‹ Œuvres complètes de W. Robertson précédées d'une noticeChapitre 45 sur 73 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

Tandis que ces opérations , ou plutôt ces intrigues, occupaient le pape et Philippe, et fixaient toute leur attention , l’empereur se débarrassa enfin des liens qui l’attachaient encore â ce monde: et partit pour se rendre au lieu de sa retraite. Il avait jusqu’alors conservé la dignité impériale ; ce n'était pas qu’il ne fût disposé à y i énoncer, car après avoir abandonné l’autorité réelle et presque absolue dont il jouissait dans scs états héréditaires , ce n’était pas un grand sacrifice pour lui que de se détacher de la juridiction limitée et souvent idéale , attachée à une couronne élective. Il n’avait cherché, par ce délai, qu’â gagner quelques mois pour essayer par une nouvelle tentative d’exécuter le projet qu’il avait formé en faveur de son fils, et dont le succès lui tenait fort à coeur. En même temps que Charles paraissait plus pénétré de la vanité des grandeurs mondaines , et qu’il paraissait y renoncer non-seulement avec indifférence, mais même avec mépris , son âme était encore occupée de ces vastes projets d’ambition qui avaient si long-temps absorbé toute son attention et toute son activité. Il ne pouvait se résoudre à laisser son fils occuper parmi les princes de l’Europe un rang inférieur â celui qu’il avait eu lui-même. Charles avait fait quelques années auparavant un effort inutile pour assurer â Philippe la couronne impériale , dans l’espérance que la réunion des royaumes d’Espagne et des domaines de la maison de Bourgogne pourrait mettre son fils en état de poursuivre avec pins d’avantage les vastes plans dont ses infirmités l’avaient forcé d’abandonner l’exécution : cette idée séduisante flattait toujours son imagination ; et il ne pouvait se résoudre â en regarder l’exécution comme chimérique.

Malgré le refus qu’il avait anciennement • éprouvé de la part de Ferdinand son frère, il

renouvela scs sollicitations avec importunité, et pendant tout l’été il mit en œuvre toutes sortes de moyens et fit valoir les raisons qu’il crut les plus puissantes pour déterminer ce prince à céder la couronne impériale à Philippe, en recevant comme un équivalent l’investiture de quelques provinces, soit en Italie, soi! dans les Pays-Bas1. Mais Ferdinand, qui s’était montré inflexible â cet égard lors même que les sollicitations de l'empereur étaient appuyées de toute l’autorité qui accompagne le pouvoir suprême, reçut avec plus d'indifférence et plus de dédain encore les ouvertures que lui frisait son frère après l’abaissement volontaire où il s’était réduit. Charles rougit lui-méme d'avoir eu la faiblesse d’imaginer qu’il pourrait dans son élat actuel obtenir ce qu'il avait auparavant tenté sans succès, et il renonça enfin â cc chimérique projet. Il abandonna alors le gouvernement de l’empire; et, ayant transféré à son frère le roi des Romains tous scs droits de souveraineté sur le corps germanique, il signa pour cet effet un acte revêtu de toutes les formalités qu’exigeait une démarche de cette nature. Il remit cet acte entre les mains de Guillaume, prince d’Orange, et l’autorisa à le présenter au collège des électeurs *.

Il ne restait plus d’obstacle qui pùt difFérer le départ de Charles pour la retraite après laquelle il soupirail. Tout ayant été préparé pour son départ depuis quelque temps, il partit pour Zuitbourg en Séeland , où le rendez-vous de la flotte élait indiqué. Il dirigea sa route parGand : il s'y arrêta quelques jours, et s’y livra â celle douce et tendre mélancolie que tous les hommes dans le déclin de l’âge éprouvent en se retrouvant

1 Pallav., Hb. xiii, p. 177. Thuan., lib. xvn, p. 588. Mèm. de Rtbier, vol. Il , p. 864.

1 Ambassades de Noailles, tom. V, p. 356.

• Uoldaat., Constitue, imp parai, p. 176.

