il craignait le pins. Ce fut un bonheur pour les alliés que d’avoir confié leurs affaires à un prince si habile. Animés par son autorité et son exemple, leurs préparatifs se firent avec une célérité dont les confédérations sont rarement capables; et par-là Maurice se vit en état de s'opposer à Albert, avant que celui-ci eàt fait des progrès considérables.

Les deux armées se rencontrèrent à Sieverliausen, dans le duché de Lunebourg; elles étaient chacune environ de vingt-quatre mille hommes. La haine personnelle qui animait les deux chefs ne leur permit pas de rester longtemps dans l'inaction.

Les troupes partageant leur impatience , marchèrent fièrement au combat. On y porta de part et d'autre le plus grand acliarncment , et les généraux surent si bien profiter des moindres avantages, que le sort de la bataille resta longtemps douteux , chacun gagnant du terrain alternativement sur son ennemi. Enfin la victoire se déclara pour Maurice, dont la cavalerie était plus nombreuse. L'armée d’Albert mise en déroute, laissa quatre mille morts sur le champ de bataille ; son camp , son bagage et son artillerie restèrent au pouvoir des vainqueurs. Cet avantage leur coûta cher. Leurs meilleures troupes y perdirent beaucoup de monde : deux fils du due de Brunswick , un duede Lunebourg et plusieurs personnes de distinction restèrent au nombre des morts2. Mais la perte de Maurice fit bientôt

1 Sleid , p. 585. Mlm. de Kibier, vol. 11 , p. 452. Arnold.. f du Maurit. ttp. Menken ., vol. Il, p. 1242.

• Mistona pugna infeUcit inter Maurü. et Albert.

oublier toutes les autres. Ce prince , en conduisant pour la seconde fois à la charge un corps de cavalerie qui avait plié, reçut dans le ventre une balle de pistolet , et mourut de cette blessure deux jours après la bataille, dans la trente deuxième année de son âge, et six ans après sol élévation à l'électorat.

Maurice doit certainement occuper la place la plus distinguée parmi les personnages qui figurent dans l'histoire de ce siècle guerrier, où les grands événemens et les révolutions soudaines faisaient éclore de grands talcns et leur ouvraient une vaste carrière. Si , d’un côté , son excessive ambition , sa dissimulation profonde et l’injuste usurpation des titres et des états de son parent, le privèrent des éloges qu'on doit à la vertu, de l'autre, sa prudence A concerter ses mesures, sa vigueur à les exécuter, et son bonheur constant dans toutes ses entreprises, le mettent du moins au rang des grands princes. Dans un âge où l’impétuosité des passions l’emporte ordinairement sur la prudence, où le plus grand effort d'un génie, même du premier ordre, se borne â concevoir un projet hardi , et à l'exécuter avec promptitude et avec courage, il sut former et suivre un plan très compliqué, qui trompa le prince le plus artificieux de l'Europe. L'empereur était presque parvenu à un despotisme illimité; ce fut dans ce moment que Maurice, avec des forces qui semblaient bien audessous de tant d’audace , l’obligea de renoncer à scs usurpations . et qu’il établit non-seulement la liberté de conscience, mais encore la liberté civile de l’Allemagne, sur des fondemens qui sont restés jusqu'ici inébranlables. Sa conduite, à la vérité , excita quelque temps la défiance des protestans et le ressentiment des catholiques ; mais it sut ensuite ménager les uns et les autres avec tant d’adresse, qu'aucun prince de ses contemporains n’eut un crédit égal dans les deux partis , et qu’il en fut regretté généralement , comme le défenseur le plus puissant et le plus fidèle de la constitution et des lois de son pays.

La mort de Maurice ayant répandu la consternation parmi ses troupes, les empêcha de profiter de leur victoire. Cependant Albert, que son courage impétueux et sa prodigalité ren-

Tboin. Wintzen auclore, apud Scard.,r. Il, p. 559. Sleid . p 58S. Roecelli, Êpttres aux princa, p. 151. Arnoldi , f'ita Vaurit , p. 1245.

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daient l’idole d’un ramas d’aventuriers qui s’embarrassaient peu de la justice de sa cause, eut bientôt rassemblé ses forces dispersées; se trouvant, par de promptes recrues, A la tète de quinze mille hommëk, il renouvela scs déprédations avec plus de foreur que jamais. Mais Henri de Brunswick , qui avait pris le commandement de l’armée des alliés, défit ce prince dans une seconde bataille presque aussi sanglante que la première. Malgré cette perte, le courage et les ressources d’Albert n’étaient pas encore épuisés. Il fit des efforts assez vigoureux pour rétablir ses affaires; mais se voyant mis au ban de l’empire par la chambre impériale, dépossédé de ses domaines héréditaires et de ceux qu’il avait usurpés, abandonne de la plupart de ses officiers , accablé sous le nombre de ses ennemis, il alla chercher un asile en France. Cet homme, si long-temps la terreur et le fléau de l’Allemagne, languit quelques années dans l’indigence et l’état précaire d’un réfugié , abandonné A toute l’amertume des disgrâces que son inquiétude et sa fierté naturelle lui faisait supporter avec impatience. Après sa mort, comme il ne laissait point de postérité, ses états, que les princes confédérés avaient saisis, forent rendus, par un décret de l’empereur, à ses héritiers collatéraux de la maison de Brandebourg '.

Cependant on ne tarda pas à voir s’élever une grande querelle pour la succession des titres et des domaines de Maurice. Sa fille unique, mariée à Guillaume, prince d’Orange, avait un fils qui, ayant hérité du nom et des talens de son grand-père, pouvait en revendiquer tous ies droits. D’un autre côté, Jean Frédéric, l’ancien électeur, réclamait ses dignités et la portion de son patrimoine dont il avait été dépouillé après la guerre de la ligue de Smatkakle. Auguste, seul frère de Maurice, prétendait non-seulement aux biens héréditaires que ce prince tenait de sa famille, mais encore à l’électorat dont celui-ci s'était mis en possession. Les talens distingués d’Auguste, sa candeur et ses manières aimables firent oublier aux états de Saxe le mérite et les infortunes de leur premier maître ; ils se déclarèrent vivement pour Auguste, la; roi de Danemark, dont il avait épousé la fille, et le roi des Romains, par respect pour la mémoire de

1 Stcid. , p. 592, 594, 599. Slruv., Carp. hist.$erm., p. 1075.

Maurice , appuyèrent ses prétentions de tout leur pouvoir. Ainsi Frédéric, quoique favorisé secrètement par l’empereur, autrefois son enuemi , fut enfin obligé de renoncer à ses droits, sans autre dédommagement qu’une légère augmentation de territoire et la succession éventuelle pour sa famille, au défaut d’héritiers mâles dans la branche albertine. Ce prince infortuné, mais toujours magnanime, mourut l’année suivante, peu de temps après avoir ratifié ce traité; cl les descendans d’Auguste sont encore en possession de l’électorat de Saxe *.

Tandis que tout ceci se passait en Allemagne, la guerre se faisait avec vigueur dans les Pays- Bas. Charles, impatient de venger l’affront qu'il avait essuyé devant Metz , mit de bonne heure une armée en campagne, et fit le siège de Térouanne. Les fortifications de cette ville étaient dans un très mauvais état, quoiqu'elle fût de si grande importance , que François 1er l’appelait un des deux oreillers sur lesquels un roi de France pouvait dormir en sftrcté. Henri, devenu trop confiant par ses succès , crut qu'il suffisait, pour faire échouer les efforts de son ennemi, de renforcer la garnison d’une foule de jeune noblesse. Mais d’Essé, vieil officier qui la commandait , ayant été tué , les impériaux poussèrent le siège avec tant d’ardeur et de persévérance, qu’ils emportèrent la place d’assaut. Aussitôt Charles, pour empêcher qu'elle ne retombât dans les mains des Français, en fit raser les fortifications et même les maisons , et dispersa tous les habitans dans les villes voisines. L’armée impériale, fière de cet avantage, alla investir Ilesdin, qui , malgré la plus vigoureuse défense, fut aussi prise d’assaut; ceux de la garnison qui avaient échappé au fil de l’épée furent faits prisonniers. F.mmanuel Philibert de Savoie , prince de Piémont, avait été chargé par l’empereur de la conduite de ce siège. Ce fut là qu'il fit le premier essai de ces talens militaires qui bientôt le mirent au rang des premiers généraux de ce siècle, et lui ouvrirent le chemin au recouvrement de scs états héréditaires, qu’avait envahis François Ier dans ses guerres d'Italie 3.

La perte de deux villes, où beaucoup de guerriers de distinction avaient été tués ou pris par

* Sleid., p. 587. Thuau., p. 409. $truv , Corp. hist . germ.

9 Thuan , p. 411. Hæræu*: Annale y bradant p.669

440 ‘ HISTOIRE DE CHARLES-QUINT. rl5531

l'ennemi, n’élait pas un léger malheur pour la France ; Henri le ressentit très vivement ; mais il était encore plus humilié de voir que l'empereur, dont on croyait la puissance abaissée sans retour depuis sa retraite de Metz, avait repris sitôt sa première supériorité. Le roi se reprocha une sécurité qui l'avait empêché d'ouvrir la campagne d'assez bonne heure; il assembla promptement une nombreuse armée, et marcha vers les Pays- Bas.

A l'approche d'un si formidable ennemi, Charles quitta Bruxelles , où il s'était tenu renfermé si étroitement durant sept mois, que le bruit de sa mort avait couru dans plusieurs endroits de l’Europe. Quoique la goutte l’eût affaibli au point de pouvoir à peine soutenir le mouvement d’une litière, il se hâta de joindre son armée. Tous les yeux se fixèrent alors sur et» puissans et implacables rivaux, dans l’attente d'une bataille décisive. Mais Charles était trop prudent pour la risquer, et l'abondancedes pluies de l’automne empêchant les Français d’entreprendre aucun siège, ils se retirèrent sans avoir rien Fait qui répondit à leurs grands préparatifs *.

Les armes de l'empereur n’eurent pas le même succès en Italie. Le mauvais état de ses finances ne lui permettait guère d’agir avec vigueur de deux côtés à la fois. Plus il avait fait d'efforts dans les Pays-Bas, et moins il se trouvait de ressources au-delà des Alpes. De concert avec Côme de Médicis, que l'introduction des troupes françaises dans Sienne avait beaucoup alarmé , le vice-roi de Naples voulut tenter de se rendre maître de cette ville, mais à l’approche de la flotte des Turcs qui menaçait les côtes de Naples, les impériaux abandonnèrent promptement leur entreprise pour aller défendre leur propre pays. Ainsi la France eut la facilité, non-seulement de se soutenir en Toscane, mais encore de conquérir, par le secours des Turcs, une grande partie de 111e de Corse, soumise alors aux Génois

Les affaires de la maison d’Autriche ne prirent pas cette année une meilleure face dans la Hongrie. Les troupes que Ferdinand tenait en Transylvanie , étant mal payées, vivaient à discrétion chez les habitons. Leur insolence et leurs

* tteræu», p. 672. Tbuan., p. 414.

* Tbuan. , p. 417.

rapines irritèrent tout le monde , et détachèrent la nation d’un nouveau souverain qui pillait ses sujets au lieu de les protéger. A celle indignation se joignit le désir de venger la mort de Martinuzzi. I j noblesse, fibre et turbulente, qui souffrait impatiemment tant d'injures , et le peuple, naturellement inconstant et féroce, étaient également prêts à se révolter. Dans cette conjoncture, Isabelle, qui avait été leur reine, parut en Transylvanie avec son fils. Cette femme ambitieuse, qui se repentait d'avoir cédé sa couronne en 1551 , ne pouvant supporter plus longtemps la solitude et l'oisiveté d’une vie privée , quitta sa retraite, dans l’espérance que le mécontentement des Hongrois les porterait à reconnaître encore une fois les droits de son fils au trône. Quelques nobles des plus distingués se déclarèrent aussitôt en sa faveur. Le pacha de Belgrade , par l’ordre de Soliman , prit son parti contre Ferdinand ; et les soldats italiens et espagnols , qui n’étaient point payés , au lieu de s’avancer vers l’ennemi , déclarèrent qu’ils voulaient retourner à Vienne. Ainsi Castaldo, leur général , se vit obligé d’abandonner la Transylvanie à Isabelle et aux Turcs, et de revenir à la tête des mutins , pour les empêcher du moins de piller l’Autriche à leur passage *.

Ferdinand était trop occupé des troubles de l'Allemagne , et d'ailleurs ses fonds étaient trop épuisés par ses derniers efforts en Hongrie pour tenter d’y recouvrer cette province importante. Cependant il avait une occasion bien favorable: Soliman se trouvait alors engagé dans une guerre contre la Perse et accablé de chagrins domestitiques. Elevé par scs grands talens au-dessus des autres princes de la famille des Ottomans , il n'en avait pas moins les passions violentes de cette race superbe. Il était jaloux de son autorité , prompt et terrible dans sa colère , susceptible de toutes les fureurs de cet amour qui produit en orient les plus funestes catastrophes. Il eut pour maîtresse favorite une esclave circassienne d’une rare beauté , qui lui donna un fils nommé Mustapha. Le mérite de ce prince autant que sa naissance engagea .Soliman à le désigner pour son successeur. Mais Roxclane, captive russienne, ayant gagné le cœur du sultan, eut bientôt supplanté sa rivale. Assez adroite

* Tbuan., p. 430.

pour conserver sa conquête, elle en jouit seule prndant de longues années, et augmenta de plusieurs fils et d'une fille la postérité de Soliman. Cependant, loin d’être satisfaite de son pouvoir sans bornes sur l’esprit d’un monarque que la moitié du monde adorait ou craignait, tout son bonheur était empoisonné par l’idée de \ oir un jour Mustapha sur le trône , et ses fils sacrifiés, selon la barbare politique des Turcs, à la sûreté du nouvel empereur. Occupée sans cesse de ce triste avenir, elle regarda d'avance l'héritier de la couronne comme l'ennemi de ses enfans, et lui voua à ce titre la haine d'une marâtre. Bientôt elle souhaita sa perte pour assurer le trône à l’un de ses fils. Son âme ambitieuse et son esprit plein d’artifices la rendaient également propre à tout tenter, â tout exécuter. Après avoir marié, de l’aveu du sultan, sa fille unique avec le grand-visir Rustan, elle confia son dessein à cet adroit ministre; et celui-ci, que son propre intérêt engageait â favoriser l'agrandissemeut de cette branche de la famille royale, lui promit de l’aider de tout son pouvoir.

