‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 100 sur 142 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

pape se rétractât dans une lettre adressée à l'empereur. Les cardinaux Pignatelli et Saluzzo me répondirent qu'il était à craindre que Napoléon, prévenu à temps par cette lettre des intentions du pape, n'employât tous les moyens en son pouvoir pour empêcher le pape et les cardinaux de faire connaître cette rétractation au monde catholique. Alors les cardinaux Consalvi et Litta, qui avaient approuvé mon avis, firent observer que le pape pouvait faire lire la copie de cette lettre à tous les cardinaux , et les autoriser à publier sa rétractation par tous les moyens possibles. De cette manière , disaient-ils , nous sauvons les convenances, et nous trouverons tôt ou tard le moyen de divulguer la révocation du concordat. Les cardinaux présents approuvèrent cet expédient , et les cardinaux Mattei et de Pietro, qui étaient absents , y adhérèrent.

Le cardinal Consalvi fut désigné d'un commun accord pour soumettre cette mesure au pape, qui l'adopta sur-le-champ. Après la composition de la minute , que l'on voulait conserver comme document authentique , le pape écrivit de sa main la copie destinée à l'empereur. Il était si faible, si abattu, qu'il pouvait à peine tracer quelques lignes par jour. 11 est bon de raconter comment il parvint à terminer ce travail , pour donner une idée de la rigoureuse surveillance à laquelle il était soumis. Pendant qu'il célébrait ou entendait la messe, un agent du gouvernement français visitait ses appartements, ouvrait son bureau et les armoires avec d'autres clefs, et inspectait tous les papiers du Saint-Père. Le pape, qui s'en était aperçu lui-même, ne pouvait donc laisser aucun écrit dans son appartement. Ainsi chaque matin , à son retour de la messe , les cardinaux de Pietro et Consalvi lui apportaient le papier sur lequel il avait écrit la veille ; Pie VII y ajoutait encore quelques lignes. Vers les quatre heures après-midi , j'entrais dans son appartement , et la même opération se renouvelait. Je cachais ensuite la minute et la copie sous mes habits, et je les portais dans la maison qu'habitait le cardinal Pignatelli. Le lendemain une personne sûre les reportait au château. Le Saint-Père fut souvent obligé de recommencer ce travail , soit à cause de quelque changement apporté à la minute , soit à cause de quelque accident provenant de son chef. Je me souviens que, lorsque je traversais le château, muni de ces papiers, et que je passais devant les sentinelles , la crainte d'être arrêté et fouillé me mettait dans une telle agitation

328 MlÎMOilŒS SI H LE l'OMlFICAl DE l'IK VII.

que j'en suais véritablement, malgré l'air glacial de la saison. Le pape parvint enfin à terminer sa lettre , que je rapporte ici dans toute son étendue.

« SlKE,

« Quelque pénible que soit à notre cœur l'aveu que nous allons « faire à Votre Majesté , quelque peine que cet aveu puisse lui cau- <c ser à elle-même, la crainte des jugements de Dieu, dont notre « grand âge et le dépérissement de notre santé nous rapprochent « tous les jours davantage , doit nous rendre supérieur à toute con- (( sidération humaine , et nous faire mépriser les terribles angoisses « auxquelles nous sommes en proie en ce moment.

« Commandé par nos devoirs, avec cette sincérité, cette franchise « qui convient à notre dignité et à notre caractère, nous déclarons à « Votre Majesté que , depuis le 25 janvier, jour où nous apposâmes « notre seing aux articles qui devaient servir de base au traité défi- « nitif dont il y est fait mention , les plus grands remords et le plus (« vif repentir n'ont cessé de déchirer notre âme , qui ne peut plus Cl trouver ni paix ni repos.

(( Nous reconnûmes aussitôt, et une continuelle et profonde médi- « tation nous fait sentir chaque jour davantage l'erreur dans laquelle « nous nous sommes laissé entraîner, soit par Tespérance de terminer « les différends survenus dans les affaires de l'Église, soit aussi par (d e désir de complaire à Votre Majesté.

« Une seule pensée modérait un peu notre affliction : c'était l'es- « poir de remédier, par l'acte de l'accommodement définitif, au mal « que nous venions de faire à l'Église en souscrivant ces articles. (( Mais quelle ne fut pas notre profonde douleur, lorsque, à notre (( grande surprise , et malgré ce dont nous étions convenu avec (( Votre Majesté, nous vîmes publier, sous le titre de concordat, ces « mêmes articles qui n'étaient que la base d'un arrangement futur ! <( Gémissant amèrement et du fond de notre cœur sur l'occasion de (( scandale donnée à l'Eglise par la publication desdits articles , « pleinement convaincu de la nécessité de le réparer, si nous pûmes « nous abstenir pour le moment de manifester nos sentiments et de <( fait entenddre nos réclamations, ce ne fut uniquement que par

QDATRIÈME PARTIE (I8l3 — 1814). 329

ti prudence , pour éviter toute précipitation dans une affaire aussi <( capitale.

