SCÈNE IX
BARDOLPHE.
Allons, mettez-vous de côté.
MOISI
Moi aussi, je vous en prie, monsieur le caporal capitaine, pour l'amour de ma vieille dame, soyez mon ami ; elle n'a personne pour lui faire son service, quand je serai parti ; elle est vieille, et ne peut pas s'aider elle-même : vous aurez quarante shillings, monsieur.
BARDOLPHE.
Allons, mettez-vous de côté.
FAIBLE
D'honneur, ça m'est égal... Un homme ne peut mourir qu'une fois. Nous devons une mort à Dieu... Je n'aurai jamais l'âme basse. Si c'est ma destinée, soit; sinon, soit encore! Nul n'est trop bon pour servir son prince; et, advienne que pourra, celui qui meurt cette année est quitte pour l'année prochaine.
BARDOLPHE.
Bien dit; tu es un brave garçon.
FAIBLE
Ma foi, je n'aurai jamais l'âme basse.
Rentrent Falstaff, Shallow et Silence.
FALSTAFF
Allons, monsieur, quels hommes prendrai-je ?
SHALLOW
Les quatre qui vous plairont.
BARDOLPHE, bas, h Falstaff.
Monsieur, un mot... J'ai trois livres pour libérer Moisi et Veau.
FALSTAFF, bas, à Bardolphe-
Va, c'est bien.
SHALLOW
Allons, sir John, quels sont les quatre que vous voulez?
FALSTAFF
Choisissez pour moi.
Eh bien donc, Moisi, Veau, Faible et Ombre.
FALSTAFF
Moisi et Veau... Vous, Moisi, restez chez vous jusqu'à ce que vous soyez tout à fait impropre au service ; et vous, Veau, jusqu'à ce que vous y soyez propre. Je ne veux pas de vous.
SHALLOW
Sir John, sir John, ne vous faites pas tort à vous-même ; ce sont vos plas beaux hommes, et je voudrais voir à votre service ce qu'il y a de mieux.
FALSTAFF
Allez-vous m'apprendre, maître Shallow, à choisir un homme? Est-ce que je me soucie, moi, des membres, de la vigueur, de la stature, de la grandeur et de la corpulence extérieure d'un homme ! Donnez-moi le cœur, maître Shallow. Voilà Poireau ; vous voyez quelle apparence hétéroclite il a ! Eh bien, il va vous charger et vous décharger son arme aussi vite que le marteau d'un étameur ; vous le verrez aller et venir aussi lestement qu'un brasseur remplissant ses seaux. Et ce gaillard tout en profil. Ombre, donnez-moi cet homme -là : il ne présente pas de point de mire à l'ennemi; autant vaudrait pour un adversaire ajuster le tranchant d'un canif. Et, dans une retraite, avec quelle prestesse courrait ce Faible, le tailleur pour femmes! Oh! donnez-moi les hommes de réforme ; et mettez-moi à la réforme les beaux hommes!... Place-moi une arquebuse dans les mains de Poireau, Bardolphe.
BARDOLPHE.
Tiens, Poireau , enjoué ! ainsi, ainsi, ainsi.
FALSTAFF
Allons, maniez-moi votre arquebuse. C'est ça! trèsbien!... allons!... très-bien! excessivement bien!... Oh!
donnez-moi un tireur petit, décharné, vieux, noué, pelé !.. A merveille, Poireau. Tu es un bon drille!... Tiens, voici untestonpour toi.
SHÂLLOW.
Il n'est point passé maître en son art ; il ne manœuvre pas bien. Je me rappelle que sur le pré de Mile-End, à l'époque oii j'étais à Clément' s-Inn (je jouais alors sir Dagonet (72) dans la pantomime d'Arthur), il y avait un petit luron qui vous maniait son arme comme ceci ; et il se démenait, et il se démenait, et il vous marchait en avant, et il vous marchait en avant : ra ta ta, faisait-il ; pan, faisait-il ; et il partait encore, et il revenait encore. Je ne reverrai jamais un pareil gaillard.
FALSTAFF
Ces gaillards-là feront mon affaire, maître Shallow... Dieu vous garde, maître Silence! je n'userai pas beaucoup de paroles avec vous. Portez-vous bien tous deux, messieurs ; je vous remercie : j'ai une douzaine de railles à faire ce soir. Bardolphe, donnez des habits aux soldats. SHALLOW.
Sir John, que le Seigneur vous bénisse et fasse prospérer vos affaires ! que Dieu nous envoie la paix ! A votre retour, faites-moi visite ; nous renouvellerons notre ancienne accointance : peut-être irai~je avec vous à la cour.
FALSTAFF
Je le désirerais beaucoup, maître Shallow.
SHALLOW
Allons; j'ai tout dit. Portez-vous bien.
FALSTAFF
Portez-vous bien, gentils gentlemen.
Sortent Shallow et Silence.
En avant, Bardolphe ; emmène les hommes.
Bardolphe sort avec les recrues.
FALSTAFF, seul.
A mon retour je tâterai ces magistrats : je vois le fond du
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juge Shallow. Seigneur ! Seigneur ! Combien, nous autres vieux hommes, nous sommes sujets à ce vice du mensonge ! Cej uge étiquG n'a fait que me bavarder sur les extravagances de sa jeunesse et sur ses exploits dans Turnbull-Street (73); et sur trois mots, il y avait un mensonge, tribut plus exactement payé à l'auditeur que le tribut du grand Turc. Je me le rappelle à Clément's-Inn, comme un de ces bonshommes qu'on fait, après souper, d'une rognure de fromage. Quand il était nu, il faisait à tout le monde l'etïet d'un radis fourchu, surmonté d'une tête fantasquement taillée au couteau. Il était si chétif que, pour une vue un peu trouble, ses dimensions étaient tout à fait invisibles. Il était le génie même de la famine ; pourtant paillard comme un singe ; les putains l'appelaient Mandragore. Il arrivait toujours à l'arrière-garde de la mode ; et il chantait à ses femelles avachies 'es chansons qu'il entendait siffler à des charretiers, et il jurait que c'était des fantaisies ou des nocturnes de lui. Et maintenant voilà ce sabré de bois du Vice devenu écuyer ! Et il parle de Jean de Gand aussi familièrement que s'il avait été son frère d'armes; et je jurerais qu'il ne l'a jamais vu qu'une fois, dans la cour du Carrousel, et alors qu'il eut la tête fendue pour s'être faufdé parmi les gens du maréchal. Je le vis, et je dis à Jean de Gand qu'il était plus mince qu'un gant; car vous l'auriez aisément fourré, lui, et tout son costume, dans une peau d'anguille. L'étui d'un hautbois eût été pour lui un palais, une cour ; et maintenant il a des terres et des bœufs. Allons! je me lierai avec lui, si je reviens ; et je jouerai de malheur, si je n'en fais pas une pierre philosopbale à mon usage. Si le jeune goujon est une amorce pour le vieux brochet, je ne vois point pourquoi, selon la loi de nature, je ne le happerais pas. Vienne l'occasion, et c'est dit.
11 sort.