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dans le lieu de leur naissance et en revoyant les lieux et les objets qui les ont intéressés dans leur jeunesse. Charles poursuivit enfin sa route, accompagné de Philippe son fils, de l'archiduchesse sa fille, de ses sœurs les reines douairières île France et de Hongrie, de Maximilien son gendre, et d'une suite nombreuse de gentilshommes flamands. Avant de s'embarquer il prit rongé de tout son cortège en donnant à chacun des témoignages de son estime et de son affeel ion. Il embrassa Philippe avec toute la tendresse d'un père qui voit son fils pour la dernière fois, et mit à la voile le 17 septembre, sous le convoi d'une flotte considérable, composée de vaisseaux espagnols, flamands et anglais. La reine d’Angleterre l'invita d'une manière pressante à débarquer en quelque endroit de ses états pour s'y rafraîchir et lui donner la consolation de le voir encore une fois. Charles se refusa constamment à cette invitation : « Ce ne peut pas être, dit-il, « une chose agréable pour une reine que de recevoir la visite d'un beau-père qui n'est plus qu'un gentilhomme privé. »

Son voyage fut heureux et agréable, et il arriva à Laredo, dans la Biscaye, le onzième jour après son départ de Séeland. Dès qu'il fut débarqué il se prosterna sur le rivage; et, se regardant déjà comme mort au monde, il baisa la terre en disant : « O mère commune des hom- « mes! je suis sorti nu du sein de ma mère , je « rentrerai nu dans ton sein. » De Laredo il se rendit à Burgos, tantôt porté par ses gens dans une chaise, tantôt traîné dans une litière, n’avançant qu'avec beaucoup de peine et souffrant ù chaque pas des douleurs aiguës. Quelques nobles espagnols se rendirent à Burgos pour lui faire leur cour, mais ils étaient en petit nombre et leurs hommages furent très froids. Charles s'en aperçut et sentit pour la première fois qu’il n’était plus souverain. Accoutumé dès sa tendre jeunesse à ces égards soumis et respectueux qu'inspire le pouvoir suprême, il les avait reçus avec la crédulité commune à tous les princes, et il eut la faiblesse d'être fâché de voir qu'on n'avait rendu qu'à (ion rang les respects qu'il croyait dus à ses qualités personnelles. Il apprit cependant bientôt à pardonner à l’inconstance de ses sujets et it mépriser leur négligence ; mais il fut profondément affligé de l’ingratitude de son fils, qui, oubliant déjà tout ce qu'il devait aux boutés

de son père, l'obligea de rester quelques semaines à Burgos avant de lui faire payer la première moitié d’une pension modique qui était tout ce que Charles s’était réservé de tant de royaumes. Comme il ne pouvait sans cette somme donner à ses domestiques les récompenses que méritaient leurs services ou que sa générosité leur avait destinées, il ne put s’empêcher de laisser éclater sa surprise et son mécontentement '. Cependant la pension fut enfin payée. Charles renvoya un grand nombre de ses domestiques dont le service lui devenait inutile ou à charge dans sa retraite, et il passa à Valladolid. Il y fit des adieux fort tendres à ses deux sœurs; mais il ne voulut pas leur permettre de l'accompagner dans sa solitude, quoiqu'elles l’en conjurassent les larmes aux yeux , pour avoir, disaient-elles, la consolation de contribuer parleurs soins à soulager ses souffrances, et surtout pour en recueillir de finstmetion et de l'avantage en se joignant à lui dans les pieux exercices auxquels il voulait consacrer les derniers jours de sa vie.

De Valladolid il continua sa route vers Plaisance, dans l'Estramadure. 11 avait autrefois passé par cette ville, et avait été singulièrement frappé de la belle situation du monastère de Saint-Just, appartenant à l’ordre de Saint-Jérôme, et éloigné de quelques milles de Plaisance; il avait même dit à quelques personnes de sa suite que c'était un lieu oô Dioclétien aurait aimé à se retirer. Cette impression s'était gravée si profondément dans son esprit qu'il se décida à foire du couvent de Saint-Just le séjour de sa retraite. Ce couvent était situé dans une vallée peu étendue, arrosée par un petit ruisseau . environnée de collines et ombragée d’arbres élevés et touffus. Par la nature du sol et par la température du climat, c’était la situation la plus salubre et la plus délicieuse de l’Espagne. Quelques mois avant son abdication , Charles y avait envoyé un architecte pour faire construire dans le monastère un appartement à son usage. Mais il ordonna expressément que le goût de ce nouveau bâtiment fût proportionné, non à son ancienne dignité , mais à l’état simple qu’il voulait embrasser. On construisit seulement six chambres, dont quatre avaient la forme de cellules de moines, avec des murailles toutes nues; les

