‹ Œuvres complètes de W. ShakespeareChapitre 15 sur 325 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

BOLINGBROKE

— Que de temps dans un petit mot! — Quatre hivers languissants et quatre riants printemps — tiennent dans une parole. Tel est le souffle des rois !

JEAN DE GÂND.

— Je remercie mon suzerain d'avoir, par égard pour moi, — abrégé de quatre ans l'exil de mon fils. — Mais je n'en recueillerai que peu d'avantage; —car, avant que les six années qu'il doit passer loin de moi — aient varié leurs lunes et accompli leur révolution, - ma lampe privée d'huile et ma flamme épuisée — seront éteintes par l'âge dans la nuit éternelle; — mon bout de lumignon sera brûlé et fini, — et la mort aveugle ne me laissera pas revoir mon fils.

— Bah ! mon oncle, tu as bien des années à vivre.

JEAN DE GAND

— Pas une minute, roi, que tu puisses medonner. — Tu peux abréger mes jours par un sombre chagrin, —et m'enlever des nuits, mais non me prêter un lendemain. — Tu peux aider l'âge à sillonner ma face, — mais tu ne peux arrêter une ride en son pèlerinage. — Ta parole peut concourir avec l'âge à ma mort, — mais, mort, ton royaume ne saurait racheter mon souffle !

— Ton fils est banni par un sage verdict — auquel tu as, pour ta part, donné ton suffrage : — pourquoi donc sembles-tu protester contre notre justice?

JEAN DE GAND

— Les choses, douces au goût, deviennent aigres à la digestion. — Vous m'avez consulté comme juge; mais j'aurais mieux aimé — que vous m'eussiez dit d'argumenter en père. — Oh! si c'eût été un étranger, et non mon enfant, — j'aurais eu plus d'indulgence pour pallier sa faute;— j'ai

tenu à éviter l'imputation de partialité, — et j'ai par ma sentence détruit ma propre vie. - Hélas ! j'espérais qu'un de vous me dirait — que j'étais trop rigoureux de me défaire ainsi de mon bien ; — mais vous avez souffert que ma langue — me fît, contre mon gré, ce mal involontaire.

— Cousin, adieu... Toi aussi, mon oncle, dis-lui adieu :

— nous le bannissons pour six ans ; il faut qu'il parte.

Fanfares, Sortent Richard et sa suite.

AUMERLE

— Cousin, adieu : ce que votre personne ne pourra plus nous dire, — signifiez-le par écrit du lieu de votre résidence.

LE MARÉCHAL

— Moi, milord, je ne prends pas congé de vous ; car je compte vous escorter — à cheval, aussi loin que le permettra cette terre.

JEAN DE GAND

— Oh! pourquoi thésaurises-tu tes paroles, — et ne réponds-tu pas aux effusions de tes amis?

BOLINGBROKE

— Les paroles me manquent pour vous faire mes adieux,

— au moment même où ma langue devrait les prodiguer — pour exhaler la douleur exubérante de mon cœur.

JEAN DE GAND

— Ton chagrin n'est qu'une absence temporaire.

BOLINGBROKE

— En l'absence de la joie, le chagrin est toujours présent.

JEAN DE GAND

— Qu'est-ce que six hivers ? C'est bien vite passé.

BOLINGBROKE

— Oui, pour l'homme dans la joie ; mais d'une heure le chagrin en fait dix.

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