SCÈNE II
— ce vase plein du sang sacré d'Edouard, - ce florissant rameau de la plus royale souche, — a été brisé (et toute la précieuse liqueur a été répandue), — a été haché (et les feuilles de son été ont été toutes flétries), — par la main de l'envie, par le couperet sanglant du meurtre ! — Ah ! Jean de Gand! son sang était le tien ; le lit, la matrice, — la fougue, le moule qui t'ont formé, — l'ont fait homme; et tu as beau vivre et respirer, — tu es tué en lui. C'est acquiescer — dans une large mesure à la mort de ton père — que laisser ainsi périr ton malheureux frère, — qui étaitla vivante image de ton père. —N'appelle pascela patience, Gand, c'est désespoir : — souffrir que ton frère soit ainsi assassiné, — c'est frayer l'accès de ton cœur sans défense — à la tuerie farouche et lui apprendre à l'égorger. — Ce que nous appelons patience chez les gens vulgaires — n'est que pâle et blême couardise dans de nobles poitrines. — Que te dirai-je ? Pour sauvegarder ta propre vie, — le meilleur moyen, c'est de venger la mort de mon Glocester.
JEAN DE GAND
— Cette querelle est celle de Dieu ; car c'est le représentant de Dieu, — l'oint du Seigneur, sacré sous ses yeux même, — qui a causé cette mort ; si ce fut un crime,
— que le ciel en tire vengeance ; car je ne pourrai jamais lever — un bras irrité contre son ministre,
LA DUCHESSE
— A qui donc, hélas! pourrai-je me plaindre?
JEAN DE GAND
— A Dieu, le champion et le défenseur de la veuve.
LA DUCHESSE
— Eh bien, soit!... Adieu, vieux Jean de Gand, tu vas h Coventry voir — combattre notre neveu lîereford et le féroce Mowbray. — Oh ! puissent les injures de mon mari peser sur la lance de Hereford, — en sorte qu'elle traverse la poitrine du boucher Mowbray! — Ou si par malheur le premier élan
est manqué, — puissent les crimes de Mowbray être un tel poids pour son cœur — qu'ils brisent les reins de son coursier écumant, — et culbutent le cavalier dans la lice, — jetant le misérable à la merci de mon neveu Hereford ! — Adieu, vieillard; la femme de ton ci-devant frère — doit finir sa vie avec la,Douleur, sa compagne.
JEAN DE GAND
— Sœur, adieu. Il faut que j'aille à Coventry. — Puisse le bonheur rester avec toi, comme partir avec moi !
LA DUCHESSE
— Un mot encore... La douleur rebondit où elle tombe,
— non qu'elle soit vide et creuse, mais par l'effet de sa lourdeur. — Je prends congé de toi avant d'avoir rien dit; — car le chagrin ne finit pas quand il paraît épuisé. — Recommande-moi à mon frère, Edmond York. — Là, c'est tout... Non, ne t'en va pas ainsi. — Quoique ce soit là tout, ne pars pas si vite... — Je vajs me rappeler autre chose... Dis-lui... Oh! quoi?... — dis-lui de venir me voir bien vite à Plashy. — Hélas! et que verra là ce bon vieux York? — Rien que des logements vides, des murailles dégarnies,
— des offices dépeuplés, des dalles désertées! — Et qu'y entendra-t-il ? pour acclamations, rien que mes gémissements ! — Recommande-moi donc à lui ; qu'il n'aille pas làbas — chercher la douleur : elle y est partout. — Désolée, désolée, je vais partir d'ici et mourir. — C'est le dernier adieu que te disent mes yeux en pleurs.
Ils sortent.