Quand ces mesures eurent été bien concertées, Roxelane afFecta le plus grand zèle pour la religion mahométanc, à laquelle Soliman était scrupuleusement attaché. Elle proposa de fonder une masquée, établissement d’une dépense considérable , mais regardé chez les Turcs comme l’œuvre la plus méritoire. Le mufti, consulté sur cette pieuse intention, y donna de grands éloges ; mais, comme il avait été gagné par Rustan, il dit â Hovelane que son état d'esclave lui ôtant jusqu'à la propriété de ses actions, Soliman son maître recueillerait tout le fruit de cette sainte entreprise. Cette réponse parut l'accabler de chagrin. Elle feignit de tomber dans une profonde mélancolie, comme si elle eût été dégoûtée de la vie et de ses plaisirs. Soliman, qui était alors à la tête de son armée, informé de sa douleur et du sujet qui la causait, montra tout l’empressement d’un amant qui veut consoler ce qu’il aime, et la déclara libre par un écrit de sa main. Contente de ce premier succès, elle commença à bâtir sa mosquée et reprit toute sa galté et la vivacité de son esprit. Cependant, de retour à Constantinople, Soliman envoya un eunuque au sérail, selon la coutume, pour inviter sa favorite à partager son lit. Rovelane , avec l’air du plus profond regret, mais d’un ton

ferme et décidé, refusant d’obéir, dit que ce qui était un honneur pour une esclave devenait un crime dans une femme libre, et qu’elle ne consentirait jamais à ce que le sultan se rendit coupable avec elle d’une violation si manifeste des lois du prophète. Soliman, dout cette fausse délicatesse irritait de plus en plus la passion , eut recours aux conseils du mufti. Celui-ci répondit, conformément à l'Alcoran, que les scrupules de Roxelanc étaient fondés; mais il ajouta , d’après les leçons de Rustan . qu'il était facile au sultan de les faire cesser en la prenant pour femme légitime. C’était déroger à une maxime politique que l’orgueil ottoman avait regardée comme inviolable depuis Bajazet II. La femme de ce prince ayant été violée inhumainement par lesTartares lorsqu'il était prisonnier deTamerlan, les sultans qui lui succédèrent , pour se garantir d’un pareil affront , n’admirent que des esclaves dans leur lit. Cependant la proposition du mufti fut acceptée avec joie, et l’amoureux Soliman épousa solennellement sa maîtresse.

Plus le sacrifice était grand, plus Roxelane fut convaincue de son ascendant sur le cœur de ce monarque. Espérant tout et ne craignant plus rien, elle s’enhardit à tramer la ruine de Mustapha. Ce jeune prince, selon l'usage alors pratiqué par les sultans, avait été chargé du gouvernement de plusieurs provinces, et son père venait de lui confier encore l'administration du Diarbaquir, l’ancienne Mésopotamie, que Soliman avait unie à son empire après l’avoir arrachée aux Persans. Dans tous ces différées emplois Mustapha se montra toujours équitable et modéré. Sa valeur et sa générosité le rendaient à la fois le favori du peuple et l'amour des soldats , et cet art de gagner les cœurs était accom-’ pagné de tant de prudence qu’il n’avait jamais causé le moindre ombrage à son père.

Il était impossible de l’accuser d’aucun vice ni d’aucune faute qui pût détruire la haute opinion que Soliman avait conçue de lui. La méchanceté de Roxelanc était plus raffinée : elle fit servir les vertus mêmes de Mustapha d’instrument à sa perte. Elle affecta de vanter plus d’une fois en présence du sultan les qualités brillantes du jeune prince, son courage, sa libéralité et ses manières populaires. Cès éloges , malicieusement exagérés et trop souvent répétés, firent tout l'effet qu’elle en attendait L'estime de Soliman

se

442 HISTOIRE DE CHARLES-QU1NT. Itüôfl

pour «ou fils ne put le garantir des plus cruels soupçons ; il en vint enfin à ne plus pouvoir penser i Mustapha sans jalousie et sans crainte. Roxelane s'en aperçut et en profita. Un jour, étant avec le sultan , elle fil comme par hasard tomber la conversation sur la douleur qu'avait eue Bajazet de voir son fils Sélim se révolter contre lui ; ensuite elle parla de la bravoure des vieilles troupes que commandait Mustapha; elle remarqua que le Diarbequir était limitrophe des états du sophi de Perse , mortel ennemi de SolimaD. Les malignes insinuations de Roxelane prirent insensiblement aux yeux de son époux les couleurs de la vérité , et la fureur de la jalousie acheva d'éteindre dans son cœur un reste de tendresse paternelle. Une haine profonde succédant aux sentimensde la nature, Soliman mit des espions autour de son fils pour observer toutes ses paroles et ses actions, et il s'en défia comme de son plus dangereux ennemi.

Alors Roxelane crut pouvoir hasarder encore un pas; ce fut de demander au sultan la permission pour ses fils de paraître à la cour. Elle espéra qu’en trouvant accès auprès de leur pire, ils pourraient, par une conduite soumise et des qualités aimables, remplacer Mustapha dans son cœur. Le monarque, toujours complaisant, consentit encore à se relâcher, en cette occasion , des maximes de la famille ottomane. Mais ce n'était pas assez ; Ruslan , â ccs intrigues de femme , joignit uu artifice encore plus subtil. Ce ministre écrivit aux pachas des provinces voisines du Diarbequir d'entretenir une correspondance réglée avec lui [tour l'informer de la conduite de Mustapha dans son gouvernement. Il les avertissait chacun en particulier, comme dans le dessein de les obliger, que rien ne pouvait être plus agréable au sultan que d'apprendre les belles actions d'un fils qu'il destinait à soutenir la gloire du sang ottoman. Les pachas, qui ne connaissaient pas les intentions perverses du visir, se croyant trop heureux de faire à ce prix la cour à leur souverain, remplirent leurs lettres d'éloges étudiés, mais funestes [tour Mustapha, qu'ils peignaient comme un prince digne de succéder à son illustre père , doué de tous les talens nécessaires pour marcher sur scs traces et peut-être pour égaler un jour sa renommée. Soliman vit toutes ces lettres, et l'on avait soin de choisir, pour les lui mouirer, le rnomeut où elles devaient

faire la plus fatale impression. Chaque éloge de son fils le blessait jusqu’au cœur. Il en vint même à soupçonner les pachas d'être prêts à favoriser les attentats d'un prince qu’ils vantaient avec tant d’imprudencc; et croyant déjà voir Mustapha les armes à la main , l'attaquer sur son trône, il prit la résolution de prévenir le coup et d'affermir la couronne sur sa tète par la mort de son fils.

Sous prétexte de renouveler la guerre contre les Persans , il ordonna i Rustan de marcher vers le Diarbequir avec une nombreuse armée et de le délivrer d'un fils dont la perte importait à sa sûreté. Mais cet adroit ministre se garda bien d'encourir la haine publique en se chargeant d'exécuter un ordre si cruel. Dès qu'il fut arrivé en Syrie, il écrivit â Soliman que le danger était assez grand pour exiger au plus tôt sa présence. Mustapha, disait-il, avait déjà rempli le camp de scs émissaires; la plupart des soldats étaient gagnés, et il avait l’affection de toute l'armée. On avait découvert une négociation entamée avec le sophi de Perse pour marier Mustapha avec une des filles de ce monarque. Le visir ajoutait que son zèle et son crédit étaient insuffisans dans une conjoncture aussi critique, et que le sultan avait seul assez de sagesse pour décider du meilleur parti qu'il y avait à prendre, et assez d’autorité pour le mettre en exécution.

Cette calomnieuse accusation de correspondance avec le sophi était le dernier coup que réservait à Mustapha le complot de la sultane et du visir. Elle eut tout l’effet qu’on devait attendre de la haine invétérée de Soliman contre les Persans , et jeta ce prince dans les transports de rage les plus violens. Aussitôt il part pour la Syrie, et précipite sa marche avec toute l'impatience de la crainte et de la vengeance. Dés qu'il eut joint son armée près d'Alep et concerté ses mesures avec Rustan , il envoya un chiaoux à son fils pour lui ordonner de paraître en sa présence. Mustaplia n'ignorait pas les intrigues de sa bcllc-inère ; il connaissait la malice du grandvisirel la violence du caractère du sultan; mais espérant que son innocence et sa prompte soumission détruiraient sans peine les accusations de ses ennemis, il obéit sans délai aux ordres de sou [tère. Arrivé dans le camp, ou l'introduisit dans la tente de Soliman. D'abord il n’y vit rieu qui pùt lui causer d'alarmes, ni gardes armés.

ni suite nombreuse: en un mot l’ordre et le silence accoutumés y régnaient. Cependant des muets ne tardèrent pas à paraître. Mustapha, en les voyant , ne doute plus de son sort ; il s'écrie : «On en veut â ma vie,» et tente de s'enfuir. I.es muets s'élancent sur lui; il résiste, se débat, demande avec instance à voir le sultan. Enfin tirant de nouvelles forces, ou de sou désespoir ou de l’espérance d'être secouru des soldats, s'il peut sortir de la tente, il arrête long-temps les efforts de scs bourreaux. Soliman entend les cris de son fils et le bruit qu’occasionc sa résistance. Impatient d'être vengé, et craignant que sa victime ne lui échappe, il ouvre le rideau qui séparait la tente; il avance la tête, jette un regard féroce sur les muets, et, par ses gestes menaçans , semble les accuser de lenteur et de timidité. A la vue d’un père furieux et inflexible, la force manque à Mustapha ; son courage l'abandonne; les muets attachent le fatal cordon à son cou , et dans l'instant mettent fin à sa vie.

On exposa son corps devant la tente du sultan ; les soldats surpris l’entourèrent , et contemplant ce triste objet avec autant d'indignation que de douleur, ils étaient prêts à se révolter si quelqu'un se fût mis à leur tête. Après ce premier témoignage de leur attachement, chacun se renferma dans sa tente pour y pleurer en secret le funeste sort de leur prince chéri; aucun d’eux ne voulut prendre de nourriture, pas même de l’eau, pendant le reste du jour. Le lendemain au matin, la solitude et le silence régnaient encore dans le camp. Soliman craignit que ce calme ténébreux ne préparât la tempête: pour apaiser les soldats, il ôta les sceaux au grand-visir, lui enjoignit de quitter l’armée, et donna sa place â Achmct, brave officier qui avait la faveur des troupes. Mais la disgrâce de Rustan n’était qu’un jeu concerté; lui-même avait suggéré cet expédient, comme le seul qui pût le sauver ainsi que son maître. Au bout de quelque temps, le ressentiment des troupes commençant â s’apaiser, et le nom de Mustapha â s’effacer des esprits, Achmct fut étranglé par l’ordre de Soliman, et Rustan rétabli dans sa dignité de visir. Ax’ec son premier pouvoir, il reprit le desseinque lui avait inspiré Roxelane, d’exterminer la race de Mustapha. Cet infortuné laissait un fils uniquequi pouvait un jour venger la mort de son père. On excita de nouveau contre

lui la jalousie du sultan, qui, dupe encore des mêmes artifices, consentit â la mort de ce jeune prince. Un eunuque député à Gursa, oû était cette innocente victime, exécuta sa commission avec un zèle barbare, et les fils de Roxelane n’eurent plus de rivaux sur le chemin du trône 1 .

On ne voit guère de scènes si tragiques, ni de si funestes catastrophes, que dans l'histoire des grandes monarchies de l'Orient, où l’ardeur du climat semble exalter toutes les passions, et où celles du souverain trouvent une libre carrière dans le despotisme de son autorité.

Tandis que Soliman était ainsi livré tout entier â des intrigues de cour, Charles s’occupait d’un nouveau dessein qu’il avait formé pour l’agrandissement desa famille. Les vertusd’ÉdouardVI, roi d'Angleterre, avaient donné â ses sujets tant d’espérance d’être heureux sous son gouvernement, qu'ils supportaient sans impatience tous les maux que 1rs divisions de scs ministres ambitieux leur faisaient éprouver pendant sa minorité. Mais ce prince, après un règne très court , sc trouva attaqué d’une maladie de langueur qui menaçait sa vie; l’empereur n’en fut pas plus tôt instruit, que. saisissant l’occasion d’augmenter sa puissance ou les domaines de son fils, il imagina de joindre l'Angleterre à ses autres royaumes par le mariagede Philippeavcc Marie, héritière de la couronne d’Édouard. Cependant comme il craignait que son fils, qui était alors en Espagne, ne refusât d'épouser une princesse qui, âgée de trente-huit ans, en avait onze de plus que lui2, Charles prit la résolution, malgré sa vieillesse et ses infirmités , de s'offrir luimême pour époux à Marie , qui était sa cousine.

Quoique cette princesse n’eût aucun de ces charmes qui survivent â la jeunesse et inspirent l’affection ou l’estime, Philippe consentit â ce mariage sans hésiter, et sacrifia , selon la coutume des princes, son penchant à son ambition. L’empereur n'attendit pas la mort d’Édouard pour pré parcrd’avancrlcsuccès de cet te alliance. Ainsi, dès que le trône fut vacant, les prétentions de Jeanne Gray, aussi malheureuses dans leur issue qu’elles étaient peu fondées, laissèrent â

’ ÀDBerii ttissenii Binbrquii . tegationis turcica epixtot/e , 4. franc., 1615, p. 37. Tbuan., Iil>. ru , p. 432. Mèm. de ftibier , liv. xi, p. 457. Mauroccni, Jfixtor, lencta, tib. vu, pane 60.

* Pallav., Ilisl. evruil. trid., v. V, I. a, e. 18, p. IbU.

m HISTOIRE DE CHARLES-QDINT. [15631

Marie la possession de tous ses droits 1 , et Charles envoya une pompeuse ambassade à Londres pour féliciter la nouvelle reine et lui offrir la main de son fils. Cette proposition fut reçue très favorablement. Sans parlcrde la gloire flatteuse d’épouser l'héritier du plus grand monarque de l'Europe, cette princesse y trouvait encore l'avantage de s’unir plus étroitemeut A la famille d’une mère qu'elle avait toujours tendrement aimée, et de s’assurer un puissant secours [jour seconder son projet chéri de rétablir la religion catholique en Angleterre. Mais ses sujets ne pensaient pas ainsi. Les nombreux partisans de la réformation redoutaient ce mariage. On savait que Philippe soutenait tous les dogmes de l’église romaine avec un zèle sanguinaire , qui allait même au-delà de la superstition espagnole. Le peuple Anglais, accoutumé à une sorte de familiarité avec ses souverains, qui quelquefois du rang de sujets avaient été élevés au trône, était bien loin de pouvoir endurer la hauteuret la morgue castillane. Un princeétranger, devenu l'époux de leur reine , prendrait nécessairement une grande influence dans le conseil; on redoutait le caractère impérieux de Philippe, on craignait qu’imbu des maximes de la monarchie espagnole , si contraires aux libertés nationales de l’Angleterre, il ne fît adopter sa politique à Marie , et ne lui fournit de l’argent et des troupes étrangères contre ses propres sujets.

la chambre des communes, quoique alors soumise à la volonté de ses souverains, présenta une requête très forte contre celte allianrc. On publia un grand nombre de pamphlets qui en représentaient les dangereuses conséquences , et peignaient des plus odieuses couleurs la bigoterie et l'arrogance de Philippe. Mais Marie, inflexible dans toutes ses résolutions , n’eut aucun égard ni aux remontrances de ses communes ni aux sentimens de son peuple. Les ministres en qui elle avait le plus de confiance, étant déjà séduits par les artifices de l'empereur, qui leur avait envoyé de grosses sommes pour gagner le reste du conseil, approuvèrent hautement le choix de leur reine. Iæ pape, aussitôt après qu'elle fut montée sur le trône , avait dépêché le cardinal de U Pôle en Angleterre, en qualité de

• Carte, flist. of Ençland, y. lit, p, 287.

légat , pour réconcilier sa patrie avec le saint siège : mais ce ministre fut retenu à Rillinghen en Allemagne, par l'ordre de l’empereur. Ou craignait que sa présence ne nuisit aux prétentions de Philippe, et qu’il n’employât son crédit en faveur de Courtenay, son parent, comte de Devonshire , que les vœux de la nation appelaient à l'honneur d'épouser la reine >.

