LES DEUX LORDS
Sa vie passée n'annonce pas moins.
Allons, milords, je ne sais si c'est le sommeil ou l'approche de l'assoupissement de la mort, mais je me sens grande envie de dormir. Ainsi, mes bons lords, mon fils, tirez les rideaux, quittez ma chambre et faites bercer mon sommeil par la musique.
Tous sortent. Le roi expire.
(81 ) « Dans la quatorzième et dernière année du règne du roi Henry, un conseil fut tenu dans Whilefriars, à Londres, auquel il fut résolu de construire et d'équiperdes navires et des galères pour un voyage que le roi voulait faire en Terre Sainte afin de recouvrer la cité de Jérusalem sur les infidèles. Le lendemain de la Chandeleur commença un Parlement qu'il avait convoqué à Londres ; mais il trépassa avant que ce même Parlement eût fini sa session. Car alors même que ses approvisionnements étaient complets et qu'il était muni de toutes les choses nécessaires à l'expédition royale qu'il prétendait faire en Terre Sainte, il fut saisi d'une maladie grave qui n'était pas la lèpre, dit maître Hall (comme l'imaginaient ces stupides moines), mais une véritable apoplexie. Durant cette maladie dernière (racontent plusieurs écrivains), il fit mettre sa couronne sur un oreiller à son chevet, et soudain ses angoisses l'accablèrent si cruellement qu'il resta gisant comme si tous les esprits vitaux l'avaient quitté. Ceux qui étaient près de lui, croyant vraiment qu'il était trépassé, couvrirent sa face d'un drap blanc. Le prince son fils, étant averti de cela, entra dans la chambre, prit la couronne et sortit. Le père, étant soudainement revenu de cet évanouissement, reconnut vite que sa couronne n'était plus là ; et, ayant appris que le prince son fils l'avait emportée, il le fit venir en sa présence pour lui demander ce que signifiait cette mauvaise action. Le prince répondit avec une bonne audace :
— Seigneur, selon mon jugementet selon le jugement de tous,
VOUS sembliez mon à ce monde ; conséquemment, étant votre plus proche héritier présomptif, j'ai pris la couronne comme mienne, et non comme vôtre.
— Ah 1 beau fils, dit le roi avec un grand soupir, quel droit j'y avais, le ciel le sait!
— Ah 1 dit le prince, puisque vous mourez roi, j'aurai le diadème, et je prétends le garder avec l'épée contre tous mes ennemis, comme vous l'avez fait.
— Eh bien, dit le roi, je m'en remets à Dieu. Souvenez-vous de bien agir.
« Et sur ce, il se retourna dans son lit et bientôt après trépassa à Dieu, dans une chambre de l'abbaye de Westminster appelée Jérusalem. Nous trouvons qu'il fut pris de sa dernière maladie, tandis qu'il faisait ses prières à la châsse de saint Edouard, afin d'obtenir pour ainsi dire son congé avant d'entreprendre son voyage. 11 fut si soudainement et si gravement saisi que ceux qui l'entouraient craignaient qu'il ne mourût sur-le-champ. Aussi, pour le ranimer, s'il était possible, ils le portèrent dans une chambre voisine qui appartenait à l'abbé de Westminster. Là on le mit sur un grabat et on employa tous les remèdes pour le faire revivre. A la fin il reprit sa voix et ses sens; et se trouvant dans un appartement étranger qu'il ne connaissait pas, il voulut savoir si la chambre avait un nom particulier; à quoi on lui répondit qu'elle s'appelait Jérusalem. Alors le roi dit :
— Louange à notre père céleste, car maintenant je sais que je mourrai dans cette chambre ; selon la prophétie faite sur moi, je quitterai celte vie dans Jérusalem. — [Holinshed).
(82) Cette entrée est ainsi indiquée dans le texte original : « Entrent SincMo et trois ou quatre officiers. » Dans toute la scène, le nom de Sincidoesl substitué à celui du premier sergent. On a conclu de là que le rôle de l'estafier était joué par l'acteur Sincklo qui, effectivement, faisait partie de la troupe du Globe.
(83) Extrait du drame anonyme Les fameuses victoires du roi Henry cinquième : 1580.
Entre un voleur.
