‹ Œuvres complètes de W. Robertson précédées d'une noticeChapitre 8 sur 73 · LOTION · texte numérisé non relu

LOTION

On en vint bientôt à ne calculer la forer des . armées que par le nombre des troupes régulières qui s’y trouvaient. En moins d’un siècle, les nobles et leurs suivans militaires, quoiqu'on les requit encore quelquefois, suivant les formes anciennes, de se mettre en campagne, ne furent plus considérés que comme une multitude embarrassante pour les troupes avec qui ils faisaient la guerre, et Furent regardés avec mépris par des soldats accoutumés aux détails pénibles et constans d'une discipline réjpilière.

Âiusi Charles VII, en établissant la première armée sur pied qu’on eût connue en Europe, prépara une révolution importante dans les affaires et la politique des peuples divers. En Otant aux nobles la direction de la force militaire de l’état j source de l'autorité et du crédit immense qu'ils avaient acquis, ce prince porta un coup terrible S l’aristocratie féodale et ^ blessa profondément dans le principe même de sa force.

lin corps considérable de troupes régulières entretenues en France dans ce temps où il y avait â peine dans chaque autre état de l’Europe une compagnie ou un escadron soudoyé toute l’année, donna â cette puissance un avantage si sensible sur ses voisins, soit pour l'attaque, soit pour la défense, qu’ils furent obligés, par l’intérêt de leur propre conservation , d'imiter son exemple. Les royaumes considérables du continent prirent il leur solde des troupes mercenaires, qui devinrent par degrés la seule force militaire dont on fit usage , ou S laquelle on osât se confier. Pendant long-temps, l'objet principal de la politique des princes et des ministres fut d’augmenter le nombre de ces mercenaires, et de décréditer ou d'anéantir même tous les autres moyens d’activité ou de défense nationale.

Comme les rois de France eurent les premiers l’idée d'établir dans leurs domaines une Ibrrt militaire qui les mit en état de donner plus de vigueur et d’étendue à leurs opérations extérieures, ils furent aussi les premiers qui subjuguèrent l’aristocratie féodale, et qui humilièrent les grands vassaux de la couronne, dont le pouvoir excessif avait resserré ai long-temps la prérogative royale dans des bornes très étroites, et avait rendu si faibles tous les efforts des souverains d’Eurone.

Plusieurs circonstances concoururent à saper par degrés les fondemens de la puissance aristocratique en France. La fortune et les biens des nobles avaient beaucoup souffert dans les longues guerres que le royaume eut à soutenir contre les Anglais. Le zèle extraordinaire avec lequel ils défendirent leur pays contre ses anciens ennemis entraîna la ruine de plusieurs familles considérables. Comme le siège de la guerre se portait successivement dans presque toutes les provinces du royaume, les terres des autres familles furent exposées de même aux déprédations de l'ennemi, pillées parles troupes mercenaires que les rois prenaient à leur solde et qu'ils n’étaient pas toujours en état de payer, ou ravagées avec une fureur plus destructive encore , par les paysans qui se révoltaient. Le désordre des affaires et les besoins publics ayant en même temps forcé les princes à recourir au funeste expédient de foire à la valeur des monnaies des changemens subits et considérables, les amendes, les cens et les autres droits seigneuriaux baissèrent dans la même proportion ; et les revenus d'un fief tombèrent fort au dessous de la somme qu'ils produisaient auparavant. Pendant ces mêmes guerres, dans lesquelles une noblesse généreuse se portait à l'envi partout où il y avait des périls à braver et de la gloire à acquérir, plusieurs familles considérables s'éteignirent , et leurs fiefs furent réunis à la couronne. D'autres fiefs, tombant en héritage à des femmes, furent partagés entre el!es;d'autres furent appauvris par desdonatioos faites à l'Église, ou déchirés par des successions d'héritiers collatéraux L

Charles VU ne vit pas avec indifférence ces symptômes manifestes de la décadence d'un corps puissant qu’il voulait abattre; il profita du premier intervalle de paix avec l'Angleterre, pour travailler à élever la prérogative royale sur les ruines de l’aristocratie; mais il avait à la noblesse des obligations trop récentes et trop multipliées; elle venait de rendre des services trop éclatans dans la défense du royaume , pour qu’il ne sentit pas la nécessité de mettre dans ses démarches beaucoup de réserve et de modération. Cependant la couronne avait acquis tant d’autorité par le succès de ses armes contre les

' Boulaiiivjllim, Histoire de l’ancien gouvernement de France , lettre xn.