Cependant les négociations furent pressées avec la plus grande chaleur. Charles acquiesça, sans balancer, à toutes les conditions que les ministres de Marie lui proposèrent, soit pour vaincre les répugnances du peuple anglais , soit pour calmer leurs propres craintes et la défiance qu’ils avaient d’un prince étranger. Les principaux articles du traité furent que Philippe, pendant la vie de la reine, porterait le titre de roi d’Angleterre, mais que cette princesse gouvernerait seule et disposerait entièrement de tous les revenus, offices et bénéfices du royaume ; que les enfans qui naîtraient de ce mariage, nonseulement hériteraient du trône de Marie, mais encore auraient la possession du duché de Bourgogne et des Pays-Bas; que si le prince Charles, le seul fils qui restait à Philippe de sa première femme, mourait sans postérité , les enfans de la reine , mâles ou femelles , succéderaient à la couronne d'Espagne et à tous les étals héréditaires de l'empereur. Philippe devait jurer solennellement , avant la consommation du mariage , qu'il ne se ferait servir que par les sujets de la reine, et n'introduirait point en Angleterre d'étrangers qui pussent donner de l’ombrage à la nation ; qu'il ne changerait rien, ni aux constitutions ni aux lois du royaume , et qu'il n'en ferait jamais sortirni la reineni aucun de ses enfans. Si Marie mourait sans laisser d’héritiers, il promettait d'abandonner le trône au successeur légitime, sans y réclamer aucun droit ; enfin l’Angleterre, en conséquence de ce mariage, ne devait se trouver engagée dans aucune guerre contre l'Espagne et la France; et son alliance avec celle-ci devait subsister dans toute sa force *.

Mais c’était en vain que l'empereur et les ministres avaient employé toute leur adresse pour ne point blesser l’inquiète jalousie des Anglais. Ces articles, si avantageux en apparence,

1 Carte, v. lit, p. 288.

■ Rymer, Fader., vot. XV, p. 377, 393. Mtm. de Ritier. vol. 11 , p 498.

ne calmaient point leurs craintes. Ils sentaient que des mots et des promesses étaient un faible rempart contre l’ambition d'un prince que le titre seul d’époux de la reine mettait en état d’éluder toutes lesconditions qui restreindraient son autorité ou porteraient obstacle à ses projets. Plus ce traité paraissait favorable à la nation , et plus on craignait que Philippe fût tenté de le violer. Ainsi que Naples, Milan et les autres pays annexés à la couronne d’Espagne , l’Angleterre courait risque de sentir bientôt le poids de la domination tyrannique de cette monarchie, et de se voir forcée, comme ces autres états, d’épuiser ses richesses et ses forces dans des guerres étrangères, où son intérêt et son avantage ne seraient point consultés. Ces considérations produisirent un mécontentement général , et la plus grande indignation contre tes partisans de ce mariage.

Le chevalier Thomas Wyat, homme de quelque considération et zélé pour le bien public, voyant la disposition des esprits , excita les habitans de Kent à prendre les armes pour se garantir du joug étranger. En peu de temps il en assembla un grand nombre sous son étendard , et marcha promptement vers Londres. La reine cependant n’était point préparée à la défense, et les affaires prenaient un si mauvais tour, que celte révolte pouvait devenir fatale à son autorité si quelques personnes considérables se fussent jointes aux mécontens, ou si Wyat avait eu autant de capacité que de hardiesse. Mais l’imprudence de ses mesures et son irrésolution firent déserter la plupart de ses troupes. Une poignée d’hommes mit en fuite le reste , et luimême fut fait prisonnier, sans avoir rien tenté de glorieux pour sa cause ni de proportionné au zèle qui l'animait. Il subit le châtiment dû ù sa témérité et ù sa rébellion. L’autorité de la reine s’affermit et s’accrut par le mauvais succès de ce vain attentat. Jeanne Gray, qui avait été poussée par l’ambition de ses parens à lui disputer le trône, fut, malgré sa jeunesse et son innocence, conduite i l’échafaud. Élisabeth, sœur de Marie, se vit observée avec toute la vigilance de la jalousie. Enfin le traité de mariage fut ratifié par le parlement.

Philippe , étant débarqué en Angleterre suivi d’un train magnifique, célébra ses noces avec la plus grande pompe. S’il ne put déguiser son na-

turel sévère et hautain ni affecter des manières gracieuses et populaires , du moins il tâcha de se concilier la noblesse anglaise par son extrême libéralité. Comme il tendait â prendre une puissante influence dans le gouvernement du royaumè, l’empereur, pour lever tous les obstacles , tenait un corps de douze mille hommes sur les côtes de Flandre , prêts à s’embarquer pour l’Angleterre et à seconder les entreprises de Philippe.

Enhardie par tant de circonstances favorables, Marie, avec le zèle le plus emporté, suivit son projet de détruire la religion protestante dans ses états. Les lois d’Édouard VI en faveur de la réformation forent révoquées , le clergé protestant fut chassé, et le culte romain adopté avec toutes ses cérémonies. Le cardinal de la Pôle, qui aussitôt après le mariage de la reine eut la liberté de continuer son voyage en Angleterre et d’y exercer ses fonctions de légat avec un pouvoir sans bornes, donna à la nation une absolution solennelle pour le crime d’apostasie, et la réconcilia avec le pape. Mais ce n'était pas assez pour Marie que d'avoir rétabli la religion sur les ruines de l’église protestante, elle exigea de tous ses sujets de se conformer â son culte, à sa formule de foi, et d’abjurer toutes les pratiques ou les opinions qui ne s'accordaient point avec sa croyance. On nomma certaines personnes pour prendre connaissance du crime d’hérésie ; et , ce qui ne s’était jamais vu en Angleterre, on les revêtit d'un pouvoir plus formidable que celui de l’Inquisition, la vue du danger n’intimida cependant point les ministres de la doctrine protestante , qui , croyant défendre des vérités importantes au bonheur du genre humain, firent hautement l’aveu de leurs sentimens. Ils furent poursuivis avec cette barbarie que le fanatisme seul peut inspirer, et subirent enfin l’affreux genre de mort que l’église romaine réserve â ses ennemis. Le peuple anglais, qui ne le cède en humanité à aucune nation de l'Europe et qui s’est toujours distingué par la modération de ses lois pénales, vit alors avec autant d’indignation que d'étonnement des hommes revêtus des premières dignités de l’église protestante, vénérables d’ailleurs par l’âge, la science et la piété, condamnés â des tourmens qu’on n’avait jamais inventés, même pour la punition des crimes les plus atroces.

Cette extrême rigueur ne remplit pas les vues

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4e Marie. la patience cl le courage de ces martyrs de la reformai ion au milieu de leurs souffrances, ce mépris héroïque de la ruort que montraient les personnes de tout âge, de tout rang, de tout sexe, affermirent bien plus de protestons dans leur croyance que la rage de leurs persécuteurs n'en fit changer de sentiuient. Les juges chargés de faire le procès aux hérétiques avaient chaque jour de nouvelles accusations â recevoir et ne voyaient point de terme â leurs odieuses fonctions. Les plus habiles ministres de la rciue sentirent qu’il était imprudent et dangereux d'irriter le peuple par le sprctacle fréquent de ces exécutions, qu’il trouvait aussi barbares qu'injustes. Philippe même, voyant que Marie portait la rigueur â l'excès, lui conseilla, contre son propre caractère , la modération et la douceur •.

Il essaya vainement par-là de se rendre agréable aux Anglais, qui montrèrent toujours la même défiance sur ses intentions. Quelques membres des communes, séduits par la cour, ayant osé proposer à la chambre d'accorder des secours à l'empereur contre la France, leur proposition fut rejetée avec une désapprobation générale. Une démarche faite au parlement, pour l'engager à consentir que Philippe fût couronné en qualité d'époux de la reine, eut si peu de succès, que la cour s’en désista promptement1.

Cependant le roi de France n'avait pas vu sans inquiétude les négociations de l'empereur en Angleterre. Il sentait combien le mariage de Philippe avec la souveraine d'un étal si puissant pouvait accroître le crédit et les forces d'un ennemi déjà trop redoutable. Il prévoyait que, malgré leurs craintes et leurs précautions, les Anglais seraient bientôt engagés dans les guerres du continent , et forcés à servir les ambitieux projets de l'empereur. Dans cette persuasion, Henri avait chargé son ambassadeur à Londres d'employer toute son adresse pour rompre ou retarder ce mariage ; et , comme il n’y avait point en France de prince du sang qu'on pût donner à Philippe pour rival auprès de la reine, le ministre eut ordre de seconder le vœu des Anglais, qui souhaitaient que leur reine épousât un de ses sujets. Mais la précipitation du choix de

Godwin, Annal s afQ. Mary, ap. Kcnnett, r. Vil, p. 329 Burncl, Hist. of reform, v 11, p. 2U8, 305.

<jr!f fffii. of F.nglantt, y. lit. B. 3tt

Marie ayant fait avorter toutes ces mesures, llenri eut la prudence de refuser des secours à Wyat et aux autres chefs des mécontens, qui cherchaient à le tenter par des offres très avantageuses pour la France. Il chargea même son ambassadeur de féliciter la reine sur rextinction de la révolte.

Mais ces démonstrations n’étaient qu'apparentes, et les suites qu’il avait à craindre d'une alliance qui dédommageait l’empereur de scs pertes en Allemagne le déterminèrent à porter tout à la fois ses forces en Italie et dans les Payslias. Il lui était important d'amener Charles â des conditions équitables de paix avant que Marie eût pu gagner sur scs sujets de porter la guerre dans le continent ou de donner â l'empereur des secours de troupes et d'argent. Henri fit les derniers efforts pour assembler de bonne heure une année nombreuse sur les frontières des Pays-Bas; et tandis qu'une partie s’en détacha [jour ravager le pays ouvert de l'Artois, le reste, sous les ordres du connétable de Montmorency , s’avança par la forêt des Ardennes vers les provinces de Liège et du llainaut.

Le siège de Marienbourg ouvrit la campagne. La reine de Hongrie, gouvernante des Pays- Bas, avait fortifié cette place à grands frais : mais comme il ne s'y trouvait qu'un faible garnison , la ville se rendit au bout de six jours. Henri , fier de ce succès, s'étant mis à la tète de son armée, investit Bouvines, qu'il prit d'assaut presque sans résistance. Après s'être emparé de Dinant avec la même facilité, il tourna à gauche et marcha vers l'Artois. Cependant les grosses sommes que l'empereur avait envoyées en Angleterre rendaient scs préparatifs encore plus lents et plus difficiles. Il n'avait aucun corps de troupes pour arrêter les premières hostilités des Français; et quoiqu'il eût rassemblé à la hâte toutes ses foires, son année était encore bien inférieure à celle des ennemis. Mais Emmanuel Philibert de Savoie, à qui il en avait donné le commandement , trouva dans sa conduite et son activité des ressources pour suppléer au nombre. Il sut si bien choisir scs postes et observer, sans se compromettre, tous les mouvemens des Français, qu'aprés les avoir mis hors d'état de l’attaquer et de fbnner aucun siège de conséquence, il les obligea de retourner vers leurs frontières faute de moyens de subsister; mais en chemin

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Màâ4l LIVRE XI. 447

ils brûlèrent toutes les places ouvertes, et pillèrent le pays avec une cruauté et une licence plus dignes d'un corps de troupes légères que d'une grande année conduite par son roi.

Cependant Henri, qui ne voulait point congé- ) dier ses troupes sans avoir Fait quelque coni quête qui répondit à la grandeur de ses projets i et de ses préparatifs, investit Renti. Celte place l était alors d'autant plus importante que, située ;sur les confins de l’Artois et du Boulonnais, elle rouvrait la première de ces provinces et protél geait les incursions que les impériaux faisaient dans la dernière. La ville , pourvue de bonnes fortifications et d'une garnison nombreuse, fit une vigoureuse défense; mais elle ne pouvait tenir long-temps contre les vives attaques d'une puissante armée. L'empereur, à qui la goutte laissait en ce moment un peu de relâche, avait si fort à cœur de sauver cette place , qu'à peine en état de supporter le mouvemeut de la litière, il se mit à la tète de son armée; et avec les renforts qu’elle venait de recevoir, il était en état de paraître devant l’ennemi. Les Français attendaient avec impatience l’arrivée de Charles, dans l'espérance d’une bataille qui déciderait du sort de Renti. Mais l’empereur mit tous ses soins à éviter le combat ; et ne voulant que délivrer la ville, il se flatta d’y réussir sans s'exposer aux risques d’une action décisive.

Malgré toutes ses précautions, la dispute d’un poste dont on voulait s'emparer de part et d'autre engagea une affaire presque générale, le duc de Guise, qui commandait l'aile des Français sur laquelle se portait le fort de l’attaque, soutint le choc avec une conduite et une valeur dignes du défenseur de Metz. Après un combat opiniâtre, les impériaux furent repoussés, et les Français demeurèrent maîtres du poste. Si le connétable , retenu soit par sa lenteur et son irrésolution naturelle, soit par sa haine contre un rival , n’eût différé de luire avancer son corps de réserve pour seconder les progrès du duc de Guise, la déroute des ennemis aurait été complète. Cependant l’empereur, malgré les pertes qu’il avait essuyées, resta dans son camp, tandis que les Français abandonnèrent le leur, s'y trouvant forcés par le manque de provisions et par l’impossibilité d’entreprendre aucun siège en présence de l’armée impériale. Mais ils se retirèrent avec une contenance qui sem-

blait plutôt défier .leurs ennemis que les éviter.

L’em|fereur, qui avait rempli son principal objet , ne les inquiéta point dans leur marche. Arrivé aux confins de ses états, Henri jeta des garnisons dans ses villes frontières et licencia le reste de son armée. Cette précipitation encouragea les impériaux à s'avancer avec un grand corps de troupes dans la Picardie, qu'ils mirent à feu et à sang pour se venger des ravages qu e les Français avaient faits dans le Ilainaut et dans l’Artois *. Mais n’étant pas assez forts pour s’emparer d’aucune place considérable, ils ne tirèrent pas plus de fruit que leurs ennemis de cette manière barbare et honteuse de faire la guerre.

Cependant les affaires de Henri allaient de jour en jour plus mal en Italie. Côme de Médicis , prince habile et entreprenant , ne voyait qu’avec beaucoup d’inquiétude les Français s'établir dans Sienne; il craignait avec raison leur voisinage. Tout ce qui penchait dans Florence pour l’ancienne démocratie trouvait en eux des protecteurs naturels contre l'autorité absolue que l'empereur l’avait aidé à usurper. Cômc, d’ailleurs, n'ignorait pas que son attachement pour ce monarque le rendait odieux aux Français; il prévoyait que la Toscane éprouverait bientôt les effets de leur ressentiment si on leur laissait le loisir de se fortifier dans Sienne. Le parti le plus sûr était donc de les en chasser avant que la France eût envoyé des secours qui les rendissent encore plus redoutables. Mais il y allait de la gloire et de l'intérêt de Charles de les repousser du cœur de ses étals : aussi Cômc ne travailla-t-il d’abord qu’à rejeter sur ce prince tout le poids de cette guerre; et pendant la première campagne il ne l'aida que de quelque avance d’argent pour la solde des troupes impériales.

L’empereur, dont les trésors s’étaient épuisés en Angleterre , d’ailleurs tout occupé de la défense des Pays-Bas, ne pouvait agir que faiblement en Italie. Côme sentit que les Français allaient y devenir les maîtres, à moins qu’il ne se chargeât lui-même d’y faire la guerre et de la soutenir avec vigueur; mais forcé par sa situation à prendre ce parti , il voulut du moins qu’il lui en restât quelque autre avantage que

1 Tliuan , p. 100, etc. Heraeus, Annal, brab., p. 674,

celui de chasser les Français de son voisinage. Daus ce dessein , il offrit à Charles , par un envoyé qu'il lui dépécha , de déclarer la guerre à Henri et de réduire Sienne à ses frais, à condition que jusqu’à l’entier remboursement de ses avances, on lui abandonnerait toutes les conquêtes qu'il pourrait faire. L'empereur, qui se voyait sans ressources pour soutenir tant de guerres à la fois, consentit volontiers à cette proposition ; et Corne , qui connaissait le mauvais état des finances de ce prince, espéra que, dans l’impossibilité de le payer, Charles le laisserait tranquille possesseur des villes dont il se serait emparé '.

