SCÈNE vni
voir, grâce aux révolutions des temps, — les montagnes s'aplanir, et le continent, —las de sa solide fermeté, se fondre dans la mer, ou, à d'autres époques, — la ceinture de plages de l'Océan — devenir trop large pour les flancs do Neptune! Que ne peut-on voir toutes les dérisions du sort
— et de combien de liqueurs diverses la fortune — remplit la coupe des vicissitudes! (67) Oh ! si tout cela pouvait se voir, — lo plus heureux jeune homme, à l'aspect de la roule à parcourir, — des périls passés, des traverses futures, — voudrait fermer le livre et s'asseoir et mourir !... — 11 n'y a pas dix ans — que Richard et Northumberlond, grands amis, —banquetaient ensemble; et, deux années plus tard,
— ils étaient en guerre !... Il y a huit ans h peine, — ce Percy était l'homme le plus proche de mon cœur; — il travaillait, comme un frère, à mes succès, — et mettait à mes pieds son amour et sa vie; — il allait pour moi, à la face même de Richard, — lui jeter un défi. Mais qui de vous était là?
A Warwick.
— Vous, cousin Névil, si j'ai bonne mémoire, — vous étiez là, quand Richard, les yeux inondés delarmes, — rebuté et honni par Northumberland, — prononça ces paroles devenues aujourd'hui prophétiques : — 0 Northumberland^ qui as servi d' échelle — à mon cousin Bolinghrolie pour monter sur le trône... — (Dieu sait pourtant que telle n'était pas d'abord mon intention ; — mais la nécessité fit pencher l'Etat si bas — que la couronne et ma tête durent se toucher)... Un temps viendra, poursuivit-il, — wn temps viendra oîi ce crime hideux, formant un ahcès, — éclatera en corruption ! Et il continua,]— prédisant les événements de notre époque — et la rupture de notre amitié.
WARWICK
Il y a dans toutes les vies humaines des faits - (|ui représentent l'état des temps évanouis; — en les obscrvaiil,
un homme peut prédire, — presque à coup sûr, le développement essentiel des choses - encore à naître, qui sont recelées— en germe dans leurs faibles prodromes, — et que l'avenir doit couver et faire éclore. — Aussi, d'après cette formation nécessaire , — le roi Richard a pu parfaitement deviner — que la trahison, commise envers lui par le grand Northuraberland, — serait le germe d'une trahison plus grande — qui, pour s'enraciner, ne trouverait de terrain — qu'à votre détriment.
LE ROI
Ces choses sont-elles des nécessités? — Alors recevonsles comme des nécessités. - Et c'est encore la nécessité qui nous presse en ce moment. — On dit que l'évêque et Northumberland — sont forts de cinquante mille hommes.
WARWICK
Cela ne peut être, milord. — La rumeur, pareille à la voix de l'écho, double — le nombre de ceux qu'on redoute. Que Votre Grâce veuille bien — se mettre au lit ; sur mon âme, milord, — les forces que vous avez déjà envoyées — remporteront bien aisémentcette victoire. — Pour vous tranquilliser mieux encore, j'ai reçu — la nouvelle certaine que Glendower est mort. — Votre Majesté n'est pas bien depuis quinze jours ; — et en se désheurant ainsi elle ne peut qu'accroître — son mal.
LE ROI
Je vais suivre votre conseil. — Ah ! si nous n'avions pas sur les bras ces guerres intestines, —nous partirions, chers lords, pour la Terre-Sainte.
Ils sortent.
[Le Glocestershire. Une cour devant la maison du juge Shallow.]
Entrent, de différents côtés, Shallow et Silence; puis HIoisi^ Ombre, Verrue, Faible, Yeau et des domestiques, qui se tiennent au fond de la scène.
SHALLOW
Avancez, avancez, avancez. Donnez-moi la main, monsieur, donnez-moi la main, monsieur : un homme bien matinal, par la sainte croix ! Et comment va mon bon cousin Silence ?
SILENCE
Bonjour, bon cousin Shallow.
SHALLOW
Et comment va ma cousine, votre compagne de lit? et votre brillante Qlle, ma filleule, Hélène?
SILENCE
Hélas ! ce n'est pas un merle blanc, cousin Shallow.
SHALLOW
Par oui et par non, monsieur, j'ose dire que mon cousin WiUiamest devenu un bon étudiant. Il esttoujoursà Oxford, n'est-ce pas?
SILENCE
Vraiment, oui, monsieur, à mes frais.
SHALLOW
Il va donc bientôt aller aux écoles de droit. J'ai été dans le temps à celle de Saint-Clément, où je pense qu'on parle encore de ce fou de Shallow.
SILENCE
On vous appelait ce gaillard de Shallow alors, cousin.
SHALLOW
Par la messe, on m'appelait n'importe quoi ; car effecti*
vemont j'aurais fait n'importe quoi, et rondement encore. Il y avait moi, et le petit John Doit de Stafîordsiiire , et le noir George Nu, et Francis Rongeos, et Will Squele (68), un garçon de Cotswold ; vous n'auriez pas trouvé quatre bretailleurs comme nous ; et je puis dire que nous savions où étaient les bons cotillons ; et nous avions le meilleur d'eux tous à commandement. Jack Falstaff, aujourd'hui sir John, était alors enfant, et page de Thomas Mowbray, duc de Norfolk (69).
SILENCE
Ce sir John, cousin, qui va venir ici pour des soldats ?
SHALLOW
Le même sir John, précisément le même. Je lui ai vu fendre la tête de Skogan à la porte du collège (70), quand il n'était encore qu'un galopin, pas plus haut que ça. Et le même jour je me suis battu avec un Samson Stockfiche, un fruitier, derrière Gray's-Inn. Oh ! les folles journées que j'ai passées! et de voir combien de mes vieilles connaissances sont mortes !
SILENCE
Nous suivrons tous, cousin.
SHALLOW
Certainement, certainement ; bien sûr, bien sûr. La mort, comme dit le psalmiste, est certaine pour tous ; tous mourront. Combien un bon couple de bœufs à la foire de Stamfort?
SILENCE
Ma foi, cousin, je n'y ai pas été.
SHALLOW
La mort est certaine... Est-ce que le vieux Double de votre ville vit encore?
SILENCE
Il est mort, monsieur.