■ Sirada, Ut Bell. Belg., lib. I, p. 9,

deux autres , de vingt pieds en carré , étaient tapissées d'une étoffe brune et meublées de la manière la plus simple. Ce petit bâtiment, de niveau avec le terrain , avait d'un côté une porte sur un jardin dont Charles avait donné lui-méme le plan ; et il l'avait rempli de différentes plantes qu'il voulait cultiver de ses propres mains. Il y avait de l'autre côté une communication avec la chapelle du couvent , dans laquelle il se proposait de faire ses exercices de dévotion. Ce fut dans cette humble retraite, à peine suffisante pour loger commodément un simple jxarliculier , que Charles entra accompagné seulement de douze domestiques. 11 y ensevelit, dans la solitude et le silence , sa grandeur, son ambition et tous ces vastes projets qui , pendant la moitié d'un siècle, avaient rempli l'Europe d'alarmes et d'agitation, et inspiré successivement à tous les peuples la terreur de ses armes et la crainte de se voir subjugués par sa puissance *.

I.e contraste qui se trouvait alors entre ta conduite de Cliarles et celle du pape était si sensible qu'il frappa même les observateurs les muins attentifs et les moins pénétrans. La comparaison n’était pas à l'avantage de Paul. On voyait dans le premier un conquérant né pour régner , accoutumé dès long-temps à l'éclat qui accompagne le pouvoir suprême, et aux grands intérêts où l'avaient engagé une ambition active , quitter tuut à coup le monde dans un âge encore peu avancé, lorsqu’il pouvait passer dans la tranquillisé le reste de sa vie, et se réserver quelque intervalle pour reposer son âme et recueillir ses pensées. Paul, au contraire, était un prêtre qui avait consumé les premières années de sa vie dans l’ombre des écoles et l'étude des sciences spéculatives, qui avait paru si détaché du monde , qu’il s'était volontairement enfermé pendant plusieurs années dans la solitude d'un cloître, ctqui n’avait été élevé au trône papal que dans une vieillesse très avancée; ce même homme avait laissé tout à coup éclata' toute l’impétuosité de l'ambition du jeune âge, et s'était engagé dans de vastes entreprises pour l'exécution desquelles il ne craignait pas de répandre les semences de la discorde et d'allumer I s feux de la guerre dans toutes les parties de l'Europe. Mais Paul , sans égard pour l’opinion

1 SandoT. , lib. xi , p. 007. Zuioga , p. 1 10. Tbuamis,

Ib. XVII, p. 00.

et les censures des hommes, suivait ses desseins avec l'arrogance naturelle de son caractère; et quoique cette arrogance parût déjà avoir passé toutes les bornes de la raisuit , elle se porta encore à un plus haut degré de violence â l'arrivée du duc de Guise en Italie.

Ce que les deux princes de Lorraine avaient prévu et désiraient était arrivé. Le duc de Guise eut le commandement de l'armée destinée à marcher au secours du pape, et composée de vingt mille hommes des meilleures troupes qu'il y eût au service de France. Il jouissait de la plus grande réputation militaire, et l'on ne doutait pas qu'il ne déployât d'une manière éclatante son courage et ses talens dans une guerre où II veuait de précipiter son pays, presque dans le seul dessein de s'ouvrir une carrière â la gloire ; cette opinion était si générale que plusieurs gentilshommes fronçais, qui n'avaient point de commandement i l'armée, voulurent y servir comme volontaires. Celte armée passa les Alpes dans une saison rigoureuse ,■ cl s'avança vers Rome sans trouver aucune opposition de la pan des Espagnols, qui, n’étant pas assez forts pour se porter en différons endroits â la Ibis, avaient réuni toutes leurs forces en un seul corps sur la frontière de .\aples, pour défendre ce royaume.