Dans cette confiance , il fit de grands préparatifs ; et sachant que le roi de France avait porté toutes ses forces dans les Pays-Bas, il se flatta de pouvoir rassembler assez de troupes pour lui faire tête en Italie, [/assistance, ou du moins la neutralité du pape lui devenant nécessaire , il donna une de ses filles en mariage au neveu de ce pontife ; une autre fut offerte au duc des Ursins pour le détacher des Français , dont sa famille soutenait depuis long-temps le parti. Mais ce qui était encore plus important , il engagea Jean-Jacques Medecino , marquis de Marignan, à prendre la conduite de son armée9. Cet officier, né de liasse extraction, s'était élevé de grade en grade juSqu'à celui de général , et la réputation de ses talens le plaçait au rang des plus habiles capitaines de ce siècle guerrier. Cependant son ambition n’était pas encore satisfaite.Honteux de son origine obscure, il voulut, à l'aide d’une ressemblance de nom , se faire passer pour descendant des Médicis. Côme , trop heureux de trouver dans la vanité de cet homme un moyen de se l’attacher, le reconnut pour son parent et lui permit de prendre scs armes. Dès ce moment , Medecino , glorieux de servir le chef d’une famille illustre à laquelle il paraissait alors appartenir, s’oocupa avec le plus grand zèle à lever des troupes ; et comme un long service lui avait acquis beaucoup de crédit parmi les officiers des bandes mercenaires qui composaient les forces d’Italie , il engagea les principaux d’entre eux à se ranger sous les étendards de Côme.

Henri crut devoir opposer à cet habile général Pierre Strozzi, gentilhomme florentin. Cet exilé

1 Adriani , htoria de suoi tempi, v. 11 , p. OCX

■ Adriani, Ulovia, V. U, p. 063.

résidait depuis long-temps en France ; son mérite et sa renommée l’avaient élevé jusqu'au commandement des armées. Il était fils de Philippe Strozzi qui , en 1637, ayant travaillé avec la plus grande ardeur à chasser de Florence les Médicis pour y rétablir le gouvernement républicain , périt dans cette entreprise. Pierre, qui avait hérité de la haine implacable de son père pour cette famille, et de son enthousiasme pour la liberté , joignait à toutes ces passions celle de venger son sang. Henri espéra tout <f un général dont le zèle pour la France était secondé par des intérêts si puissans, et qui devant combattre dans sa patrie , y trouverait de nombreux partisans prêts à favoriser scs opérations.

Mais le choix de Henri , quoique appuyé sur des motifs si spécieux, devint pourtant funeste à la France. Dès que Côme eut appris que le mortel ennemi de sa famille était nommé pour commander en Toscane , il en conclut qu'on ne se bornerait pas à protéger les Siennois , et que lui-même avait tout à craindre pour scs propres états, s'il ne faisait les plus vigoureux efforts '.

D'un autre côté , le cardinal de Ferrare , qui avait l’entière direction des affaires de la France en Italie , ne vit dans Strozzi qu’un rival redoutable ; et pour empêcher que le succès de ses armes ne lui enlevât une autorité dont il était jaloux , il le laissa souvent manquer et de provisions et d'argent pour l'entretien de scs troupes. Strozzi lui-même , aveuglé par son ressentiment contre les Médicis, au lieu de se conduire avec la circonspection et la prudence d’un habile général, ne suivit dans ses opérations que Ica mouvemens impétueux de la vengeance.

Il débuta par attaquer plusieurs villes du territoire de Florence. Ce fut avec tant de vigueur, que Medecino, pour arrêter ses progrès, se vit forcé de retirer la plus grande partie de son armée du siège de Sienne , déjà commencé avant l'arrivée de l'ennemi. Côme , qui soutenait seul le fardeau de cette guerre, y aurait eu bientôt épuisé tous ses revenus ; ni le vice-roi de Naples ni le gouverneur de Milan , n'étaient en état de lui donner des secours, et les troupes que Medecino avait laissées devant Sienne ne pouvaient rien entreprendre en son absence. Dana ces circonstances, Strozzi devait traîner la guerre

1 Pecci, Mcmoric ai Siena , y. IV, p. 103, etc.

en longueur el porter tous ses efforts sur le territoire de Florence. Mais ce général , impatient de ruiner sou ennemi par un coup décisif, engagea lui-même la bataille à peu de distance de Marciano. Les deux armées étaient à peu près égales pour le nombre ; mais soit trahison , soit lâcheté de la part des officiers , un corps de cavalerie italienne , eu qui Strozzi avait beaucoup de confiance, s'étant mis it fuir sans avoir combattu , l'infanterie demeura seule exposée aux efforts de toute l'année ennemie ; cependant elle tint ferme , encouragée par la présence et l'exemple du générai qui , malgré une blessure dangereuse qu'il avait reçue en voulant rallier sa cavalerie , montra autant de sang-froid que de valeur. Mais ses troupes, eutourées de tous côtés, foudroyées par une battericdecanon, prises en liane par la cavalerie florentine, furent enfio entraînées dans une déroute générale. Strozzi, affaibli par la perte de son sang et désespéré des suites de son imprudence , eut beaucoup de peine à. s'échapper avec une poignée d'hommes1.

Mcdecino ramena donc au siège de Sienne ses troupes victorieuses, sans que le général ennemi pùt , malgré tous ses efforts , rassembler un corps d'armée capable de l'inquiéter dans ses opérations. Mais les Siennois, loin d'étre découragés par la perte d'une bataille qui leur ôtait toute espérance de secours, se préparèrent 5 se défendre jusqu'à la dernière extrémité avec cette vigueur indomptable que l'amour de la liberté peut seul inspirer. Une si généreuse résolution fut vivement secondée par Montluc qui commandait la garnison française dans la ville. Cet officier , qui était parvenu à ce poste de confiance par son mérite et sa bravoure, ne voulant devoir qu'à ces titres un avancement où son ambition ne voyait aucun terme, chercha à se distinguer dans la défense de Sienne par des prodiges de valeur et de constance. Les premiers soins de son activité se portèrent à réparer les fortifications. 11 exerça les citoyens à tous les services militaires , et les accoutuma à partager les fatigues et les dangers avec les soldats. Comme l'ennemi avait fermé toutes les avenues 'de la ville, il mit la plus étroite économie dans la distribution des vivres, et engagea la garnison ainsi que les habilans à se restreindre eux-

1 Pecci, Mcnwi ic ili Siena, v. IV, p. 157.

mêmes à une modique portion pour leur subsistance journalière. Medecino, dont les troupes n'étaient pas assez nombreuses |iour emporter la place de vive force, tenta deux fois de la surprendre par assaut ; mais le courage qu'on lui opposa et la perte considérable qu'il y fit ne lui laissèrent d'autre espérance que de la réduire par la famine.

11 fortifia son camp avec le plus grand soin, et se saisissant des postes importans aux environs de la ville afin de couper aux assiégés toute communication au dehors, il attendit que la nécessité les forçât à lui ouvrir leurs portes. Mais le zèle ardent des citoyens pour la liberté leur fit supporter long-temps la disette des vivres, même jusqu’aux horreurs de la famine. Montluc, par son exemple et ses discours, apprit à ses soldats à imiter dans ces extrémités la constance des bourgeois. Us soutinrent le siège pendant dix mois, et ce ne fut qu'après s'etre vus réduits au dernier morceau de pain, après avoir mangé jusqu'à leurs chevaux, leurs chiens et tous 1rs autres animaux, qu'ils demandèrent à capituler, et encore exigèrent -ils des conditions honorables; et Cùme deMédicis, qui n'ignorait pas leur affreuse situation , craignant qu'elle uc les portât à quelque résolution désespérée, leur accorda une capitulation plus favorable qu'ils ne devaient l’attendre.

La capitulation se fil au nom de l'empereur. Il s’engagea à prendre Sienne sous la protection de l'empire. U promit de maintenir les anciennes libertés de la république, de laisser à ses magistrats le plein exercice de leur autorité, de garantir aux citoyens la tranquille possession de leurs biens et de leurs privilèges. Il accorda une amnistie générale et sans restriction à tous ceux qui avaient porté les armes contre lui , et se réservant le droit de mettre garnison dans la ville, il donna en même temps sa parole de ne point rebâtir la citadelle sans le consentemeot des citoyens. Montluc et les Français eurent la permission de sortir de la place avec tous les honneurs de la guerre.

Medecino observa, avec toute l'exactitude qui dépendait de lui , les articles de la capitulation. Les habitans n'eurent à souffrir de sa part ni violence ni insulte, et la garnison française fut traitée avec tous les égards que méritait sa bravoure. Mais des conditions si favorables, accur-

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décs avec tant de facilité , firent soupçonner à beaucoup de citoyens que l’empereur et Glrne n’attendaient qu'une occasion de les enfreindre. Ainsi , dédaignant une liberté précaire, ils abandonnèrent le lieu de leur naissance et suivirent les Français il Monte -Alcino, A Porto-Krcole et en d’autres petites villes du domaine de la république. Ils établirent dans la première la même forme de gouvernement dont ils jouissaient A Sienne, y nommèrent des magistrats chargés de la même juridiction, et se consolèrent de leurs pertes par cette image de leur ancienne liberté.

Cependant les craintes et les soupçons des Siennois ne forent que trop justifiés par la conduite des vainqueurs. A peine les troupes impériales avaient pris possession de la ville, que Côme, sans avoir égard au* articles de la capitulation , non content de déplacer les magistrats qui étaient en exercice et de leur en substituer qui étaient dévoués à son parti , commanda à tous les habitans de livrer leurs armes. Ils se soumirent 5 la première de ces injustices avec cette répugnance naturelle à des hommes qni n’avaient jamais reconnu de maîtres ; mais quand on donna l’ordre de se désarmer , plusieurs des plus distingués s’enfuirent auprès de leurs compatriotes à Monte-Alcino, aimant mieux s’exposer aux maux et aux périls qui les attendaient dans ce dernier asile de leur liberté, quedesc laisser ainsi traiter en esclaves.

Cômc , redoutant le voisinage d’un si grand nombre d’ennemis implacables et désespérés qui conservaient encore un reste de pouvoir, pressa Medecino de les attaquer dans leurs différentes retraites. Quoique l'armée de ce général fïtt considérablement affaiblie par les fatigues du siège de Sienne , il alla pourtant investir Porte -Krcole, dont les fortifications étaient rn si mauvais état , que les citoyens lui offrirent l"urs portes à son arrivée. Ce fut IS sa dernière expédition : un ordre imprévu de l’empereur le força de détacher la plus grande partie de ses troupes vers le Piémont , et donna quelque rclichc aux réfugiés de Monte-Alcino. Cependant les malheureux habitans de Sienne n'étaient pas à la fin de leurs maux. Charles, loin de se conformer aux articles de la capitulation, donna à Philippe son fils l'investiture de celte ville et de ses dépendances. François de Tolède , au

nom de ce nouveau maître, traita les Siennois comme un peuple conquis ; et sans égard pour leurs privilèges ou pour leur ancienne constitution , il établit chez eux le gouvernement civil et militaire de la monarchie espagnole '.

la faiblesse oïl était l'armée impériale dans le Piémont , et l’inaction de ses officiers, en obligeant l’empereur de rappeler ses troupes de la Toscane au milieu de lrur$ conquêtes . demandaient encore qu’il mit à la tète de ses forces un général dont la réputation et l'habileté pussent contre-balancer les grands talcns du maréchal de Brissac , qui commandait les troupes françaises en Italie.

Cependant le choix que l’empereur fit du duc d’Alhc fut plutôt l'effet d’une intrigue de cour que de l'opinion qu’il avait du mérite de ce général. le duc, qui depuis long-temps Faisait sa cour S Philippe avec la plus grande assiduité , s’était insinué dans sa confiance par toutes les souplesses auxquelles un esprit inflexible et hautain avait pu s'abaisser. Les rapports de caractère qu’il avait avec ce prince lui donnaient déjà du crédit auprès de lui. Mais Ruy Gomez de Si|va, favori de Philippe, craignant les progrès de ce rival sur l’esprit de son maître, eut l’adresse d’engager l’empcrcur i le nommer pour commander en Piémont. Quoique le duc vil bien qu'il devait cette distinction aux mauvais offices d’un ennemi qui n’avait en vue que de l'éloigner de la mur, il était trop délicat sur le point d’honneur pour refuser une commission également périlleuse et difficile ; mais aussi, ne voulant l’accepter qu’il des conditions flatteuses pour sa vanité , il insista auprès de l’empereur pour être nommé son vicaire général en Italie, avec le titre de généralissime des armées impériales et espagnoles. Charles consentit ü tout , et le duc d’ Albc fut revêtu par ces dignités d'une autorité presque illimitée.

Mais un si grand pouvoir ne lui procura pas d’abord des succès qui répondissent à sa grande réputation et aux espérances de l'empereur. I.’arméc que commandait Brissac pouvait compenser la supériorité du nombre par l’avantage que lui donnaient des troupes choisies, qui,

1 Sleîd-, p. CI 7. Thuan. , lib. xv, p. 526 , 537. Joan. Cnmcrarii cutnot. rer. prœcipunrum tib anno 1550 ad 1561, fip. Frcherum, v. 111. p. 564. Pecci, Mémo rie délia Sic na , y. IV, p. 164, etc.

IlSàVl LIVRE XI. . «I

accoutumées depuis long-temps à servir dans un pays où les villes et les cliàteaux étaient autant de forteresses, avaient parfaitement appris l'art d'y faire la guerre. Par sa bonne conduite , secondée de leur valeur, non-seulement il fit échouer toutes les entreprises des ennemis , il ajouta encore de nouvelles conquêtes aux territoires dont il s'était déjà emparé. Le duc d’Albe, après s’être vanté avec son arrogance ordinaire qu'en peu de semaines il chasserait les Français du Piémont, fut obligé de se retirer dans ses quartiers d'hiver, n'emportant que la honte de n’avoir pu conserver tout entière à l’empereur cette partie du pays dont il l'avait trouvé en possession '.

Les opérations de celte campagne ne furent pas plus décisives dans les Pays-Bas que dans le Piémont. L’empereur et le roi de France n'étaient ]«s en état de meure sur pied d’assez puissantes armées pour former des entreprises considérables. Mais Charles voulut suppléer à la force par un stratagème hardi , dont le succès aurait pu lui valoir plusieurs victoires. Pendant ic siège de Metz, le père Léonard, gardien d’un couvent de franciscains de cette ville , avait gagné l’estime cl la faveur dn duc de Guise par son attachement pour les Français. Cet homme, d'un esprit intrigant et actif, s’était rendu ftirt utile, soit en soutenant par ses exhortations le courage et la constance des citoyens, soit en procurant par ses intelligences snTètcs une connaissance suivie et fidèle des mouvemens et des desseins de l'ennemi. Fn considération de ces services importâtes, le duc de Guise, à son départ de Metz, le recommanda fortement à Yieiileville qui venait d’en être nommé gouverneur. Celui-ci porta la confiance dans ce religieux jusqu’à lui permettre de converser et d'entretenir des correspondances avec qui il foulait, sans en concevoir le moindre soupçon, filais Léonard , par une suite de l'audace et de la (légèreté naturelles aux aventuriers, soit qu’il ne sc crût pas assez récompensé de la France, ou qu’il fût séduit par la facilité même de tout oser impunément, forma le projet de livrer Metz aux impériaux.

