‹ Œuvres complètes de W. ShakespeareChapitre 14 sur 325 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

NORFOLK

— Sentence rigoureuse, mon souverain seigneur, — et que je n'attendais pas de la bouche de Votre Altesse ! — Coup profond — qui me rejette dans une atmosphère misérable ! — Ah ! j'avais mérité de Votre Altesse une meilleure récompense ! — L'idiome que j'ai appris depuis quarante années, — mon anglais natal, je dois désormais l'oublier.

— Et désormais ma langue me sera aussi inutile — qu'une viole ou une harpe sans cordes, — qu'un bon instrument enfermé dans son étui — ou mis entre des mains — qui ne savent pas le toucher pour en régler l'harmonie. — Dans ma bouche vous avez emprisonné ma langue — sous la double grille de mes dents et de mes lèvres ; — et la stupide, l'insensible, la stérile ignorance — doit me servir de geôlier. — Je suis trop vieux pour cajoler une nourrice, — trop avancé en âge pour me faire écolier. — Qu'est-ce donc que ta sentence, sinon une mort muette — qui dérobe à ma langue son souffle natal ?

— Il ne ie sert de rien de te lamenter. — Après notre sentence les plaintes arrivent trop tard.

NORFOLK

— Ainsi je vais tourner le dos au soleil de mon pays — pour aller vivre dans les mélancoHques ténèbres d'une nuit sans fin.

Il va pour se retirer.

RICHARD, à Norfolk.

— Reviens et prends un engagement.

Aux deux exilés.

— Posez sur notre royale épée vos mains proscrites ;

— jurez, par l'allégeance que vous devez au ciel, — (celle que vous nous devez, nous la bannissons avec vous), — de tenir le serment que nous vous administrons : — jurez, au nom de l'honneur et du ciel, — de ne jamais vous rappro-

cher dans l'exil par une mutuelle sympathie, — de ne jamais vous retrouver face à face, — de ne jamais vous écrire, ni vous saluer, de ne jamais apaiser — la sombre tempête de votre haine domestique, — de ne jamais vous réunir de propos délibéré — pour tramer aucune intrigue , aucun complot coupable — contre nous, notre gouvernement, nos sujets, notre pays.

BOLINGBROKE

Je lejure.

NORFOLK

— Je jure aussi d'observer toutes ces conditions.

BOLINGBROKE

~ Norfolk, encore un mot, mais un mot d'ennemi! — En ce moment, si le roi nous avait laissés faire, — une de nos âmes serait errante dans les airs, — bannie du frêle sépulcre de notre chair, — comme notre chair est maintenant bannie de cette terre. - Confesse tes trahisons, avant de fuir ce royaume. — Puisque tu as si loin à aller, n'emporte pas — l'accablant fardeau d'une conscience coupable.

NORFOLK

— Non, Bolingbroke.' Si jamais je fus un traître, — que mon nom soit rayé du livre de vie, —et moi, banni du ciel, comme d'ici ! — Mais ce que tu es, le ciel, toi et moi, nous le savons; — et le roi en fera trop tôt, je le crains, la déplorable épreuve... — Adieu, mon suzerain... Désormais je ne puis plus m'égarer. — Hormis la route d'Angleterre, tout chemin est le mien.

RICHARD;, à Jean de Gand.

— Oncle, dans la glace de tes yeux — je vois l'affliction de ton cœur ; ton triste aspect ~ a du nombre de ses années d'exil — retranché quatre années.

A Bolingbroke.

Après six hivers glacés, — relourne de l'exil dans la patrie, et tu seras le bienvenu.

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