Enhardi par l'approche des Fronçais , le pape laissa éclater tout son ressentiment contre Philippe, ressentiment que, malgré la violence naturelle de sou caractère, des raisons de prudence l'avaient obligé jusqu’alors de conleuir dans de certaines bornes. Il nomma des commissaires autorises à prononcer un jugement dans la procédure que l'avocat du consistoire avait commencée contre Philippe, aün de prouver qu'il avait perdu son droit à la couronne de Naples, en prenant les armes contre le saint siège dont il était vassal. Il rappela tous les nonces qui résidaient dans les cours de Charles-Quint , de Philippe et de leurs alliés ; cette démarche avait principalement pour but de mortifier le cardinal I J Pôle, légat du pape à la cour d'Angleterre. Ni le mérite distingué de ce prélat, qui avait travaillé avec tant de succès à réçoncilicr l’Angleterre avec l'église romaine, ni l'espérance des services qu’il pouvait rendre encore dans la suite, ne purent le garantir du ressentiment qu'il avait encouru par son zèle et ses efforts pour rétablir la paix entre la maison d’Autncbe

et la France. Paul fit faire uuc addition aux anathèmes qu'on lançait tous les ans 6 Rome, le jeudi saint, contre les ennemis de l'église , et dénonça la censure d'excommunication contre les auteurs de la dernière invasion qui s’était faite des territoires ecclésiastiques, quel que ftit leur rail); ou leur dignité ; en conséquence, les prières ordinaires pour l'empereur furent supprimées le lendemain dans la chapelle papale

Mais taudis que le pape se livrait aux éclats bizarres et puériles de sa fureur , il négligeait , ou peut-être il n’était pas en état de prendre des mesures capables de rendre son ressentiment vraiment redoulableet funeste à ses ennemis. l.e duc de Guise , en entrant dans Rome , y fut reçu avec une pompe triomphale qui aurait été plus convenable au retour d'une campagne glorieuse qu'au commencement d'une guerre dont le succès était très douteux; mais ce général ne trouva pas les préparatifs de guerre aussi avancés qu'il s’y attendait , et que Caraffc le lui avait promis. Les Iroupcs du pape étaient de beaucoup inférieures en nombre 6 ce qui avait été stipulé; il n'y avait ni des magasins sufNsans pour assurer leur subsistance, ni l'argent nécessaire pour payer leur solde. Les Vénitiens , fidèles il la prudente maxime que les malheurs de leur république leur avaient fait anciennement adopter, et qui était devenue un principe fondamental de leur politique, déclarèrent la résolution où ils étaient d'observer une exacte neutralité, et de ne prendre aucune part dans les querelles de princes si supérieurs ,1 eux en puissance. Les autres états d'Italie ou formèrent une ligue ouverte en faveur de Philippe, ou s’intéressèrent secrètement aux succès de ses armes contre un pontife dont l'ambition inconsidérée avait frit encore une fois de l'Italie le siège de la guerre.

Le duc de Guise, voyant que tout le poids de la guerre allait tomber sur lui , sentit , mais trop tard, combien il était imprudent décompter, pour l'exécution des grandes entreprises , sur le secours de faibles alliés. Excité cependant par l'activité impatiente du pape et par le désir d'exécuter ce qu’il avait entrepris avec tant de confiance . il marcha vers Naples et commença ses opérations. Mais le succès de scs premières

1 Pallav., lib. un, p. 180. Mtm. île Ribier, vol. XI, p. 678.

démarches ne répondit ni à sa réputation , ni aux espérances qu'on avait conçues de ses talens, ni à ce qu'il avait promis lui-mème. Il ouvrit la campagne par le siège de Civitella , ville assez considérable sur la frontière du royaume de Naples. La vigueur opiniltre avec laquelle le gouverneur espagnol défendit la place , fit échouer tous les efforts impétueux de la valeur française, et obligea le duc de Guise à se retirer honteusement après un siège de trois semaines. 11 chercha à effacer celte tache en s’avançant hardiment vers le camp du duc d'Albe , à qui il offrit la bataille; mais ce prudent général sentant combien il est avantageux de rester sur la défensive contre un ennemi qui tente une invasion, évita le combat , et se tint dans ses retranchemens; il suivit ce plan avec la constance d'un Castillan , et éluda avec lieaucoup d'adresse tous les stratagèmes que Guise mit en œuvre pour l'engager dans une action générale L Cependant la maladie détruisait l'armée française ; il s'était élevé de violentes querelles entre le général et l'ofticierqui commandait les troupes romaines; les Espagnols renouvelèrent leurs incursions dans l’état ecclésiastique; le pape voyant qu'au lieu des conquêtes et des triomphes auxquels il s'était attendu , il ne pouvait pas même mettre ses propres territoires à l'abri des déprédations de l'ennemi , commença à se plaindre et à parier de paix. Le duc de Guise, au désespoir de jouer un rôle si peu glorieux, non-seulement sollicita la cour ou de renforcer son armée ou de le rappeler , il requit encore le pape de remplir ses engagemens ; il pressa le cardinal Garaffc , tantôt en l’accablant de reproches, tantôt en le menaçant, d’accomplir ces magnifiques promesses sur la foi desquelles il avait eu l’impudence d'engager le roi son maître ù rompre la trêve de Yaucelles et à se liguer avec le pape