Il le communiqua à la reine douairière de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas. Celte prin-

1 Thuau . liv. xr, p. 529. Cuirhenon, Ulst. de-Sw’ûic, loin I , p. fit».

cesse, sans avoir aucun scrupule sur un acté de trahison qui pouvait être avantageux à l’empereur, aida le gardien à concerter son plan de manière à en assurer le succès. On convint que Léonard engagerait les religieux de son couvent à entrer dans le complot , et qu'il introduirait dans cette maison, sous des habits de moines, un certain nombre de soldats choisis; que. tout étant préparé pour l’exécution, le gouverneur de Thionville s’approcherait de Metz pendant la nuit avec un corps de troupes nombreux, tenterait d’escalader les murs; qu’en même temps que la garnison s'occuperait à repousser l'ennemi, les moines mettraient le fou en différens quartiers de la ville ; qu’enfin les soldats cachés dans le couvent en sortiraient pour attaquer par derrière ceux qui défendraient les remparts. On ne doutait point qu’au milieu de la terreur et de fa confusion que causeraient des événement si imprévus, les impériaux ne se rendissent facilement tes maîtres de la ville. Il fut stipulé qu’en reconnaissance de cc service le père gardien serait nommé à l’évéché de Metz , et qu’on donnerait de grandes récompenses à tous les moines qui auraient secondé son dessein.

léonard prit des mesures promptes et secrètes. Son autorité , scs vives instances , la perspective des richesses et des honneurs qn'il fit entrevoir à ses religieux, les déterminèrent tous à s’engager dans la conspiration. Il introduisit dans le couvent autant de soldats qull le put faire sans donner d’ombrage. On avertit à temps le gouverneur de Thionville, qui, déjà prévenu de ce projet, tenait ses troupes prêtes à marcher; et le moment approchait où Henri était menacé de perdre la plus importante de scs conquêtes.

Heureusement pour la France, le jour même qu’on avait fixé pour l’exécution du complot , Vieilleviile, qui était un officier habile et vigilant, eut avis, par un espion qu'il entretenait à Thionvillc, que certains moines franciscains y allaient fréquemment . qu’on les admettait à des conté renees secrétes chez le gouverneur qui , de son côté, se préparait à quelque expédition avec le plus grand myslère. Il n’en fallut pas davantage pour donner des soupçons à Yieiileville. Sans les communiquer à personne, il alla aussitôt visiter le couvent des Franciscains, découvrit les soldats qui v étaient cachés, et les força dq révéler tout

HISTOIRE DE Cil AULKS-Q U UST iifiSÔJ

ce qu'ils savaient de la conspiration. Le gardien, qui était allé à Tliionville pour mettre la dernière main à son ouvrage, fut arrêté aux portes de Metz à son retour , et de lui-mème , sans attendre la torture, il avoua toutes les circonstances de son projet.

Mais il ne suffisait pas à Vieilleville de s'ètrc saisi des traîtres et d'avoir déconcerté leur complot, il résolut de profiter de cette découverte pour se venger des impériaux. Dans ce dessein , il sortit de la ville avec les meilleurs soldats de sa garnison, et se mettant en embuscade près du chemin par où il savait que le gouverneur de Tliionville devait s'avancer, il tomba sur ses troupes qui marchaient dans une parfaite sécurité. I es impériaux , confondus de cette brusque attaque de la part d'un ennemi qu’ilscomplaient surprendre , ne firent que peu de résistance. La plupart, parmi lesquels étaient beaucoup de gens de distinction, furent tués ou faits prisonniers, et Vieilleville, avant le jour, retourna en triomphe à Metz.

Cependant le sort du gardien et des moines qui avaient tramé cette dangereuse conspiration resta quelque temps indécis.. Sans doute les égards qu'on croyait devoir à un corps aussi uombreux et aussi respectable que celui des franciscains, et la crainte de donner un sujet de triomphe aux ennemis de l’église romaine , furent cause de ce délai. Mais comme on sentit enfin qu'il fallait un exemple de sévérité pour effrayer d’autres traîtres, on ordonna d'instruire leur procès. Les preuves de leur crime étant bien avérées , on prononça la sentence de mort contre le père Léonard et vingt de scs moines. Le soir qui précéda le jour fixé [mur leur supplice, le gcùlier les tira des cachots où jusqu'alors ils avaient été détenus séparément, et les renferma tous dans une grande chambre pour leur donner la facilité de se confesser les uns les autres et de se préparer à la mort. Dès qu'on les eut laissés seuls, les jeunes, au lieu d’employer le temps à s'acquitter des devoirs de leur religion , s'adressant au père gardien et à quatre autres vieux moines qui les avaient séduits, leur reprochèrent une ambition qui était la cause de leur perle, et qui couvrait leur ordre d'une tache flétrissante. Des reproches ils en vinrent aux malédictions ; enfin , dans un transport de rage et de désespoir, ils se jetèrent sur les vieillards avec fureur, mas-

sacrèrent le père gardien sur la place, et maltraitèrent si fort les quatre autres religieux, qu'on fut obligé, le lendemain au matin, de les transporter dans une charrette, avec le corps mort de Léonard , jusqu'au lieu de l’exécution. On fit grâce à six des plus jeunes , et le reste subit le châtiment qu’il avait mérité

Cependant l’empereur et le roi de France, quoique épuisés par une si longue guerre , 11e montraient aucune disposition à la paix. Le cardinal de la Pôle ne négligea, pour la rétablir entre ces princes chrétiens, rien de ce que pouvait lui suggérer le zèle de la religion et de l'humanité. 11 engagea la reine d'Angleterre à leur offrir sa médiation , et détermina même Charles et Henri à envoyer leurs plénipotentiaires â un village entre Graveline et Ardres. Lui-mème s’y rendit avec Gardiner, évêque de Winchester, l'un et l’autre pour présider, en qualité de médiateurs, aux conférences où l'on devait régler les articles contestés. Mais quoique les deux monarques eussent chargé de cette négociation les ministres en qui ils mettaient le plus de confiance, il était aisé devoir qu’on n'avait, de part ni d'autre, aucun désir sincère de faire la paix, las conditions qu'on proposa étaient si déraisonnables, qu'il était impossible de s’y prêter. La Pôle , après avoir employé inutilement son zèle et son itabileté à leur persuader de renoncer à des demandes extravagantes et d'en substituer de plus équitables, voyant enfin qu'il perdait son temps â vouloir réconcilier des ennemis si obstinés, rompit les conférences et s'en retourna en Angleterre 2.

Au milieu de ces démêlés de l’Europe. l'Allelemagnc jouissait d'une profonde tranquillité; c'était lâ le moment d'y tenir une diète où l'on pourrait délibérer sur l'objet le plus important au repos intérieur de l’empire. Par le traité de Passau de l’an 1652, on avait renvoyé â celte assemblée le soin de confirmer et de perfectionner le plan dont on était convenu pour la paix de la religion. Le trouble et la terreur que les hostilités d’Albert de Brandebourg répandirent en Allemagne , et l’attention suivie que Ferdinand fut

' Tbuan. , lib. xv , p. 622. Relcar Com. rer. gai. 8l«5. Mémoires du maréchal de ficiUevUle, par M. Uicrloix, t. III, p. 240, etc., p. 347. Par., 1757.

• Thnan., lib. xv, p. 523. Mémoire* de Ribier.. 1. 11, p. 613.

tir,&si I.IVRF. XI. va

obligé de donner aine affaires de la Hongrie, avaient jusqu’alors empêché de tenir la diète, quoiqu'elle eût été indiquées Augsbourg , aussitôt après la conclusion du traité.

Enfin la nécessité de cette assemblée engagea Ferdinand à se rendre i Augsbourg, vers le commencement de cette année. Malgré le peu de princes et de députés dont la diète était composée , il l'ouvrit en proposant de terminer les dissensions que les controverses sur la religion avaient occasionées. C'était là, disait-il, la premièreet la plus importante affaire, celle que l’empereur et luimème avaient leplusàeoeur. Il rappela ensuite tous les obstacles que Charles avait eus à surmonter pour obtenir la convocation d’un concile général , et les malheurs qui en avaient d’abord retardé et enfin suspendu les opérations. Il observa que les temps étant à peu près les mêmes, on devait s'attendre aux mêmes difficultés; qu’nn concile général serait toujours arrêté ou interrompu par les hostilités des princes chrétiens; qu’il l’égard d'un concile national en Allemagne, où l’on avait espéré de trouver plus de facilité et de sûreté dans les délibérations , ce serait une assemblée dont il n'y avait pas d’exemple et dont la juridiction ne comportait ni des limites, ni des formes fixes et déterminées; qu’il ne voyait qu’un moyen démettre fin à ces malheureux différends; que si jusqu’alors on l’avait souvent tenté sans succès , on pouvait espérer d’y mieux réussir en y apportant des intentions plus droites et plus pacifiques; que pour cela il fallait choisir un petit nombre d’hommes savans, judicieux et modérés, qui, dans des conférences il l’amiable, discuteraient les points de doctrine de manière à ramener les deux partis, sinon h l'unité de sentimens, du moins à la tolérance mutuelle dans la diversité des opinions.

Ce discours, qui fut imprimé selon l’usage et répandu dans l’empire, fit rcuaitre toutes les craintes et les défiances des protestans. Ils remarquèrent avec surprise que Ferdinand n’y avait pas fait la moindre mention du traité de Passau, qu’ils regardaient pourtant comme le plus sûr garant de la libertéde conscience. Leurs soupçons augmentèrent encore par les nouvelles qu’ils recevaient tous les jours de l'extrême rigueur dont on usait envers les réformés dans les étals héréditaires du roi des Romains. On jugea des intentions de ce prince par sa conduite,

et l’on n’eut plus de confiance en des protestations étudiées de modération et de zèle qu'il démentait à chaque instant par ses actions.

L’arrivée du cardinal Moron, que le pape avait nommé son nonce pour assister à la diète, acheva de les convaincre qu'on ourdissait quelque trame contre la paix ou la sûreté de l’église protestante. Jules , tout fier du retour inattendu des Anglais sous le joug du saint siège, se flatta que l’esprit de révolte ayant enfin épuisé toutes ses forces, l’église triomphante allait recouvrer ses droits et son autorité sur l’obéissance des peuples. Plein de ces espérances , le pontife envoya à Augsbourg Moron , chargé d’employer toute son éloquence pour engager les Allemands il suivrel’exemple de l’Angleterre, et d'rmpèrher avec adresse qu’aucun décret de la diète ne fût préjudiciable il la foi catholique. M-iron, qui avait les talens du fameux chancelier rie Milan son père , pour la négociation et pour l'intrigue, n'aurait pas manqué de traverser toutes les mesures des protestans.

Mais un événement imprévu les garantit de tout ce qu’ils avaient à craindre de la présence du nonce. Jules, en se livrant à des plaisirs et à des amusemens qui ne convenaient pas plus i son âge qu'û la dignité de la tiare, avait si bien contracté l'habitude de la dissipation , qu’il montrait autant d’incapacité que d’éloignement pour toute affaire sérieuse. Sollicité depuis longtemps par son neveu de tenir un consistoire , il éludait toujours scs instances par la crainte de trouver dans cette assemblée une forte opposition aux projets qu’il avait formés pour l’élévation de ce jeune homme. Cependant, après avoir épuisé tous les prétextes qu’il put imaginer, son aversion (jour le travail croissant de plus en plus, il feignit une indisposition pour se débarrasser des poursuites de son neveu. Mais afin de donner ;1 cette ruse une apparence de vérité, il se renferma dans son appartement, et changea entièrement son régime et sa manière de vivre. Sa persévérance à jouer ce rôle ridicule lui fit contracter une maladie réelle, dont il mourut en peu de jours , laissant :1 son infime favori , le cardinal de Monte, un grand nom à soutenir et des dignités qu’il déshonorait par ses vices1. Dés que Moron eut appris la mort de Jules, il

* Onnphr. Panvinius de vitiis Pontificum , p. 320. Thuan. , lib. xr, p. 517.

454 HISTOIRE DE CHARLES-QUINT. MAASi

partit brusquement d’Augsbourg , où il n’était que depuis peu de temps, pour se trouver â l'élection d'un nouveau pontife.

L’éloignement du nonce rassura les proteslaus qui s'aperçurent bientôt que lrursalarmes étaient mal fondées, et que Ferdinand n’avait pas l’intention de violer, à leur préjudice, le traité de Passau. Depuisque Maurice avait déconcerté tous les projets de l’empereur en Allemagne, et renversé le despotisme religieux et civil qu'il était près d’y établir, ce monarque avait abandonné à sou frère le soin de gouverner l’intérieur de l’empire. Mais.Ferdlnand , dont l’ambition était moins inquiète que celle de Charles, loin de reprendre un dessein que celui-ci n’avait pu exécuter avec toute sa puissance et ses ressources, ne songea qu’U attacher les princes d’Allemagne à sa famille par une administration équitable et modérée. Cette conduite était d’autant plus sincère de sa part , qu’il avait en ce moment le plus grand intérêt à les ménager, pour s'assurer de leurs suffrages.

Charles désirait toujours avec ardeur de laisser la couronne impériale ù Philippe son fils. L’opposition qui s’était d’abord élevée contre ce projet l'avait forcé de le suspendre, mais non de l’abandonner. 11 pressa de nouveau son frère de céder , pour quelque dédommagement , son droit à la succession de l’empire , et d'en faire à • ce prix le sacrifice à la grandeur de la maison d’Autriche. Ferdinand était aussi peu disposé que jamais â donner une preuve si extraordi naire de désintéressement ; mais comme il sentit que toute sa fermeté ne lui suffirait pas, si les princes de l’empire ne se déclaraient ouvertement en sa faveur, il chercha à les prévenir par sa déférence à toutes leurs demandes.

D'un autre côté, il avait besoin que la diète fui accordât des secours prompts et puissans pour faire tète aux Turcs qui, après l'avoir dépouillé en Hongrie de la plupart de ses territoires, menaçaient encore d’attaquer avec une armée formidable les provinces qui lui étaient restées. Mais , pour déterminer les protestans à s’engager dans une guerre étrangère qui demandait tout leur zèle, il fallait assurer la paix intérieure de l'empire sur des fondemens solides et inébranlables.

Une démarche que firent les réformés , peu de temps après l’ouverture de la diète, devait

augmenter la circonspection de Ferdinand. Dès que la publication de sou discours eut éveillé leurs craintes et leurs soupçons, les électeurs de Saxe et de Brandebourg et le landgrave de Hesse se rendirent i Maumbnurg. IA, renouvelant l'ancien traité de confédération qui avait long-temps uni leurs familles , ils y ajoutèrent un nouvel article . par lequel ils s’engageaient â professer la confession d'Augsbourg , avec le serment d'en maintenir la doctrine dans leurs états respectifs >.