Anglais, et la noblesse avait si fort perdu de son pouvoir, que ce prince fit d’abord sans aucune opposition des changemens très considérables dans la constitution. Non-seulement il établit ce corps formidable de trou|>es réglées, dont on a déjà parlé; mais il fut encore le premier roi de France qui , par un simple édit et sans le concours des états-généraux du royaume , leva des subsides extraordinaires sur son peuple. Il eut assez d'autorité pour rendre perpétuelles différentes taxes, qui, auparavant avaient été imposées accidentellement, et n'étaient perçues que pendant un temps fort court. Ces différons moyens augmentèrent considérablement le |>ouvoir de Charles, et reculèrent sa prérogative fort au-delà de ses anciennes limites; de sorte qu'aprés avoir été le prince le plus dépendant qui eût jamais occupé le trône de France, il se trouva dans les dernières années de son règue possesseur d'un degré d'autorité dont aucun de ses prédécesseurs, pendant plusieurs siècles, n'avait encore joui L

Charles YII avait formé le projet d'humilier les nobles; Louis XI, son fils, suivit ce plan avec plus d'audace encore et plus de succès. La nature avait fait louis pour être un tyran : en quelque temps que le sort l'eût fait monter sur un trône, il aurait signalé son règne par des projets pour opprimer son peuple et se rendre absolu : rusé, cruel , dépourvu de sensibilité , étranger à tout principe de justice, sans aucune idée de décence, il dédaignait toutes les contraintes que le sentiment de l'honneur ou le désir de la gloire impose, même aux hommes ambitieux. Habile en même temps à démêler son véritable intérêt , et n'étant guidé que par ce seul objet , il était capable de le poursuivre avec une ardeur opiniâtre , et de s'y attacher avec un esprit systématique, qu’aucun autre motif ne pouvait distraire, qu'aucun péril ne pouvait arrêter.

Ses principes d’administration étaient aussi profonds que funestes aux privilèges de la noblesse. 11 remplit tous les départemens d'hommes nouveaux, et souvent de personnes qu'il avait tirées de l'état le plus bas et le plus vil , pour les élever aux places les plus importantes et de

* Histoire de France, pu r Villaret , tmn. XV, p. 331 et;W9. Imn. XVI, p.324. Fariaiions de ta monarchie française , loin, lit, p. 162.

INTRODUCTION

la plus grande confiance. C'étaient là ses seuls confldens ; il les consultait sur scs projets et leur eu confiait l'exécution; tandis que les nobles, accoutumés auparavant à être les compagnons , les favoris, les ministres de leurs souverains, étaient traités avec un dédain si affecté et si mortifiant que, s'ils ne voulaient plus suivre une cour où ils n’avaient pas conservé l'ombre même de leur ancienne puissance, ils étaient obligés de se retirer dans leurs châteaux où ils restaient oubliés.

Ce n’était pas assez pour Louis que d'avoir diminué le crédit de la noblesse en lui ôtant la direction des affaires; ce prince ajouta l'insulte au mépris : en la dé|>ouillant de scs privilèges les plus essentiels , il s'occupa à abaisser l'ordre entier et à réduire les nobles au niveau des au- Iressujets. Les seigneurs les plus distingués, s'ils étaient assez hardis pour s’opposer aux projets du roi, ou assez malheureux pourdevenir l'objet de sa jalousie, étaient poursuivis avec une rigueur à laquelle jusqu’alors la noblesse n’avait jamais été soumise; ils étaient jugés par des tribunaux qui n'avaient aucun droit de juridiction sur eux; sans égard pour leur naissance et leur état , on les appliquait à la torture , on les condamnait à une mort infâme. Le peuple s'accoutumant à voir les personnes les plus illustres enfermées dans des cachots , ou exposées dans des cages de fer, à voir leur sang versé par la main des bourreaux , commença à perdre du respect qu’il avait eu jusqu'alors pour la noblesse , et ne vit plus qu'avec terreur l'autorité royale, qui semlriait avoir abaissé et même anéanti toute autre puissance dans la nation.

Louis, craignant cependant que les nobles, intimidés par la rigueur de son gouvernement , et réunis par l’intérêt commun de leur propre conservation , ne formassent une opposition puissante, eut l'art de répandre parmi eux des semences de discorde; il s’occupa à fomenter ces anciennes animosités que l'esprit de jalousie et d'émulation, naturel au gouvernement féodal, avait allumées et entretenues parmi les principales familles du royaume. Il eut recours, pour remplir cet objet, à toutes les ressources de l’intrigue, à tous les mystères et les artifices que sa politique perfide put lui suggérer; et il y réussit si bien que, dans des conjonctures qui demandaient tant de vigueur et d'union de la

part des nobles, ils se montrèrent toujours faibles et désunis, excepté dans le premier moment de leur ressentiment, qui éclata au commencement de son règne.

