SCÈNE V
cette terre, cet empire, cette Angleterre, — cette nourrice, cettemère féconde de princes vraiment royaux, — redoutables par leur race, fameux par leur naissance, — qui, au service de la chrétienté et de la vraie chevalerie, —ont porté la renommée de leurs exploits — jusque dans la rebelle Judée, jusqu'au sépulcre — du fils bienheureux de Marie, la rançon du monde ; — cette patrie de tant d'âmes chères, cette chère, chère patrie, — chérie pour sa gloire dans le monde, — estmaintenantaffermée (je meurs enle déclarant) , - comme un fief ou une ferme misérable (7). — Cette Angleterre, engagée dans une mer triomphante, — dont la côte rocheuse repousse l'envieux assaut — de l'humide Neptune, est maintenant engagée à l'ignominie- parles taches d'encre et par les parchemins pourris ! — Cette Anglegleterre quiavait coutume d'à sservir les autres, — a consommé honteusement sa propre servitude ! — Oh ! si ce scandale pouvait s'évanouir avec ma vie, — que je serais heureux de mourir !
Entrent le Roi RICHARD, la Reine, Aumerle (8), Bushy, Green, Bagot, Ross et Willoughby.
YORK
— Le roi est venu : ménagez sa jeunesse ; — car les jeunes poulains ardents deviennent furieux quand on les irrite.
— Comment se porte notre noble oncle Lancastre ?
— Comment va, l'homme? Comment se porte le vieux Gand?
JEAN DE GAND
— Oh ! que ce nom convient à ma personne ! — Vieux gant, en vérité, vieille peau racornie ! — En moi la douleur a gardé un long jeûne fastidieux ; — et qui peut
jeûner sans se dessécher? — J'ai longtemps veillé l'Angleterre endormie ; — les veilles amènent la maigreur, et la maigreur est toute décharnée. — Ce bonheur qui soutient un père, — la vue de mes enfants, j'en ai été strictement sevré, — et c'est par cette privation que tu as fait de moi ce que je suis, — un vieux gant bon à jeter dans la fosse, une vieille peau — dont hérite la matrice profonde de la tombe !
— Un malade peut-il jouer si subtilement sur son nom !
JEAN DE GAND
— Non 1 ma misère s'amuse à se moquer d'elle-même ; — puisque tu veux détruire mon nom avec moi, — je me moque démon nom, grand roi, pour te flatter.
— Les mourants devraient-ils flatter ceux qui vivent?
JEAN DE GAND
— Non, non ; ce sont les vivants qui flattent ceux qui meurent.
— Mais toi qui es mourant, tu dis que tu me flattes.
JEAN DE GAND
— Oh ! non, c'est toi qui te meurs, bien que je sois le plus malade.
— Je suis en pleine santé, je respire, et je te vois bien malade.
JEAN DE GAND
— Ah ! celui qui m'a créé sait que je te vois bien malade : —la maladie que tu vois en moi, je la vois en toi. — Ton lit de mort, c'est ce vaste pays, — oti tu languis dans l'agonie de ta renommée. — Et toi, trop insoucieux patient, — tu confies ta personne sacrée aux soins — des médecins mêmes qui ont fait ton mal. — Mille flatteurs siègent sous ta couronne, — dont le cercle n'est pas plus large que ta