Ferdinand mit donc toute son adresse à conduire les délibérations de la diète , de manière à ne point irriter un parti dont l'amitié lui devenait aussi nécessaire que la haine en était dangereuse. Les membres de l'assemblée déférèrent à son avis , qui était de s’occuper de la religion avant toute autre affaire. Mais dès qu’on fut entré en discussion, on montra de part et d’autre toute la chaleur et l'animosité qu’engendre une matière si propre â la fermentation des esprits, et que l'aigreur des disputes , jointe â la fureur des guerres civiles , n’avait fait qu'enflammer de plus en plus.

l/es réformés prétendaient que la liberté de conscience, qu’ils réclamaient en vertu du traité dePassau, devait s'étendre sans a uni ne exception sur tous ceux qui avaient embrassé et qui embrasseraient encore la doctrine de laither. les catholiques , après avoir d'abord établi que le pape devait être le seul juge en dernier ressort , dans les matières de foi , soutenaient que , si la situation où se trouvait l’empire , ainsi que l'amour de la paix , les avait fait consentir â la tolérance des nouvelles opinions, elle ne pouvait s'étendre aux villes qui s’étaient conformées à l 'intérim , ni aux ecclésiastiques qni se sépareraient à l’avenir de l'église romaine. Il n'était pas facile de concilier des prétentions si opposées . que le zèle et l’habileté des théologiens exercés dans la dispute, soutenaient de part et d’au' re avec desargumens subtils, et avec toute l’amertume du langage scolastique. Ferdinand fit consentir chaque parti à des concessions; il donna une interprétation favorable aux points équi voques, et tantôt représentant la nécessité et les avantages de la concorde, tantôt menaçant de rompre la diète, il vint enfin â bout d’amener

' Ch rlrrri Swronia , |). WO.

>y GiOOgle

les esprit* à une conclusion qui satisfit également les deux partis.

Eu conséquence on dressa un recez , qui fut approuvé et publié avec lés formalités d’usage, les principaux articles de cet acte furent : que les princes et les villes qui s'étaient déclarées pour la confession d’Augsbmirg , seraient libres d'en professer la doctrine et le culte, sans être inquiétés par l'empereur, le roi des Romains , ni personne ; que les profestans de leur cOté ne troubleraient ni les princes, ni les étals qui admettaient les dogmes et les cérémonies de l'église catholique; qu'à l’avenir on ne tenterait jamais de terminer les disputes de religion que par les voies pacifiques et persuasives des conférences ; que leelergé romain ne pourrait réclamer aucun droit de juridiction spirituelle dans les états de la confession d’Augsbonrg;que ceux qui se trouvaient en possession des bénéfices ou des revenus de l'église les garderaient , sans pouvoir être poursuivis sur cet article par la chambre impériale ; que la puissance civile aurait le droit d'établir dans chaque état la doctrine et le culte qu'elle jugerait convenable, et que ceux des sujelsqui refuseraient de s’y conformer, auraient la liberté de se retirer avec tous leurs effets partout oi'i il leur plairait ; que si quelque prélat ou ecclésiastique venait à quitter dans la suite la religion romaine, il renoncerait à son diocèse ou à son bénéfice, qui serait dès lors réputé vacant comme par la translation ou la mort du bénéficier , et que le collateur aurait droit d'y nommer un successeur d’nn attachement reconnu à l’ancienne doctrine *.

Tels sont les statuts de ce fameux recez , qui est la base de la paix religieuse d’Allemagne, et le lien d'union entre les états, dont les sentimens different sur les points importons. Dans notre siècle et chez une nation oft l’on connaît la tolérance et ses heureux effets, on doit s’étonner que les deux partis n'aient pas embrassé plutôt ces voies de conciliation , qui conviennent à la douceur et à la charité du christianisme. Mais quelque naturel que fût un moyen si salutaire, la pratique et l'opinion y avaient étési contraires jusqu'alors , qu'il ne se présentait guère à l'esprit. Si, parmi les païens, la diversité d'opinions sur la religion ne fut jamais une source de que-

' Sleid., p. 620. f ra-Paolo, p, 368. Pallar., t. Il, p. 16t.

relies et de discordes , c’est que, tontes leurs divinités étant locales , la vénération que chaque peuple avait pour un Dieu tutélaire, n'excluait pas i'cxistcnce ou le pouvoir des autres dieux , et le culte établi dans un pays n’était point incompatible avec celui des autres nations. Ainsi les erreurs dans leurs systèmes théologiques ne donnèrent point d'atteinte à la paix des états ; et malgré le nombre prodigieux de leurs divi- i nités et la variété infinie de leurs cérémonies religieuses, l’esprit de tolérance et de sociabilité subsista toujours parmi eux.

Mais lorsque la révélation chrétienne eut annoncé qu’il n’y avait qu’un seul Dieu et qu’un seul culte digne de cet être suprême, ceux qui en reconnurent la vérité durent regarder tout autre culte comme absurde ou impie. I)e là vint le zèle des premiers chrétiens pour la propagation de leur doctrine, et cette ardeur pour renverser les autres cultes. Cependant ils (l'employèrent d’abord que des moyens conformes à l’esprit de la religion. Ils persuadaient les esprits par la force du raisonnement , ils gagnaient les cœurs par le charme d’une vertu sublime. Enfin, la puissance civile s’étant déclarée en faveur du christianisme , quoique le grand nombre de païens, à l’exemple des chefs, se soumit à l'église, plusieurs restèrent attachés à leurs anciennes superstitions. Irrités de cette obstination, les ministres de l'Évangile, dont le zèle ne se ralentit pas même après le relâchement de la ferveur, voulurent forcer les consciences ; et, passant les bornes de leur mission , ils armèrent le pouvoir du trône contre des infortunés qu'ils n’avaient pu convaincre.

Cependant il s'éleva parmi les chrétiens des disputes sur les articles de foi , et bientôt ils tournèrent, les unscontre les autres, les mêmes armes dont ils avaient combattu les ennemis de la religion. Chaque théologien voulut intéresser le magistrat dans sa cause, et tour â tour ils employèrent le glaive temporel pour réprimer ou pour exterminer leurs antagonistes. Lesévèqurs de Rome ne tardèrent pas â prétendre â l'infaillibilité dans l’explication des dogmes et dans la décision des points de controverse. A force d’artifices et de persévérance ils en imposèrent à la crédulité des hommes, et d’une prétention ils firent un droit. Dés que ces juges dogmatiques avaient prononcé sur un point de doctrine, s'y

opposer ou même douter, c'était non-seulement résister à la vérité, mais se révolter contre leur autorité sacrée; et pour venger l'une et l'autre ils employaient sans cesse le bras de la puissance temporelle, dont ils avaient eu l’art de s’emparer entièrement.

L'Europe était donc accoutumée , depuis plusieurs siècles , à voir répandre ou soutenir par la A force des opinions de pure spéculation. Cette indulgence et cette charité mutuelle que le christianisme recommande avec tant de chaleur, étaient entièrement négligées; on ignorait cette liberté de conscience qui permet ù chacun de suivre son jugement en matière de doctrine; enfin l’idée de tolérance, ce mot même, dans le sens qu'on y donne aujourd’hui, était inconnu. On pensait alors qu'employer la violence contre l’erreur était une des prérogatives de ceux qui avaient la connaissance de la vérité, et comme chaque parti prétendait posséder ce trésor, ils exerçaient tous, autant qu'il était en leur pouvoir, les droits qu’ils croyaient attachés à cette possession. Les catholiques romains, guidés par les décisions d'un juge infaillible , ne doutant jamais que la vérité ne fût de leur côté , réclamèrent hautement l'autorité civile contre les novateurs. Les protestans , qui n’avaient pas moins de confiance dans la bonté de leur doctrine , sollicitèrent & leur tour les princes de Irur parti de réprimer ceux qui osaient la combattre ou s’y opposer. Luther, Calvin, Cranmer, Knoi , fondateurs de la réformation dans le pays, lorsqu'ils en eurent le pouvoir et l’occasion, firent subir à tons ceux qui doutaient de la vérité de leur croyance, les mêmes cbâtimens que l’église romaine décernait contre leurs disciples. On eôt cru , parmi les partisans et peut-être chez leurs adversaires, qu'ils se défiaient de la bonté de leur cause , s’ils n’eussent pas employé les moyens violens qu'on jugeait alors permis pour soutenir la vérité.

Ce ne fot que vers la fin du dix-septième siècle que la tolérance fot admise daDS la république des Provinces-lînies, d’où elle passa en Angleterre. Les maux occasionés par les persécutions, l'influence de la liberté du gouvernement , les sciences qui , en éclairant les hommes, les rendirent plus humains, enfin la prudence et l’autorité des magistrats, tout concourut à établir cette sage police , si contraire au zèle furieux

que toutes les sectes avaient puisé dans leurs feux principes sur la nature de la religion et les droits de la vérité, ou qu’elles avaient emprunté des maximes de l'église romaine. • j

11 est aisé de voir que, daus le recez d'Augs-, bourg, on u'avait pas été conduit par des idées si justes et si étendues sur la liberté de conscience et sur la nature de la tolérance. Ce n’était qu'un plan de pacification que des considérations purement politiques avaient suggéré aux deux partis , et que l’iutérêt de leur sûreté et de leur tranquillité mutuelle rendait également nécessaire à l'un et à l'autre. On en trouve une forte preuve dans un article de ce même recez, qui déclare que les avantages de la pacification ne pourront s'étendre que sur les catholiques , et sur ceux qui professent la confession d'Augsbonrg. Par cette restriction, les partisans de Zuingle et de Calvin se trouvèrent abandonnés à la rigueur des peines portées contre les hérétiques. Il s'écoula près d’un siècle avant qu’ils obtinssent d’être protégés par 1rs lois; et ce ne fot qu'au traité de Westphalic qu'on les admit à partager avec les luthériens tous les privilèges de la paix de religion.

Mais si les disciples de Luther virent avec joie leur doctrine tolérée par le recez d'Augsbourg, leurs adversaires curent tout lieu de se féliciter de l’article qui réservait au clergé catholique la disposition des bénéfices de tous ceux qui renonceraient par la suite à la religion romaine. Cet article, connu en Allemagne sous le nom de résers e ecclesiastique , était conforme à l'idée qu’on avait des droits d’une église établie. Il parut juste que des revenus appropriés dans l'origine ù la subsistance de ceux qui professaient sa doctrine ne changeassent pas de destination. Les protestans eux-mêmes le sentirent; et quelques suites qu’ils pussent prévoir, ils se désistèrent de l'opposition qu'ils y avaient formée. Comme les princes catholiques de l’empire firent observer exactement cette convention dans toutes les occasions , elle devint en Allemagne la plus forte barrière de l’église romaine contre la réformation. Dès ce moment , les ecclésiastiques n’étant plus sollicités par l’appât de l'intérêt pour renoncer à leur croyance, il ne s’en trouva que très peu d'assez prévenus en faveur de la nouvelle doctrine pour y sacrifier les riches bénéfices dont ils étaient en possession.

Pendant l'assemblée de la diète Marcel Cervino, cardinal de Sainte-Croix, fut élu pape après la mort de Jules. A l'exemple d’Adrien , il ne changea point de nom. Avec des internions aussi pures que celles de ce pontife, il le surpassait dans la science du gouvernement et plus encore dans la connaissance du génie de la cour romaine. II connaissait toute la corruption de cette cour et l’espèce de réforme dont elle était susceptible. On attendait de sa sagesse des règlements qui , en corrigeant les abus les plus scandaleux, pussent ramener dans le sein de l’église ceux qui ne s’en étaient éloignés que par indignation contre les vices du clergé ; mais ce respectable pontife ne parut qu’un instant sur la chaire de saint Pierre. La rigoureuse clôture du conclave avait déjà commencé à altérer sa santé; et la fatigue des longues cérémonies de son exaltation, jointe à la contention d’esprit qu'exigeait le plan de réforme qu'il méditait, épuisa tellement sa faible constitution, qu’il tomba malade le douzième jour de son élection et mourut le vingtième

On mit en œuvre tous les raffinemens de l’artifice et de l'intrigue, si familiers aux conclaves, pour donner un successeur à Marcel. Les cardinaux de la faction impériale et ceux de la faction française travaillèrent d’une ardeur égale à gagner des suffrages, chacun pour un candidat de son parti. Mais, après des débats aussi vifs que l’objet en était important, on se réunit pour choisir Jean -Pierre Caraffc, doyen du sacré collège et fils du comte Montorio, d’une illustre famille du royaume de Naples. L’adresse et l’influence du cardinal Farnèse, qui favorisait les prétentions de Caraffe , le mérite même de celui-ci, et peut-être son grand âge, qui adoucissait le chagrin des prétendans par l'espérance de voir bientôt vaquer la chaire pontificale, tout concourut à son élection. Par respect pour la mémoire de Paul 111, qui l’avait fait cardinal, et par reconnaissance pour la famille des Farnèse, Caraffc prit le nom de Paul IV.

Le choix d’un prélat d'un caractère si singulier, et qui depuis long-temps suivait une carrière qui devait l’éloigner de la première dignité de l'église, donna de l'inquiétude aux Italiens : ils avaient assez observé ses mœurs et sa con-

’ Tbuan. , p. 520. Fra-Paolo, p. 365. Onuph. Panvin., p. 321 , etc.

duite pour être incertains sur ce qu'on devait attendre de lui. Paul, quoique né dans un rang qui le dispensait du mérite pour parvenir aux plus hautes dignités ecclésiastiques, s’était dès sa jeunesse appliqué à l'étude en homme qui ne voulait rien devoir qu’à ses qualités personnelles.1 Versé dans toutes les subtilités de la théologie scolastique , il y joignait encore une grande con- • naissance des langues savantes et des bclles-let- f très, dont l’étude, ayant depuis peu repris naissance en Italie, était alors cultivée avec beaucoup d’ardeur. Cependant son esprit , naturellement sombre et sévère, était plus porté à l’aigreur des controverses qu’à cette élégance et cette urbanité que donne la littérature. Il avait plutôt pris les idées et les sentimens d'un moine que les talens nécessaires à la conduite des grandes affaires. Pourvu de plusieurs riches bénéfices à son entrée dans l’église, employé comme nonce en différentes cours, il se dégoûta bientôt de cette carrière, et soupira après une vie plus convenable à ses goûts et à son caractère. Dans ce dessein il résigna tout à la fois ses dignités ecclésiastiques. Après avoir institué un ordre de prêtres réguliers qu'il nomma tlufatins , du nom de l’archevêché qu’il avait occupé, il s'associa lui-même à la communauté et se conforma à toute la rigueur des règles qu’il avait prescrites.

Il préféra la solitude de la vie monastique et l’honneur de fonder un nouvel ordre aux grandes espérances que la cour de Rome offrait à son ambition.

Il était depuis long-temps dans cette retraite lorsque Paul III, sur la seule réputation de sa sainteté et de sa science, l’appela à Rome pour le consulter sur les moyens de détruire l'hérésie et de rétablir l'ancienne autorité de l’église. Après l’avoir ainsi tiré de sa solitude, le pape gagna sur lui, moitié par prières, moitié par autorité, d’accepter le chapeau de cardinal, de reprendre les bénéfices qu’il avait résignés, et de rentrer dans le chemin des honneurs, auxquels il semblait avoir renoncé. Mais, pendant le règne des deux pontifes , dont l’un remplit la cour de Rome de tous les artifices de l'ambition et l’autre des plus scandaleuses débauches , Giraffe conserva toujours son austérité monastique. Ennemi déclaré de toute innovation en fait de doctrine et rigide à l’excès sur l'observation du culte, ce fut lui qui contribua le plus à établir dans les

>y Googli

('■lais du pape le tribunal odieux et formidable de l'inquisition. Il soutint avec chaleur en toute occasion la juridiction et la discipline de l'enlise, et censura vivement toute démarche dictée par des yucs de politique et d'intérêt plutôt que par le zèle pour l'honneur et la dignité du saint sié|;e. Sous un pape de ce caractère , les courtisans s'attendaient à un pontificat dur et austère, oti tous les principes de la saine |wlitique seraient sacrifiés aux préjugés étroits de la dévotion, et le peuple craignait de voir la parcimonie et la rigidité des mœurs du cloître remplacer la gaîté et la magnificence qui avaient régné depuis quelque temps à la cour de Rome.