Tandis que les affaires de Henri en Italie prenaient une si mauvaise tournure , il arriva dans les Pays-Bas un événement inattendu qui rappella le duc de Guise d'un poste ou il n'avait point de gloire à acquérir, pour l’élever à la place la |>lus importante et la plus honorable dont un sujet pùt être revêtu. Dès que les Fran-

1 Herrer.i, ffita de Felipe , p. 181.

* Thuanus, lib. xivnl, p. 614. Pallav., lib. xm, p 181 Burnet,.lib. u. 4pp., p 317.

472 HISTOIRE DE CHARLES-QUINT. (fM7l

çais eurent fait connaître l'intention où il» étaient de rompre la trêve de Vaucelles , nonseulement en faisant passer une armée en Italie , mais encore en essayant de surprendre quelques-unes des villes frontières de la Flandre, Philippe, quoique disposé à éviter une rupture, se détermina à poursuivre la guerre avec vigurur. et à faire connaître à ses ennemis que Charles son père ne s'était pas trompé en le jugeant digne de prendre les rênes du gouvernement. Il savait que Henri avait fait de grandes dépenses pour mettre sur pied l'armée du duc de Guise, et que toutes les ressources de ses finances seraient à peine suffisantes pour fournir aux frais énormes et continuels d'une guerre éloignée ; il prévit en conséquence que toutes les opérations des Français dans les Pays-Bas seraient nécessairement faibles , et ne seraient regardées que comme subordonnées à celles d'Italie. Il prit donc la sage résolution de porter ses principaux efforts vers la partie où les Français étant plus faibles, pourraient être attaqués avec plus d’avantage. Dans ce dessein il assembla dans les Pays-Bas une armée d'environ soixante mille hommes ; les Flamands se prêtèrent en cette occasion à ses vues avec ce zèle actif et empressé que témoignent ordinairement les peuples pour exécuter les volontés d'un nouveau souverain. Mais Philippe, qui, même dans sa jeunesse , montrait déjà beaucoup de prévoyance et de sagacité , ne se reposa pas uniquement pour le succès de son plan sur la force de celte armée formidable.

Il était occupé depuis quelque temps des moyens d'engager les Anglais A embrasser sa querelle; quoique ce royaume eût un intérêt manifeste à observer une exacte neutralité; quoique la nation elle-même sentit tous les avantages qu'elle pouvait retirer de cette neutralité; quoique Philippe connût combien sou nom était odieux aux Anglais , et combien ils auraient de répugnance A concourir avec lui A l'exécution de quelque entreprise que ce fût , il ne désespéra cependant pas de son projet. Il comptait sur la tendre affection que la reine avait pour lui , et «pie la froideur et la négligence de ses procédés n'avait pu affaiblir ; il était sûr de la confiance aveugle que cette princesse aurait en ses opinions, et de l'empressement qu'elle montrerait à le satisfaire en tout. Afin de mettre en exécu-

tion ces moyens avec plus de facilité et de succès, il partit pour l’Angleterre.