« Sachant que , sous peu de jours, nous aurions la consolation de <( voir le sacré collège, notre conseil naturel, réuni auprès de nous, « nous voulûmes l'attendre pour nous aider de ses lumières , et <( prendre ensuite une détermination , non sur ce que nous nous re- (( connaissions obligé de faire en réparation de ce que nous avions (( fait, car Dieu nous est témoin de la résolution que nous avions « prise dès le premier moment , mais bien sur le choix du meilleur « mode à adopter pour l'exécution de cette même résolution.

« Nous n'avons pas cru pouvoir en trouver un plus conciliable (( avec le respect que nous portons à Votre Majesté, que celui de (( nous adresser à Votre Majesté elle-même et de lui écrire cette « lettre. C'est en présence de Dieu, auquel nous serons bientôt obligé (( de rendre compte de l'usage de la puissance à nous confiée, comme (( vicaire de Jésus-Christ , pour le gouvernement de l'Eglise, que nous « déclarons, dans toute la sincérité apostolique, que notre conscience (( s'oppose invinciblement à l'exécution de divers articles contenus (( dans l'écrit du 25 janvier. Nous reconnaissons avec douleur et « confusion que ce ne serait pas pour édifier, mais pour détruire^ « que nous ferions usage de notre autorité, si nous avions le mal- (( heur d'exécuter ce que nous avons imprudemment promis , non « par aucune mauvaise intention , comme Dieu nous en est témoin , « mais par pure faiblesse et comme cendre et poussière.

« Nous adresserons à Votre Majesté , par rapport à cet écrit signé « de notre main, les mêmes paroles que notre prédécesseur Pascal H « adressa, dans un bref à Henri V, en faveur duquel il avait fait aussi « une concession qui excitait à juste titre les remords de sa con- « science ; nous vous dirons avec lui : Notre conscience reconnaissant (( notre écrit mauvais, nous le confessons mauvais , et, avec l'aide du (( Seigneur, nous désirons qu'il soit cassé tout à fait, afin qu'il n'en ré- « suite aucun dommage pour l'Eglise , ni aucun préjudice pour notre « âme.

u Nous reconnaissons que quelques-uns des susdits articles sont (( susceptibles d'être amendés par une nouvelle rédaction, au moyen <( de quelques modifications et changements ; mais nous reconnais- « sons en même temps que d'autres sont essentiellement mauvais,

«contraires à la justice, au gouvernement de l'Église que Jésus- « Christ lui-même a établi , qu'ils sont par là même inexécutables , et « doivent être entièrement abolis.

(( Comment pourrions-nous , par exemple , commettre la grande « injustice de priver de leurs sièges, sans une raison canonique, tant (( de vénérables évêques, dont tout le crime est d'avoir suivi nos in- « structions? Comment pourrions-nous encore , Sans une raison ca- (( nonique, admettre la suppression de leurs sièges? Votre Majesté se (( rappellera sans doute le cri qui s'éleva dans l'Europe , et en France « même, lorsqu'on 1801 nous fîmes usage de notre autorité pour pri- (( ver de leurs sièges les anciens évêques de France , après toutefois « interpellation et demande de démission. Et cependant cette mesure « avait été reconnue nécessaire dans ces temps malheureux , pour « mettre fin à un schisme déplorable , et ramener une grande nation « à l'unité et au giron de la catholicité. Mais dans les circonstances « actuelles, quelle est la grande nécessité qui pourrait justifier dece vant Dieu et devant les hommes les mêmes mesures ?

« Comment pourrions-nous encore approuver un règlement sub- « versif de la divine constitution de l'Église de Jésus-Christ , qui a « établi lui-même la primauté de Pierre et de ses successeurs, le rè- « glement qui soumet notre puissance à celle d'un métropolitain , en « lui accordant le droit de conférer l'institution canonique aux évê- « ques nommés , que , dans certains cas , le souverain pontife n'aurait (( pas jugé , dans sa sagesse , devoir instituer? Ne serait-ce pas con- « stituer juge et réformateur du chef de la hiérarchie le métropoli- « tain , lui son inférieur, et qui lui doit soumission et obéissance ? (( Pourrions-nous introduire dans l'Église de Dieu cette nouveauté « inouïe , que le métropolitain pût donner l'institution canonique (( contre la volonté du chef de l'Église? Dans quel gouvernement bien « réglé est-il concédé à une autorité inférieure de pouvoir faire ce que « le chef du gouvernement a cru ne pas devoir faire ? A quels désor- « dres, en outre, à quels schismes également funestes à l'Etat et à « l'Eglise n'ouvririons-nous pas la porte par une telle concession ! « Ne mettrions-nous pas les pontifes romains dans la nécessité do se « séparer des évêques institués par le métropolitain , au mépris de (( l'autorité pontificale ?