Mais Paul s'empressa de dissiper ces alarmes. Dès qu'il fut en possession du gouvernement il renonça tout d'un coup 0 cette austérité qui avait jusqu'alors distingué sa personne et sa famille; et lorsque le grand-maitrc de sa maison lui demanda comment il voulait vivre, « Comme il convient à un grand prince », répoudit-il fièrement. La cérémonie de son couronnement se fit avec la plus grande pompe; et pour gagner l'affection des habitait* de Rome, il signala son avènement par plusieurs actes de clémence et de libéralité1.

Cependant sa sévérité naturelle aurait sans doute repris le dessus et justifié les conjectures des courtisans, ainsi que les craintes du peuple, si, aussitôt après son élection, il n'cùt appelé auprès de lui deux de ses neveux, fils du comte de Montorio son frère. L'alité fut nommé gouverneur de Rome; le cadet, qui, jusqu'alors, avait servi comme volontaire dans les armées de France et d'Espagne, et dont le caractère et les mœurs convenaient plus à cette profession qu’à l'état ecclésiastique, fut créé cardinal, et ensuite légat de Bologne; c’était la seconde place , pour le rang et l'autorité, dont un pape pfil disposer. Ce n'était pas assez de ces marques extraordinaires de faveur , Paul y joignit une confiance et un attachement sans bornes , et il parut disposé à tout sacrifier à l’agrandissement de ses neveux. Malheureusement (mur ce pontife, leur ambition ne connaissait point de limites. Ils avaient vu les Médicis élevés eu Toscane à la puissance souveraine parles papes de cette maison, et l'habileté de Paul III assurerà la famille

' Plalina , p. 327. Castald». yUa di Paolo //’, Rom. 1615, p. 70.

des Famèse les duchésde Parme et dé Plaisance. D'après ces exemples, ils aspirèrent à quelque établissement qui les élevât â la même indé pendanec et au même pouvoir; mais sachant que leur oncle ne porterait pas la faiblesse jusqu’à séculariser une partie du patrimoine de l’église, ils ne virent de moyen de parvenir à leur but que par le démembrement des domaines de l’empereur en Italie. Dans l'espérance d’en recueillir quelques débris, ce seul motif leur aurait suffi pour les engager à fomenter la discorde entre Charles et le pape.

Mais le cardinal Caraffc avait encore des raisons personnelles de haïr l'empereur. Lorsqu'il servait dans les troupes d'Espagne, il n'y avait pas été traité avec l’honneur et la distinction qu'il croyait dusà sa naissance et à son mérite. Cesdégofits lui avaient fait quitter brusquement leservice de Charles pour s’attacher à celui de France, où l'accueil qu’il reçut, flattant sa vanité , l'engagea dans les intérêts de cette monarchie. D'un autre côté, s’étant lié d’une étroite amitié avec Strozzi, qui commandait l'armée des Français en Toscane, celui-ci lui inspira une mortelle antipathie contre l'empereur, qu'on regardait comme le plus grand ennemi rie l'indépendance cl de la lilterlé des états d'Italie. Le pape lui-même était fort dis|)osé à prendre des impressions défavorables à ce prince. L’opposition que les cardinaux de la faction impériale avaient miscà son élection lui était toujours présente; et son ressentiment se fortifiait encore par le souvenir d'anciennes injures qu'il avait reçues de Charles, ou de scs ministres.

Ses neveux , profitant de ces dispositions, employèrent différons artifices pour le brouiller d’une manière irréconciliable avec l’empereur. Ils exagérèrent tout ce qui pouvait indiquer le mécontentement que ce prince avait eu de l'exaltation de Caraffc; ils montrèrent à leur oncle une lettre interceptée, dans laquelle Charles taxait les cardinaux de son parti de négligence et d’incapacité, pour n'avoir pas empêché celte élection. Ils prétendirent un jour avoir découvert une conspiration tramée contre sa vie par le ministre de l'empire et Corne de Médicis. L’ne autrefois, ils l'alarmèrent par les détails d'un complot formé, disaient-ils, pour les assassiner eux-mêmes. C’est ainsi que , tenant dans une continuelle perplexité son esprit naturellement

violent et devenu soupçonneux par la vieillesse, ils l’entraînèrent dans des démarches qu’autèefois il aurait été le premier A condamner *. Paul IV fit arrêter quelques-uns des cardinaux les plus attachés A l’empereur et les enferma dans le château Saint-Ange; il persécuta avec la dernière rigueur les Colonnes et les autres barons romains engagés dans la faction inqtériale : enfin il montra en toute occasion de la défiance, de la crainte ou de la haine contre l'empereur, et commença A rechercher l’amitié du roi de France, comme s’il eût voulu mettre sa confiance dans son secours ou sa protection.

C’était là précisément le point où ses neveux voulaient l’amener, comme le plus favorable à leurs ambitieux projets: mais voyant quele succès dépendait entièrement de la vie de leur oncle, dont l'Age avancé ne permettait pas de perdre un moment en négociations inutiles; au lieu de traiter avec l’ambassadeur de France A Rome , ils engagèrent le pape à dépêcher une personne de confiance A la cour de Henri, avec des ouvertures si favorables, qu'on n’eût point A craindre de refus. On proposa doue A ce monarque de faire avec le pape une alliance offensive et défensive, en vertu de laquelle ils joindraient leurs forces pour attaquer le duché de Toscane et le royaume de Naples. Si leurs armes étaient heureuses, ou rendrait au premier de ces états son ancienne forme de gouvernement républicain; on donnerait l’investiture du second A l'un des fils du roi de France , sauf A en détacher un certain territoire qui serait annexé au patrimoine de l’église, et de quoi former deux principautés pour les deux neveux du pape.

I.c roi, séduit par des projets si ambitieux, fit l'accueil le plus favorable A l'envoyé; mais lorsqu’on eut porté ces propositions au conseil, le connétable de Montmorency , naturellement ennemi des entreprises hasardeuses , et devenu plus circonspect encore par l’Age et l'expérience, s'opposa fortement A cette alliance. Il rappela combien toutes les expéditions en Italie avaient été funestes A la France pendant trois règnes consécutifs; il dit que si la nation y avait échoué lorsque scs troupes et scs finances étaient dans le meilleurétat, on pouvait encore moins espérer

1 Rip.tmmuii. Hisl. patria , lib. ni, p. 1140, ap. Grœv.% The*. 11. Mtm.de Ribitr, vol. XI, p. 615. Adriani , litvr . vol. I, p. 906.

d’y réussir dans l’état d'épuisement où l’avaient réduite les efforts extraordinaires qu’elle avait faits pendant cinquante ans de guerres soutenues presque sans interruption. 11 représenta quelle imprudence il y aurait à prendre des engagemens avec un pape âgé de quatre-vingts ans, qui n’offrait que des espérances aussi fragiles que sa vie, et dont la mort ne pouvait manquer d’occasioner une révolution subite dans les affaires d’Italie, et laisserait au roi tout le fardeau de la guerre. Il ajouta quë l’empereur, ayant formé le prdjet de rcnoficet- aU monde, voudrait sans doute rétablir la paix dans ses états avant de les remettre A son fils , et qu’aitisi l’ob devait s'attendre A tin prochain accommodement avec Ce monarque ; enfin qu’dri attirerait infailliblement les armes de l'Angleterre sür lâ France, si l'on donnait lied de penser qtie l'ambition de cette monarchie était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe.

Des considérations si puissantes eti ellesmêmes, retracées avec beaucoup de chaleur par un ministre du plus grand poids, auraient probablement détourné le rOi de s’engager avec le papr : mais le duc de Guise et son frère le cardinal de Lorraine, qui aimaient les entreprises périlleuses et hardies autant que Montmorency les redoutait, se déclarèrent pour cette alliance. Le cardinal s’attendait à être chargé des négociations A la cour de Rome, et le duc, A commander l'armée qu'on destinait A l'expédition de Naples; dans cette perspective, l’un et l’autre voyaient la plus belle rarrière ouverte aux vastes projets de leur ambition. En effet , leur crédit, soutenu de la maitresse du roi, la fameuse Diane de Poitiers , qui était alors entièrement dévouée aux intérêts des Guises, fut plus que suffisant pour l'emporter sur les sages conseils de Montmorency , et pour engager un prince inconsidéré A écouter les propositions de l’envoyé du pape.

Le cardinal de lorraine, ainsi qu'il l'avait prévu, fut aussitôt envoyé à Rome, avec plein pouvoir de conclure le traité et de concerter toutes les mesures propres A en hâter l’cxécdtion. Cependant le pape avait commencé à mettre moins d’ardeur dans scs négociations avec là France , et il montrait même une sorte de répugnance A les continuer, soit qu'il eût réfléchi sur l’incertitude des événemens de la guerre,

soit que le ministre de l’empereur eût eu l’adresse de l’adoucir. Pour le tirer de celte espèce d'irrésolution et rallumer son resscnlimeut , ses , neveux eurent encore recours aux ex’pédiens qui leur avaient déjà si bien réussi. Ils réveillèrent ses alarmes sur les intentions de l’empereur, parlèrent des menaces que faisaient ses ministres et de nouvelles conspirations toutes prêtes à éclater contre la vie du pontife.

Mais des artifices si souvent répétés n'avaient plus le même succès, et l'impression en aurait été sans effet si l’animosité de Paul n'eût été réveillée par un nouveau sujet d'offense qu’il était incapable de pardonner. La nouvelle du recezde la diète d'Augsbourg , et de la tolérance que cet acte garantissait aux protestaos , le jeta tout à coup dans des transports si furieux de colère contre l'empereur et le roi des Romains , qu’il se porta de lui-même aux démarches violentes que voulaient lui inspirer ses neveux. Plein d’une haute idée des prérogatives du saint siège, et emporté par un zèle implacable contre l’bérésie, il ne vit dans celte diète, composée en partie de laïques qui s’arrogeaient le droit de décider des matières de foi, qu'un attentat téméraire sur une juridiction qui n’appartenait qu’à lui seul; et dans la liberté qu’on avait accordée aux protestans, que l’abus crimiuel d’un pouvoir usurpé. 11 se plaignit hautement de ces deux griefs à l’ambassadeur de l'empire. 11 demanda que le recez de la diète fût promptement déclaré nul et illégal. Il menaça l’empereur et le roi des Romains des plus terribles effets de sa vengeance s'ils refusaient on même tardaient de le satisfaire sur cet article. Enfin il prit le ton d’autorité de ces pontifes du douzième siècle , qui d'un seul décret ébranlairnt ou renversaient le trône des pi us grands monarques. Muis ce style n'était plus de saison , surtout avec le ministre d’un prince qui . plus d’une fois , avait fait sentir tout le poids de sa puissance à des pontifes encore plus redoutables. Cependant l’ambassadeur écouta avec beaucoup de patience ses propositions et ses menaces extravagantes. Il s’efforça de le calmer, en lui représentant l'extrême embarras où l'empereur s'était vu réduit à Inspruck, les engagemens qu’il avait été obligé de prendre avec les protestans pour en sortir, enfin la nécessité où il se trouvait de remplir ses promesses et de conformer sa con-

duite à sa situation. Mais quelque fortes que fussent ces raisons, elles ne firent aucune impression sur l’esprit d'un pontife hautain et fanatique. 11 répondit que, par son autorité apostolique, il déliait l’empereur de toutes ses promesses, et il lui défendait même de les accomplir ; que dès qu’il s’agissait de la cause de Dieu et de l’église, on ne devait plus avoir égard aux maximes de la politique et de la prudence humaine ; et que l'empereur avait été visiblement puni du ciel par ses mauvais succès en Allemagne, pour avoir consulté son intérêt plus que celui de la religion. Après ce discours , il quitta brusquemeut l’ambassadeur, sans attendre de réponse.

Ses neveux ne manquèrent pasde lui applaudir et de flatter les seutimens de cet esprit allier qui , toujours imbu des idées monastiques sur l'étendue de l’autorité pontificale, ne cessait de répéter qu’il était le successeur de ceux qui avaient déposé les rois et les empereurs; et qu'élevé au-dessus de tous les potentats, il foulerait aux pieds ceux qui oseraient lui résister. 'Telles étaient scs dispositions à l’égard de la maison d’Autriche, lorsque le cardinal de lorraine arriva. Il ne fut pas difficile à ce négociateur d’eugager le pape à signer un traité qui avait pour objet la ruine d’un prince qu’il haïssait plus que jamais. la» conditions furent les mêmes qui avaient été proposées à Paris par l’envoyé de Paul , et Ton convint de tenir celle alliance secrète jusqu'à ce que tout fût prêt de part et d'autre pour ouvrir la campagne '.

Mais pendant la négociation de ce traité, les alarmes qui en étaient le prétexte cessèrent tout à coup par un événement qui devait en rendre les mesures superflues. Ce fut la résignation que fit l'empereur de scs états héréditaires à Philippe son fils, et sa résolution de renoncer pour jamais aux soins du monde et de passer le reste de ses jours dans la retraite et la solitude. On n'a pas besoin de profondes réflexions ni d’un grand discernement |>our sentir que la royauté n’est pas exempte de soucis et de peines, et que la plupart des hommes élevés au trône achètent chèrement cette prééminence qu’on leur envie par les inquiétudes , la satiété et les dégoûts qui

1 Pallav., lib. ni , p. 203. Fra-Paoto, p. 363. Thuan., lib. xv, p. 525, lib. xvi b. 540. Mt’m . de Ribier, vol. U, p. 609 etc.

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en sont inséparables; mais descendre du rang suprême à un état de subordination, et renoncer au pouvoir pour chercher le bouheur, c'est un effort qui n'en parait pas moins au-dessus de l'esprit humain. L’histoire offre cependant plus d'un exemple de princes qui ont quitté le trône pour finir leur vie dans la retraite ; mais ce furent ou dcà hommes faibles qui se repentirent promptement d’une détermination prise à la légère, ou d'illustres malheureux qui, dépouillés du sceptre par un rival , ne tombèrent qu’à regret dans uuc condition privée. Dioclétien est peut-être le seul monarque digne de régner, qui ait abdiqué l'empire en philosophe, et passé de longues années dans une retraite volontaire, sans jeter en arrière un coup d’œil ou un soupir de regret vers la grandeur et le pouvoir qu'il avait abandonnés.

