‹ Œuvres complètes de W. ShakespeareChapitre 226 sur 325 · SCÈNE XUI · texte numérisé non relu

SCÈNE XUI

à peine soutenu par une faible brise, — sera bien vite abattu : mon jour s'assombrit, — Tu as volé ce qui, dans quelques heures, — était à toi sans crime ; et au moment de ma mort,

— tu as mis le sceau à mes prévisions. — Ja vie m'a prouvé que tu ne m'aimais pas, — et tuas voulu que, mourant, j'en eusse la certitude. — Tu recelais dans ta pensée mille poignards ~ que tu as aiguisésiBur ton cœur de pierre — pour en frapper la dernière demi-heure de ma vie. — Eh quoi ! tu ne peux pas me tolérer une demi-heure ! — Pars donc, et va toi-même creuser ma tombe ! — Commande aux cloches joyeuses de sonner à ton oreille, —non pour ma mort, mais pour ton couronnement ! — Que toutes les larmes qui devaient arroser mon cercueil — jaillissent en onction sainte sur ta tête ! — Confonds-moi sur le champ avec la poussière de l'oubli, —et donne aux vers ce qui t'a donné l'être.

— Chasse mes officiers, casse mes décrets ; — car maintenant le moment est venu de rire de l'ordre. — Henry V est couronné. Debout, la folie ! — A bas la grandeur royale ! Vous tous, sages conseillers, arrière ! — Et maintenant affluez à la cour d'Angleterre, — singes de fainéantise , accourus de tous les pays! — Maintenant, pays voisins, purgez-vous de votre écume, — Avez-vous quelque ruffian qui jure, boive, danse, — fasse ripaille la nuit, vole, assassine et commette — les plus vieux forfaits de la façon la plus neuve ? — Soyez heureux, il ne vous troublera plus. — L'Angleterre va d'une double dorure couvrir sa triple ordure ! — L'Angleterre va lui donner mandat, honneurs, puissance ! — Car le cinquième Henry arrache à la licence domptée — la muselière de la répression, et la chienne sauvage — va plonger sa dent dans la chair de l'innocent. — 0 mon pauvre royaume, malade des déchirements civils! — Si mon gouvernement n'a pu te préserver du désordre, — que deviendras-tu, quand le désordre sera ton gouvernement ! — Oh ! tu redeviendras

un désert, — peuplé par les loups, tes anciens habitants !

LE PRINCE HENRY, s'agenouillant.

— Oh ! pardonnez-moi, mon suzerain ! si les pleurs — n'avaient opposé à ma parole leur humide obstacle, — j'aurais prévenu ces reproches amers et pénétrants, — avant que votre douleur eût parlé, avant qu'elle se fût ainsi emportée devant moi... Voici votre couronne ; — et puisse Celui qui porte la couronne éternelle — vous conserver longtemps celle-ci! Sijel'aime — autrementquecomme l'emblème de votre honneur et de votre renom, — puissé-je ne jamais me relever de cette humble posture — que mon âme intimement loyale et respectueuse - me commande comme l'hommage extérieur de sa soumission ! — Dieu sait, quand je suis entré ici — et que j'ai trouvé Votre Majesté sans souffle apparent, — quel froid mortel a saisi mon cœur ! Si je dissimule, — oh ! puissé-je mourir dans mon égarement actuel, — sans avoirle temps de montrer au monde incrédule

— le noble changement queje méditais! — M'étant approché pour vous regarder, vous croyant mort, — presque mort moi-même, sire, de l'idée que vous l'étiez, —je me suis adressé à la couronne , comme si elle pouvait comprendre,

— et je l'ai ainsi apostrophée : Les soucis, à toi attachés,

— ont épuisé la personne de mon père. — Aussi, tu as beau être du meilleur or; tu es de V or le plus mauvais. — Quoique d'un moindre carat, bien plus précieux est Vor — qui, devenu une médecine potable , préserve la vie ! — Car toi, toute splendide, tout honorée, toute renommée que tu es, — tu dévores qui te prend ! C'est ainsi, mon très-royal suzerain^

— qu'en accusant la couronne, je l'ai mise sur ma tête, — pour m'essayer avec elle, comme avec un ennemi — qui aurait sous mes yeux assassiné mon père :• — querelle de loyal héritier. — Mais si son contact a empoisonné mon cœur de joie, — ou enflé mon âme d'un excès d'orgueil, — si un esprit de rébellion ou de vanité — m'a. fait accueiUir

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