« Pourrions-nous d'ailleurs dépouiller le Saint-Siège d'une de ses

QUATRIÈME PAIîiïE (Î8l3 — iSli)- S31

« premières prérogatives, nous qui sonimes obligé , par les serments « les plus solennels, à les soutenir et à les défendre , au prix même « de notre sang? Mais Votre Majesté dira peut-être que nous avions « souscrit ces mêmes concessions dans un bref daté de Savone , qui « ne fut pas accepté par Votre Majesté , et dont elle nous fît notifier « officiellement le refus. Nous ne répondrons, Sire , qu'en faisant « l'humble aveu deJa faute dans laquelle nous nous laissâmes entraî- « ner, dans notre fâcheuse position, par l'espérance de remédier aux « maux de l'Église , sans toutefois réfléchir que cette innovation de- « viendrait une source de maux bien plus funestes et sans cesse re- « naissants. D'ailleurs, ce bref n'ayant pas été accepté par Votre Ma- « jesté, la concession qu'il contenait demeure non avenue, et nous ne' (( pouvons qu'admirer en cela les vues de la divine Providence, qui « veille au gouvernement de l'Église. Mais quand bien même ce bref « subsisterait encore, les mêmes raisons qui militent contre l'article « dont il est question ci-dessus nous forceraient également de le ré- (( voquer.

(( Nous ne pouvons néanmoins dissimuler que notre conscience nous « reproche encore de n'avoir pas fait mention, dans les susdits arti- « clés, de nos droits sur les domaines de l'Église , droits que notre « ministère et les serments prêtés à notre exaltation au pontificat nous « obligent de maintenir, de revendiquer et conserver. Et as^rémeiit (( la lettre que Votre Majesté nous a adressée ne remédie pas d'une « manière suffisante à cet oubli de nos devoirs.

«Par ces motifs, et d'autres non moins graves concernant tant les « articles précités que ceux dont nous n'avons pas parlé, et notam- « ment l'article V du traité du 25 janvier, motifs qu'il serait trop long « d'exposer ici, il est évident que nos inflexibles devoirs nous en dé- « fendent absolument l'exécution.

(( Si nous connaissons pleinement la force des stipulations , nous « savons aussi que , lorsqu'elles se trouvent en opposition avec les (( institutions divines et nos devoirs , nous sommes obligé de céder « à l'empire d'une obligation d'un ordre supérieur, qui nous en dé- « fend l'exécution et les rend illicites.

« Tout en cédant au cri de notre conscience, qui nous ordonne de u faire cette déclaration à Votre Majesté , nous nous empressons de a lui faire connaître que nous désirons ardemmeui d'en venir à un

332 MÉMOIRES SUK LE PONTIFICAT DK PIE Vil.

« accommodement définitif , dont les bases fondamentales soient en « harmonie avec nos devoirs.

« C'est dans ces sentiments que nous pouvons assurer Votre Ma- « jesté (aussitôt qu'il sera venu à notre connaissance qu'elle con- « sent à ce que nous lui avons exposé dans notre lettre , avec une « paternelle confiance et une liberté apostolique ) de notre empres- « sèment à prendre toutes les mesures nécessaires pour procéder à « la conclusion d'un arrangement définitif, si vivement désiré. Nous « ne douterons pas alors que cette mesure ne remédie aux maux nomce breux auxquels l'Eglise est en proie , maux qui tant de fois nous « ont forcé de faire parvenir nos remontrances au pied du trône, c( et qu'elle ne mette enfin un terme aux différends qui , dans ces « dernières années, ont été pour nous le sujet de tant de douleurs et « de si justes réclamations ; c'est là le but auquel nous devons atc( teindre dans un arrangement définitif, à moins que de trahir les « devoirs de notre ministère.

« Nous supplions Votre Majesté d'accueillir le résultat de nos ré^ « flexions avec la même effusion de cœur que nous les lui avons ex- « posées. Nous la prions, par les entrailles de Jésus-Christ, de conso- « 1er notre cœur , qui ne désire rien tant que d'en venir à une « conciliation qui fut toujours l'objet de nos vœux. Nous la conjurons (( de considérer quelle sera la gloire qui en rejaillira sur elle, lespré- « cieux avantages que procurera à ses Etats la conclusion d'un ac- « commodément définitif, gage d'une véritable paix pour l'Éghse, et « digne d'être maintenu par nos successeurs.

« Nous adressons à Dieu les vœux les plus ardents, afin qu'il dai- « gne répandre sur Votre Majesté l'abondance de ses célestes béné- « dictions.

« Fontainebleau, 24 mars 1813. »

Le 24 mars au matin , le Saint-Père fit appeler le colonel Lagorse et lui remit cette lettre , en lui recommandant de la porter sans retard à l'empereur ; ce qui fut exécuté le même jour. Après le départ du colonel, le pape fit venir tous les cardinaux, l'un après l'autre, et leur dit qu'en se décidant à envoyer à l'empereur la lettre par laquelle il rétractait toutes les concessions du 25 janvier, son plus vif désir aurait été de réunir auprès de lui tous les cardinaux, pourpro-

Page 1