En même temps que ce prince dépouillait la noblesse d'une partie de ses privilèges, il augmentait la puissance et la prérogative de la couronne. Il voulut avoir à sa disposition un corps de troupes suffisant pour n'avoir rien à craindre des révoltes que pourraient exciter des sujets mécontens; et pour cet effet, non-seulement il tint sur pied toutes les troupes réglérs que son père avait levées, il prit encore à sa solde six mille Suisses qui formaient alors l'infanterie la plus formidable et la mieux disciplinée de l'Europe ■. Uu sentiment de jalousie naturel aux tyrans lui inspirait de la confiance en ces mercenaires étrangers, qu’il regardait comme les instrumens les plus sûrs de la tyrannie, et les défenseurs les plus fidèles de sa nouvelle puissance.

11 fallut des fonds considérables non-seulement pour les dépenses de cette augmentation de troupes, mais encore pour subvenir aux frais des différentes entreprises que lui fit former l'activité inquiète de son génie : soigneux de conserver et même d’étendre le droit que son père s'était arrogé de lever des taxes sans le consentement des états-généraux, bruis trouva dans cette ressource les moyens de pourvoir à l'augmentation des charges du gouvernement.

Sa prérogative, toute étendue quelle était, ne suffisait pas toujours pour lui procurer tout ce qu'il désirait ; il y suppléa par son adresse. 11 fut le premier souverain en Europe qui connut l'art de gouverner ces grandes assemblées, auxquelles le système féodal avait confié le droit d'accorder des subsides et de lever des impôts. Il enseigna le premier aux autres princes le secret funeste d'attaquer la liberté publique , en commençant par empoisonner la source d'où elle découle. Il mit en œuvre la puissance et l'intrigue pour diriger selon ses vues l’élection des représentans; il les corrompit ensuite par l'intérêt ou par la crainte; et par différons changemens qu'il fit adroitement dans la forme de leurs déliltéralions, il prit une influence si puissante sur l'assemblée des états que ces an-

’ Mtm.it Cominet, tom. I, p. 367. Daniel. Hi si. de la Milice franc , t I, p. 162.

cirns dépositaires des droits et des propriétés du peuple devinrent liés lors de vils instrumens dont il se servit pour l'exécution des mesures les plus odieuses de son règne •. Comme il ne restait plus dans l'état aucune puissance qui pût mettre des bornes h scs exactions, nonseulement il continua les taxes imposérs par son père, mais il les augmenta encore et les porta h une somme qui étonna scs contemporains2.

louis ne se contenta pas d'augmenter le pouvoir et les revenus de la couronne; il étendit aussi ses domaines par des acquisitions de différentes espèces. Il acheta le Roussillon. I.a Provence lui éclntt par le testament de Charles d'Anjou; et à la mort de Charles-le-Téméraire, il s'empara à main armée de la Bourgogne et de l’Artois , qui avaient appartenu a ce prince. Ainsi dans le cours d'un seul règne, la France devint un royaume uni dans toutes ses parties ; et la politique inflexible et profonde de IxniisXI non-seulement dompta la fierté d’une noblesse féodale, mais encore établit une espèce de gouvernement presque aussi absolu et aussi terrible que le despotisme de l'Orient.

Quoique son règne eût porté un coup fatal S la liberté de son peuple, cependant l'autorité qu'il avait acquise, les ressources qu’il s'était ménagées , et l'indépendance absolue qu'il avait sn se procurer, soit pour concerter ses projets, soit pour les exécuter, ne pouvaient manquer de mettre dans son administration de la Vigueur et de l'activité. Louis négocia dans toutes les cours de l'Europe; il observa les mouvemens de tous ses voisins; il entra, ou commr partir principale ou comme auxiliaire, dans toutes les grandes affaires politiques. Ses résolut iousétaientpromples et ses opérations vigoureuses. Dans toutes les occasions il était en état de réunir et de mettre en mouvement toutes les forres de son royaume. Les souverains ses prédécesseurs

1 Mémoires de Comine*, l.l, p. 136. Chron. scandai. Ibid , i. Il, p. 71.

* Mt*m. de Connues, 1. 1. p. .VI. Charles VII leva des taie* pour la valeur de 1,81)0,000 francs; Louis XI les porla i 4,700,009- Le premier soudoyait 9,000 hommes de cavalerie et 16,00(1 d'infanterie ; le second augmenta la cavalerie jusqu’à 13,000 homme», et l'infanterie à 23,000. Mtm. de Comines, t, I, p. 384. Fendant les dernières années de son rêjî'ie, il tenait la plus n ramie partie de oc* troupe* campées dans un même endroit, ci prêtes à marcher au premier situai. Ibid., 381.

avaient vu leur puissance enchaînée sans cesse, et circonscrite par la jalousie des nobles; depuis son règne, les rois de France, plus maîtres chez eux, ont étendu aussi leur influence au dehors; ils ont formé des projets plus vastes de conquêtes, cl ont fait la guerre avec une vigueur et une activité qu’on ne connaissait pas en Europe depuis long-temps.

