‹ Œuvres complètes de W. ShakespeareChapitre 172 sur 325 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LE GRAND JUGE

Vous suivez partout le jeune prince, comme son mauvais ange.

FALSTÂFF.

Pas précisément, milord ; votre mauvais ange est léger (56) ; moi, au contraire, je suis sûr que quiconque me regardera seulement me prendra sans me peser ; et pourtant, sous certains rapports, je reconnais que je ne suis pas une espèce courante. La vertu obtient si peu d'égard dans ces temps mercantiles que le vrai courage se fait montreur d'ours. L'esprit se fait garçon de cabaret, et épuise sa verve à faire des comptes. Tous les autres dons propres à l'homme, faussés qu'ils sont par la perversité de ce siècle, ne valent pas une groseille à maquereau. Vous qui êtes vieux, vous ne prenez pas en considération notre caractère, à nous autres qui sommes jeunes ; vous jugez la chaleur de notre rate à l'aigreur de votre bile ; et nous qui sommes dans l'effervescence de notre jeunesse, je dois le confesser, nous sommes un peu mauvais sujets.

LE GRAND JUGE

Quoi! vous inscrivez votre nom sur la liste de la jeunesse, vous que tous les caractères de l'âge désignent comme un vieillard ! N'avez-vous pas l'œil humide, la main sèche, le teint jaune, la barbe blanche, la jambe qui décroît, le ventre qui grossit? N'avez-vous pas la voix cassée, l'haleine courte, le menton double, l'intelligence simple, et toutes vos facultés flétries par la caducité? Et encore vous vous donnez pour jeune ! Fi, ti, fi, sir John !

FALSTAFF

Milord, je suis né vers trois heures de l'après-midi avec la tête blanche et un ventre quelque peu replet. Pour ma voix, je l'ai perdue à brailler et à chanter des antiennes. Quant à vous donner d'autres preuves de ma jeunesse, je n'en ferai rien : la vérité est que je suis vieux seulement

par la raison et l'entendement ; et celui qui veut risquer mille marcs contre moi, à qui exécutera le mieux la cabriole, n'a qu'à m'avancer l'argent, et gare à lui! Pour le soufflet que le prince vous a donné, il vous l'a donné avec une brusquerie princière, et vous l'avez reçu avec une noble sensibilité. Je l'en ai grondé, et le jeune lion fait pénitence, non pas dans la cendre, morbleu, mais dans la soie neuve, non pas dans le sac de bure, mais en sac-à-vin.

LE GRAND JUGE

Allons, que Dieu envoie au prince un meilleur compagnon!

FALSTAFF

Que Dieu envoie au compagnon un meilleur prince! Je ne puis me débarrasser de lui.

LE GRAND JUGE

Eh bien, le roi vous a donc séparé du prince Henry : j'apprends que vous devez marcher, avec lord John de Lancastre, contre l'archevêque elle comte de Northumberland.

FALSTAFF

Ouais; j'en rends grâce à votre mignonne et charmante imaginative. Mais, vous tous qui restez au logis à baiser madame la Paix, faites donc des prières pour que nos armées ne se rencontrent pas par une journée chaude ! Car je n'ai pris, pardieu, que deux chemises avec moi, et je ne prétends pas suer extraordinairement. Pour peu que la journée soit chaude, si je brandis autre chose que ma bouteille, je veux ne plus jamais cracher blanc. A peine voit-on poindre une affaire dangereuse qu'on me flanque dedans. Je ne peux pourtant pas durer toujours (57). Mais c'a toujours été la manie de notre nation anglaise : dès qu'elle a quelque chose de bon, elle le met partout. Si vous vous obstinez à dire que je suis vieux, vous devriez me donner du repos. Plût à Dieu que mon nom fût moins terrible à l'en-

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