la reine, qui, pendant l’absence de son mari , n'avait fait que languir dans l'abattement, reprit courage en le voyant revenir, et sans consulter ni l'intérêt ni le goût de ses peuples, elle entra avec chaleur dans tous les projets qu'il lui proposa. En vain son conseil privé lui fit des représentations sur l'imprudence et même le danger qu'il y aurait à engager b nation dans une nouvelle guerre; en vain on lui rappela les traités solennels qui unissaient l’Angleterre et la France, et qu’aucun prétexte d’hostilités ne permettait de violer; Marie, séduite par les caresses de Philippe, ou intimidée peut-être par les menaces que son ascendant sur elle lui permettait d'employer quelquefois, ferma l'oreille à tout ce qu'on put opposer à sa résolution, et persista avec la plus grande chaleur à déclarer sur-lechamp la guerre à la France. Quoique Philippe eût employé beaucoup d'adresse, et Marie toute son autorité pour gagner le conseil privé ou pour lui en imposer, le conseil résista longtemps; et s'il céda à la fin, ce ne fut point par conviction , mais par pure déférence pour la volonté de la reine, la guerre fut donc déclarée à la France, et c’est la seule peut-être dans laquelle les Anglais soient entrés avec répugnance. Comme Marie connaissait combien la nation était opposée à cette démarche, elle n'osa pas convoquer un parlement pour obtenir des subsides. Elle y suppléa par un abus de sa prérogative, et, imposa de sa propre autorité des sommes très fortes sur ses sujets. Ce secours la mit en état de rassembler un corps de troupes assez considérable , et d'envoyer huit mille hommes commandés par le comte de Pembrokc pour se joindre à l’armée de Philippe

Philippe, qui n’était pas avide de gloire militaire , donna le commandement de son armée A Emmanuel Philibert, duc de Savoie, et établit sa résidence A Cambray, afin de se tenir A portée d’être promptement instruit de tous les mouvemens de ce général, et de l’aider de ses conseils. Le duc ouvrit 1a campagne par nn trait d'habileté qui justifia le choix de Philippe , et monlra une telle supériorité de talent sur les généraux français, qu’on ne put guère douter de scs succès

’ Carie, vol. III, p. 337.

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dans toutes ses opérations ultérieures. Il indiqua le rendez-vous général de ses troupes à un endroit très éloigné du pays où il se proposait d'établir le siège de la guerre ; après avoir tenu quelque temps ses ennemis incertains sur ses intentions, il les trompa à la fin si complètement par la variété de ses marches et de ses contremarches, qu’ils jugèrent que son projet était de porter tous ses efforts contre la province de Champagne et de tâcher de pénétrer dans le royaume par ce côté. En conséquence ils dirigèrent leurs forces vers cette province, ils y renforcèrent les garnisons et dégarnirent les places des autres frontières, au point de n’y pas laisser assez de troupes pour les défendre.

Emmanuel , voyant le succès de ses manoeuvres, tourna tout à coup vers sa droite . s'avança par des marches rapides en Picardie , envoya en avant sa cavalerie qui était forte et nombreuse , et investit Saint-Quentin. Cette place , qu'on regardait comme très forte , était d'une grande importance, parce qu’il n’y avait que très peu de villes fortifiées entre celle-là et Paris. Les fortifications en avaient cependant été fort négligées; 1a garnison , dont une partie avait été détachée pour être envoyée en Champagne, n’avait pas la cinquième partie des troupes nécessaires pour soutenir un siège, et le gouverneur, quoique brave et expérimenté , n'avait ni le rang ni l'autorité qu'aurait exigé le commandement d'une ville si importante, attaquée par une armée formidable. Quelques jours auraient suffi au duede Savoie pour se rendre maître de Saint- Quentin, si l'amiral de Coligny, qui croyait son honneur intéressé à tâcher de conserver à son pays une place de cette importance , située dans la province dont il avait le gouvernement, n'efit pris la courageuse résolution de s’y jeter luimème avec tout ce qu'il put rassembler de troupes; en effet, quoiqu’une partie de son détachement eût été interceptée , il passa à travers l'armée ennemie et entra dans la ville. L’arrivée inattendue d'un officier si distingué par son rang et sa réputation , et qui s'était exposé à un danger si imminent pour se joindre à la garnison , ne pouvait manquer de ranimer le courage des troupes qui la composaient. Tous les moyens que purent suggérer les talens de l'amiral et son expérience dans l’art de la guerre forent mis en œuvre, soit pour incommoder les assié-

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