‹ Œuvres complètes de W. ShakespeareChapitre 19 sur 325 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

[Un appartement dans Ely-House.]

Jean de Gand est étendu sur on lit de repos ; le duc d'York et d'autres seigneurs sont debout près de lui.

JEAN DE GAND

— Le roi viendra-t-il ? Que je puisse rendre mon dernier soupir — dans un conseil salutaire pour son imprudente jeunesse î

YORK

— Ne vous tourmentez pas ; ne vous mettez pas hors d'haleine ; — car c'est en vain que les conseils parviennent à son oreille.

JEAN DE GAND

— Oh ! mais on dit que la voix des mourants — commande l'attention, comme une profonde harmonie. —Quand les paroles sont rares , elles ne sont guère proférées en vain. — Car c'est la vérité quemurmurent ceux qui murmurent leurs paroles à l'agonie. — Celui qui bientôt ne pourra plus rien dire est plus écouté — que ceux dont la jeunesse et la santé inspirent la causerie. — La fin des hommes est plus remarquée que toute leur vie passée. — Le coucher du soleil, le finale d'une mélodie — (l'arrière-goût des douceurs en est toujours le plus doux,) restent — gravés dans la mémoire plus que les choses antérieures. — Bien que Richard

ait refusé d'écouter les conseils de ma vie, — son oreille peut ne pas être sourde à la triste parole de ma mort.

YORK

— Non, elle est absorbée par les accents flatteurs, — par les louanges adressées à sa puissance, et puis — par des vers licencieux dont l'harmonie venimeuse — trouve toujours ouverte l'oreille de la jeunesse, — par le récit des modes de cette superbe Italie — dont notre nation, toujours tardive en ses singeries, — suit les manières en trébuchant dans une basse imitation ! — Survient-il dans le monde une vanité, —quelque vile qu'elle soit, pourvu qu'elle soit neuve,

— vite on l'insinue à l'oreille royale ! — Aussi, les conseils arrivent toujours trop tard, — là oià la volonté se mutine contre l'empire de la raison, — Ne cherche pas à diriger celui qui veut lui-même choisir son chemin. — A peine te reste-t-il un souffle, et tu veux le perdre !

JEAN DE GAND

— Il me semble que je suis un prophète subitement inspiré, — et voici, en expirant, ce que je prédis de lui. — La flamme ardente et furieuse de son orgie ne saurait durer ;

— caries feux violents se consumentd'eux-mêmes.— Les petites pluies durent longtemps, mais les brusques orages sont courts. — Il fatigue vite, celui qui galope trop vite. — La nourriture étouffe qui se nourrit trop avidement. — La futile vanité, insatiable cormoran , — bientôt à bout d'aliments, se dévore elle-même. — Cet auguste trône de rois, cette île porte-sceptre, — cette terre de majesté, ce siège de Mars, — cet autre Éden, ce demi-paradis, — cette forteresse bâtie par la nature pour se défendre — contre l'invasion et le coup de main de la guerre, — cette heureuse race d'hommes, ce petit univers , — cette pierre précieuse enchâssée dans une mer d'argent — qui la défend, comme un rempart, — ou comme le fossé protecteur d'un château, — contre l'envie des contrées moins heureuses, — ce lieu béni,

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