LE VOLEUR
Ah! Dieu ! je ressemble beaucoup à un oiseau qui vient de s'échapper de ?a cage. Car aussitôt que niilord le grand juge a appris que le vieux roi était mort, il s'est empressé da me relâcher par crainte de monseigneur le jeune prince. Mais voici venir quelques-uns de ses compagnons. Je veux voir si je ne puis rien obtenir d'eux en raison de nos vieilles relations.
Entrent Oldcastle, Tom et Ned, effarés.
TOM
Tudieu! le roi est mort.
OLDCASTLE
Mort! alors, tudieu, nous allons tous être rois.
NED
Tudieu! je vais être lord grand juge d'Angleterre.
TOM, au voleur.
Comment! vous voilà échappé de prison ?
NED
Tudieu! comme le coquin pue!
OLDCASTLE
Eh! que vas-tu devenir à présent?... Arrière le coquin I comme il pue!
LE VOLEUR
Morbleu 1 je vais reprendre du service chez mon maître.
TOM
Sangdieu ! crois-tu qu'il consentirait à avoir près de lui un galeux comme toi? Eh I l'ami, il est roi à présent.
NED
Tiens! voici une couple d'angelots pour toi, et décampe. Car le roi passera par ici dans un moment. Et plus tard je parlerai de toi au roi.
Le voleur sort.
OLDCASTLE
Oh ! que cela m'a fait dn bien de voir couronner le roi ! Il me semblait que son trône était l'image du ciel et sa personne l'image de Dieu.
NED
Mais qui aurait cru que le roi aurait ainsi changé de mine?
TOM
Ce n'est qo'une petite ruse pour faire croire au peuple qu'il est affligé de la mort de son père.
OLDCÂSTLE.
Avez-vous vu avec quelle majesté il a envoyé son ambassade en France pour dire au roi français que Henry d'Angleterre réclame la couronne, et que Henry d'Angleterre l'aura ?
La trompette sonne.
INED.
Tadieul le roi arrive I rangeons-nous.
Entrent le Roi avec I'Auciievéque et le lord d'OxFORD. OLDCASTLE, au roi.
Comment allez-vous, milord?
NED
Comment va,Harry? bah! milord, mettez de côté ces airs maussades. Vous êtes roi, et tout le royaume est à vous. Allons, l'ami, est-ce que vous ne vous rappelez pas vos anciennes paroles? Vous savez que je dois être lord grand juge d'Angleterre. Sur ma parole, milord, vous me semblez bien changé. Ce n'est pourtant qu'une légère mélancolie, pour faire croire aux gens que la mort de votre père vous afflige. Ce n'est rien de plus.
Ned, réforme tes façons, je te prie, et sois plus réservé dans tes expressions. Ma sincère douleur ne saurait être réglée par ton verbiage flatteur et hypocrite. Tu dis que je suis changé. Je le suis en effet; et il faut que tu changes bien vite toi-même; sinon je te ferai changer. OLDCASTLE.
Tudieu! qu'en dites-vous? Sangdieu! ce n'est pas mélodieux comme une musique.
TOM
J'espère que nous n'avons en riou offensé Volrc Grâce.
Ah! Toni, votre e:^i3lenco passée m'afilige et me force è abandonner et à renier votre compagnie pour toujours. Aussi je vous défends, sous peine de mort, d'approcher de ma cour dans un rayon de moins de dix railles. Alors, si j'entends bien parler de vous, il se peut que je fapse quelque chose pour vous. Autrement n'attendez pas plus de faveur de moi que d'aucun autre. Et sur ce, partez. Nous avons à parler d'autre chose.
Sortent Oldcastlc, Tom et Ned.
Extrait de la chronique d'Holinshed :
« Ce roi (Henry V) était un iiomrae qui savait montrer com-
ment les honneurs doivent changer les mœurs; car, aussitôt après avoir été investi de l'aulorilé royale et avoir reçu la couronne, il se détermina à assumer la forme d'un nouvel homme, tournant l'insolence et l'extravagance en gravité et en sobriété. Et, comme il avait passé sa jeunesse en passe-temps voluptueux et dans Ip désordre de l'orgie avec une bande de libertins prodigues et de compagnons ingouvernables, il les bannit désormais de sa présence, leur défendonî, sous des peines sévères, d'approcher, loger ou séjourner à moins de dix milles de sa cour ou résidence ; et à leur place il choisit des hommes de gravité, d'esprit et de haute politique. »