L'exemple de [amis XI était trop séduisant pour n'élrc pas imité par d'autres souverains. Henri Ml ne fut pas plutôt assis sur le trône d'Angleterre, qu'il forma le projet d’étendre sa prérogative, en abaissant le pouvoir des nobles. Mais les circonstances dans lesquelles il se trouvait étaient moins favorables pour le succès de cette entreprise, que celles oû s’était trouvé Charlrs VII ; et il ne porta pas dans scs démarches l'activité que Louis XI avait mise dans 1rs siennes. Les victoires que Charles avait remportées sur les Anglais, et l'Imnnciir qu’il s'était acquis en arrachant de leurs mains plusieurs provinces , lui avalent mérité de la part de ses peuples un tel degré dr conflamr qu’il put hasarder impunément les clumgemens les plus hardis dans l'ancienne constitution. la1 génie audacieux de tamis avait brisé tontes les barrières, et tenté de renverser ou d'écarter Ions 1rs olist ados qu'il avait trouvés sur son passage. Mais Henri ne régnait que par un droit contesté; il voyait une faction populaire toujours prête à prendre les armes contre lui ; et après de longues guerres civiles, pendant lesquelles la noblesse avait souvent déployé son pouvoir en faisant et en déposant les rois, il sentait bien que les ressorts de l'autorité royale avait été si fort relâchés, et les bornes de sa prérogative si resserrées, qu'il ne pourait mettre dans sa conduite trop de réserve et de modération. Il s'occupa doue à saper par les tbndemens cet édifice^tormldnbtc qu'il ne |M>uvai( attaquer à force ouverte. .Ses plans furent mesurés, et lents dans leurs opérations; mais ils furent conduits avec prudence, et produisirent â In tin de grands effets. Il publia des luis pour permettre aux barons de vendre leurs biens malgré 1rs substitutions; il fit des règlemens pour empêcher la noblesse de tenir il son service ces troupes nombreuses de vassaux qui la rendaient si formidable et si turbulente; il encouragea la population, l'agriculture et le commerce; il assura A ses sujets, pendant le long

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cours de son règne, la jouissance des avantages qui naissent des arts de la paix; il accoutuma le peuple à une administration régulière , sous laquelle les lois étaient exécutées avec autant de vigueur que d'exactitude; par ces différons moyens il fit insensiblement dans la constitution du gouvernement anglais les changemens les plus favorables à l'autorité royale, et transmit le pouvoir le plus étendu à son successeur, qui devint un des monarques les plus absolus de l'Europe , et fut en état de former cl d'exécuter les entreprises les plus hardies.

L'autorité royale fit les mêmes progrès en Espagne : la réunion des royaumes d'Arragon et de Castille, par le mariage de Ferdinand et d'Isabelle; la conquête glorieuse de Grenade sous leur règne, conquèlrqui détruisit l'odieuse domination des Maures; le commandement des grandes armées qu'il avait fallu tenir constamment sur pied pour achever cette expédition ; la sagesse et la fermeté que Ferdinand et Isabelle mirent dans leur administration , et l’adresse avec laquelle ils surent tirer avantage de toutes 1rs circonstances pour abaisser la noblesse et étendre leur prérogative; tout concourut A les élever à un degré de crédit et d'autorité auquel n’était parvenu aucun de leurs prédécesseurs. A la vérité, différentes causes , que je développerai ailleurs, avaient concouru à conserver en Es|>agnc le gouvernement féodal dans toute sa force plus long-temps qu’en France et en Angleterre,où les rois jouissaient déjà d'un pouvoir beaucoup plus étendu ; mais le génie de Ferdinand et d'Isabelle suppléa au défaut d'autorité, et ils firent valoir avec tant d'adresse les droits qui leur appartenaient, que Ferdinand fut en état de soutenir avec une vigueur et un succès extraordinaires les grandes expéditions qu’il entreprit au dehors.

Tandis que ces princes travaillaient ainsi A reculer les liornes de la prérogative royale, et prenaient de si sages mesures pour diriger et réunir toutes les forces de leurs états, plusieurs circonstances les mirent A portée d’exercer la nouvelle puissance qu'ils avaient acquise: ils se trouvèrent bientôt engagés dans une longue suite dcutreprises et de négociations; en sorte que tes intérêts et les affaires des principales nalionsde l'Europe se trouvèrent insensiblement liés ensemble par des rapports communs; et l’on

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