L’abdication de Charles étonna toute l’Europe. Ses contemporains, ainsi que les historiens de son siècle, s'épuisèrent en conjectures pour en deviner les mot ils. En effet , on ne pouvait guère s’attendre à une résolution si singulière de la part d’un monarque dont la passion favorite avait toujours été l’amour de la domination, et qui , n'ayant encore que cinquante-six ans, était précisément dans l’àgc où l’ambition , moins distraite et plus forte, poursuit son objet avec le plus d’ardeur. Beaucoup d’auteurs ont imputé cette démarche à des causes frivoles et bizarres qui ne peuvent influer sur le cœur humain; d’autres l’ont regardée comme le résultat de quelque profond mystère de politique. Mais des historiens plus pénétrans et mieux informés ont pensé qu’il était inutile de recourir à des caprices singuliers ou à des secrets d'état, quand des raisons simples et sensibles pouvaient expliquer la conduite de l’empereur. Charles avait été attaqué de la goutte dès sa jeunesse ; et malgré les soins des plus habiles médecins, la violence de ce mal croissant à mesure qu'il avançait en Sge , les accès en devenaient chaque année plus fréqticnset plus insupportables. Ses souffrances, en détruisant la vigueur de son tempérament , avaient altéré les facultés de son àme. Incapable, dans ses attaques de goutte, de vaquer aux affaires , et n’ayant que des momens de relâche qui ne lui laissaient que de courts intervalles d'application sérieuse , il passait le reste du temps à des jeux ou des amusemens propres à

reposer son esprit affaibli et comme épuisé par ses douloureuses infirmités. Dans cet état . le courant des affaires de ses royaumes était un fardeau trop pénible pour lui ; encore moins » pouvait-il poursuivre l’exécution des vastes projets qu'il avait formés dans la vigueur de l'âge, ou soutenir ce grand système politique, dont la chaîne embrassait toutes les nations de l'Europe et les intérêts compliqués de tant de cours différentes. Accoutumé depuis long-temps à porter ses regards vigilans sur toutes les branches de l’administration, et à décider lui seul de toutes les opérations, il voyait avec chagrin que le progrès de ses infirmités le forçait de remettre à ses ministres la conduite des affaires; aussi ne manquait-il pas d'attribuer les malheurs ou les accidens qu; lui survenaient , quels qu'ils fussent , à l’impossibilité où il était de gouverner par lui-même. Il se plaignait du sort qui, sur le déclin de sa vie, lui opposait un rival dans la vigueur de l'âge, maître de concerter et d’exécuter par lui-même ses projets, tandis qu’il se voyait réduit à se reposer sur d’autres du soin de ses desseins et de ses intérêts. Surpris avant l’âge par les incommodités de la vieillesse, il crut qu’il devait en homme sage dérober sa faiblesse aux regards du public; et que ce serait exposer sa gloire et trahir sa renommée que de s'obstiner à ne point quitter les rênes du gouvernement , qu'il ne pouvait plus tenir avec fermeté ni manier avec adresse >.

Mais plusieurs raisons avaient jusqu'alors empêché l'empereur de suivre son projet, quoiqu'il s’en fût occupé depuis plusieurs années et qu’il l’eût communiqué à ses sœurs , les reines douairières de France et de Hongrie, qui l’approuvèrent, et qui lui offrirent même de laccompa-

1 Dora Lévesque, dans ses Mémoires du cardinal de Granvelle, donne à l'abdication de l’empereur une raison dont je ne crois pas qu'aucun autre historien ait fait mention. Il dit que ce monarque ayant cédé à son fils, lors de son mariage avec la reine d'Angleterre, le gouvernement de Naples et du duché de Milan, Philippe, malgré les conseils et les prières de son père , avait exilé tous les anciens ministres et officiers de ces deux étais, pour mettre à leur place ses créatures; que ce prince sollicitait ouvertement et sans retenue une part à l'administration des affaires dans les Pays-Bas ; qu'il s'efforcait de traverser toutes les mesures de l'empereur et de mettre des bornes à son autorité; qu'enfin Charles s'élaiu aperçu qu’il fallait ou céder à son fils, ou avoir recoin-s à la force, et ne voulant pas en venir à des extrémités

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gncr dans le lieu de sa relrailc. Il ne |x>uvait sc résoudre à charger Philippe du gouvernement de scs états, avant qu'il eût l'Age et l'expérience nécessaires pour soutenir un si pesant Fardeau. Mais comme ce prince avait atteint sa vingt-huitième année, et qu'habitué de bonne heure au travail, il y montrait autant d'inclination que de talent , un n'aurait pu attribuer A la prévention de la tendresse paternelle le parti qu'aurait pris Charles de résigner dès lors à son fils un trône qu'il voulait quitter. Sa mère apportait un obstacle plus réel A son abdication. Quoique cette princesse vécût renfermée depuis près de cinquante ans, dans le même état d'égarement d'esprit ort l'avait jetée la mort de son mari, elle était toujours censée gouverner l'Kspagnc conjointement avec l'empereur. Son nom était inséré dans toutes les ordonnances A côté de celui de son fils, et ses sujets avaient un si grand attachement [tour elle, qu'ils sc seraient fait scrupule de reconnaître Philippe pour leur souverain, A moins quelle n'eût consenti A l’associer au trône. Mais dans l'état où elle était, commcut obtenir ce consentement? Sa mort même, qui arriva dans cette année, leva toutes les difficultés, en laissant Charles seul maître de la couronne d'Espagne, et libre d'en disposer en faveur de sou fils, la guerre contre la France pouvait encore retarder cette abdication. Il devait souhaiter de terminer toutes les hostilités, pour remettre ses états en pleine paix avant de quitter le trône. Mais comme Henri ne sc montrait disposé A aucun accommodement, et qu'il avait même reçu des propositions de paix justes et raisonnables d'un tou qui annonçait un dessein formé de continuer la guerre, Charles sentit qu'il serait inutile d’attendre plus long-temps un événement trop incertain.

douloureuse* pour un père, prit la résolution de lui résijjiier tous ses étals et de se retirer du monde (vol. I, p. *21, etc/). Dora Lévesque, en rapportant très brièvement ers faits singuliers , prétend les avoir tirés des manuscrits du cardinal de Granvelle. Mais quoique cette nombreuse collection de papiers, conservée et mise en ordre f .«r M. l'abbé Roizot de Besançon, soit un des inonumen» fes plus précieux de l'histoire du seizième siècle, et qu'elle doive répandre beaucoup de lumières sur lesévéncincn* du règne de Lharles-^uint , cependant comme cet ouvrage n’est point encore publié, je ne puis apprécier le degré de croyance que mérite le trait qu’on vient de lire ; c'est ce qui m’a empéebé d’en faire usage dans mon récit de l’abdication de Charles-Quinr.

Ainsi, dès qu'il crut avoir trouvé le moment favorable pour l’exécution de son grand dessein, il voulut y mettre toute la solennité convenable A l'importance de cet événement, et signaler son dernier acte de souveraineté par un éclat qui laissAl une profonde impression daus l'Ame de ses suje ts et de son successeur. Il rappela donc Philippe de l'Angleterre, où le caractère chagrin de la reine, qui s'aigrissait encore de se voir sans postérité, le rendait très malheureux; tandis que, d'un autre côté, la jalousie des Anglais ne lui laissait aucune espérance de pouvoir les gouverner un jour. Après avoir convoqué les états des Pays-Bas A Bruxelles pour le 2â d'octobre, l’empereur vint y siéger pour la dernière fois sur son trône, ayant A l'un de ses côtés son fils, A l'autre sa smir , reine de Hongrie et régente des Pays-Bas, et derrière lui un cortège brillant de grands d'Ks|>agnc et de princes de l'empire. 1æ président du conseil de Flandre expliqua en peu de mots l'intention du souverain dans la convocation extraordinaire de cette assemblée. Il lut ensuite l'acte de résignation par lequel l'empereur abandonnait A Philippe son fils tous ses domaines, sa juridiction et son autorité dans les Pays-Bas, déchargeant ses sujets de l'obéissance qu'ils lui devaient pour la transporter A Philippe, son légitime héritier, afin qu'ils le servissent avec le zèle et la fidélité qu'ils lui avaient toujours montrés A lui-même depuis tant d'années qu'il les gouvernait.

Alors Charless'appuyant sur l'épaule du prince d’Orangc , A cause de sa faiblesse , sc leva de son siège , et s'adressa lui-mème A l'assemblée, tenant un papier A la main pour soulager sa mémoire : il rappela avec dignité, mais sans ostentation , tout ce qu'il avait entrepris cl fait de grand depuis le commencement de son règne. Il dit que, dès l'Age de dix-sept ans, t'étant dévoué tout entier au soin du gouvernement, il n'avait donné que peu de tcnqis au repos, encore moins au plaisir; que, soit eu temps de paix, soit pour faire la guerre, il avait passe neuf fois en Allemagne, six fois en Espagne, quatre Fois en France, sept fois en Italie, dix fuis dans les Pays-Bas, deux fois en Angleterre, autant en Afrique, cl qu'il avait traversé onze fois la mer; que tant que sa santé lui avait permis de remplir ses devoirs , et que scs forces avaient pu suffire au pénible gouvernement de ses vastes étals,

jamais il n’avait craint le travail, ni ne s'élait plaint de la fatigue; mais que sa vigueur, épuisée par les crises douloureuses d’une maladie incurable , et ses infirmités qui croissaient de jour en jour, l’avertissaient de quitter le monde; qu’il n’était pas assez jaloux de régner pour vouloir tenir le sceptre d’une main débile, quand il ne pouvait plus protéger ses sujets ni veiller à leur bonheur; qu’au lieu d'un souverain sucrumbant sous le mal , et qui n’avait qu’un reste de vie, il leur donnait un prince qui joignait A la force de la jeunesse l'expérience et la maturité qu’amènent les années; que si, durant le cours d'une longue administration, il avait commis quelque faute, ou si, dans l'embarras et sous le fardeau des grandes affaires qui absorbaient toute son attention, il avait fait injustice A quelqu'un de ses sujets, il leur en demandait pardon; qu’il conserverait A jamais une vive reconnaissance de leur fidélité et de leur attachement; que ce souvenir le suivrait dans sa retraite comme sa plus douce consolation et comme la plus flatteuse récompense de tousses travaux, et que ses derniers vous ne demanderaient ao Tout-Puissant que la prospérité de ses peuples.

Ensuite , se tournant vers Philippe , qui c’était jeté A genoux et baisait la main de son père: «Si je ne vous laissais, dit-il, que par ma mort «ce riche héritage que j’ai si fort accru, vous «devriez quelque tribut à ma mémoire; mais «lorsque je vous résigne ce que j’aurais pu con- « server encore, j’ai droit d'attendre de vous la « plus grande reconnaissance. Je vous en dispense «cependant , et je regarderai votre amour pour «vos sujets et vos soins pour les rendre heureux «comme les plus fortes preuves de votre recon- « naissance. C'est à vous A justifier la marque ex- «traordinairc que je vous donne aujourd'hui de «mon affection paternelle, et A vous montrer « digue de la confiance que je mets en vous. Con- « servez un respect inviolable pour la religion ; « maintenez la foi catholique dans sa pureté ; que «les lois de votre pays vous soient sacrées; n’at- « tentez ni aux droits ni aux privilèges de vos «sujets; et si jamais il vient un temps où vous «désiriez de jouir, comme moi, de la tranquillité «d'une vie privée, puissiez-vous avoir un fils «qui mérite par ses vertus que vous lui résigniez « le sceptre avec autant de satisfaction que j’en •goûte à vous le céder.

Dès que Charles eut fini ces discours, u se jeta sur son siège, près de tomber en faiblesse de la fatigue d’un si grand effort. Pendant qu’il parlait, tout l’auditoire fondait en larmes, les unsi d’admiration pour sa grandeur d’Ame, lesautrrs attendris par les vives expressions de son amont pour son fils et pour ses peuples, tous avec un profond regret de perdre un souverain qui avait toujours distingué son pays natal par des marques de bienveillance particulière.

Philippe, qui était encore aux pieds de son père , se releva , et , d’une voix basse et soumise, lui rendit grâce du don qu’il recevait de sa bonté sans exemple; puis s’adressant à l’assemblée, et lui témoignant du regret de ne pouvoir parler le flamand avec assez de facilité (tour exprimer dans une occasion si intéressante tout ce qu’il croyait devoir à ses fidèles sujets des Pays-Bas , il pria qu’on permit A Granvclle, évêque d’Arras, de parler en son nom. Granvclle, dans un assez long discours, vanta le zèle de Philippe pour le bien de ses sujets, la résolution où il était de consacrer tout son temps et ses talcus A faire leur bonheur et A imiter l’exemple de son père, en traitant les f lamands avec des égards distingués. Macs, homme de loi fort éloquent, répondit au nom des états par des protestations de fidélité et d’attachement pour leur nouveau souverain.

Alors Marie, reine douairière de Hongrie, résigna la régence dont elle avait été chargée par sou frère pendant l’espace de vingt-cinq ans. I ,c jour suivant, Philippe, en présence de» étals, fit le serment accoutumé de maintenir les droits et les privilèges de ses sujets; et tous les membres de l'assemblée , soit en leur propre nom , soit au nom de ceux qu'ils représentaient, lui jurèrent obéissance •.

Quelques semaines après , dans une assemblée aussi solennelle, Charles résigna à son fils les couronnes d'Espagne avec tous les territoires qui en dépendaient , soit dans l’Ancien bu dans le Nouveau-Monde. De tant de vastes possessions il ne se réserva qu’une pension annuelle de cent' mille éens pour les charges de sa maison et pour des œuvres de bienfaisauce et de charité *.

1 Godlevetit, Kelalio abdicationis Car. V. ap GoldasL. Polit, imper. , p. 377. Strada , de JSctlu belgico , lib. 1 , p. S.

> Un lierait s'attendre à la plut grande exactitude de la

U avait choisi l'Espagne pour le lieu de sa résidence, se flattant que le bon air et In chaleur du climat calmeraient sa goutte que l'humidité cl les rudes hivers des Pays-Bas avaient beaucoup augmentée. Il était d'autant plus impatient de s'embarquer qu'il sentait l'impossibilité de se débarrasser entièrement des affaires tandis qu'il demeurerait à Bruxelles. Mais ses médecins lui représentèrent si Fortement le danger qu'il y aurait à se mettre en mer dans la saison la plus froide et la plus orageuse de l’année, qu'il consentit, quoiqu'à regret, 1 différer son voyage de quelques mois.

Il eut la satisfaction , avant de partir des Pays- Bas , de faire une démarche heureuse pour entamer la paix avec la France. C'est un événement qu'il désirait avec ardeur, non-seulement pour l’intérêt de son fils , mais encore pour avoir la gloire, en quittant le monde, de rendre à l'Europe cette tranquillité dont il l'avait privée presque dés le commencement de son règne. Quelque temps avant son abdication, le roi de France et Charles avaient nommé des commissaires pour traiter d'un échange de prisonniers. Durant les conférences qui se tinrent à ce sujet dans l'abbaye de Vaucelles, près de Cambray, un imagina par hasard un expédient pour faire cesser les hostilités. Ce fut de proposer une longue trêve pendant laquelle, sans entrer dans les prétentions des deux partis , chacun garderait cedont il étaiten possession. Charles , qui voyait

part des historiens sur la date précise d’un événement aussi mémorable et aussi important que l'abdication de l’empereur. Cependant ils différent tous sur ce point d'une manière inconcevable. Tous conviennent que i’acte par lequel Charles transporta ses étals des Pays-Bas à son fils est daté de Bruxelles, le 25 d'octobre. Sandoval, qui était présent à ta transaction, prétend que la cérémonie de la résignation se tit le 28 du même mois ( vol. Il , p. 592). Gndlevcus, qui a publié un Traité de l'Abdication de Charles-Quint, en Use la cérémonie publique, ainsi que ta date de l'acte de résignation, au 25 d'octobre. Le père Barre, on ne sait sur quel fondement, la met au 24 novembre. f Hist. d'Allemagne, v. VIII. p. 076.) Herrcra est du même sentiment queCndleveus (loin. 1, p. 155), ainsi que Patlaricini , dont l'auloriié est d'un grand poids sur les dates et sur toutes les choses qui demandent une exactitude scrupuleuse, (//ûf., lib. xvt, p. 168.) Les historiens ne s'accordent pas mieux sur le jour oii Chartes résigna la couronne d'Espagne 5 son 61s. Selon M. de Thon, ce fut un mois après qu'il lui eut cédé ses états de» Pays-Bas, c'est-à-dire rers le 25 de novembre. (Thuan., lib. s vi, p. 571.) Sandoval dit que ce fut le 16 de janvier 1556 (Sand.,v. Il, p. 603). Antoine de Vera pense comme

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