QUATRIÈME PARTIE (1813— I8l
« concordat , qui mettent un ternie aux divisions dont l'Eglise est {( affligée , éprouvait quelque crainte qu'on ne pût en induire une re- « nonciation implicite à ses prétentions sur les Etats romains , je me « fais un plaisir de lui assurer que , n'ayant jamais cru devoir lui « demander une renonciation à sa souveraineté temporelle sur les « Etats romains, elle ne doit avoir aucune crainte que l'on puisse « jamais penser que, parla signaturë'desdits articles, elle ait renoncé « directement ou indirectement à ses droits et à ses prétentions. J'ai « traité avec le pape en sa qualité de chef de l'Eglise , et en matière « spirituelle. Je prie Dieu, Très-Saint-Père , qu'il vous conserve Ion- « gués années pour le gouvernement de notre sainte mère l'Eglise. « Votre dévoué fils ,
« Napoléon.
M Fontainebleau, 25 janvier 1813. »
Je fus étonné que le pape ou ses conseillers n'eussent pas fait disparaître une lettre si peu honorable pour Sa Sainteté, et qui, au fond, n'était qu'un nouveau et sanglant sarcasme de Napoléon. Quel autre nom , en effet , peut-on donner à un écrit où l'on déclare que les droits sacrés et incontestables du Saint-Siège sur les Etats romains ne sont que de simples prétentions de la part des papes , et dans lequel on faisait entendre à Pie Vil qu'on n'avait jamais songé à lui demander une renonciation , parce qu'on n'en avait nul besoin ? et , d'ailleurs, les ennemis du pape, ceux qui ne connaissaient ni sa modestie , ni son humilité , ne pouvaient-ils pas penser , d'après cette lettre , que le trouble , l'agitation de Pie VU , en signant les articles du 25 janvier , articles destructifs de la liberté ecclésiastique , contraires à la constitution que Jésus-Christ a laissée à son Eglise, n'avaient eu d'autre cause que la crainte de compromettre son domaine temporel , tandis que ce pontife, inaccessible à toute pensée d'ambition , aurait volontiers dépouillé la tiare, à l'exemple deCélestin, pour s'enfermer de nouveau dans un cloître * ? Mgr Bertazzoli me dit que le
* Pie VII a exprimé ces sentiments dans la bulle d'excommunication. « Les ri-
« chesses , l'honneur et la puissance du rang suprême n'ont jamais eu aucun
« charme particulier pour nous ; nous fûmes toujours éloigné de les désirer, au-
« tant par notre goiV pfjrsonnel que par les devoirs de l'institut respectable que
Saint-Père désirait que tous les cardinaux missent par écrit leur sentuTient sur le concordat pour le lui communiquer ensuite.
Nous commençâmes donc à discuter entre nous cette grande affaire. Aujourd'hui que les événements de ces temps orageux ne s'aperçoivent que dans le lointain , il est difficile de se former une idée de l'extrême difficulté des circonstances dans lesquelles nous nous trouvions. Il s'agissait de remettre en question une affaire déjà conclue , un traité signé par les deux parties contractantes; ce n'était pas même des moyens d'exécution que nous avions à nous occuper : c'était loin de Rome que nous étions appelés à délibérer, séparés des théologiens et des cananistes habiles de cette ville , privés des documents et mémoires de tant d'archives publiques et particulières , pressés , épiés par les ministres et les serviteurs de Napoléon. Nous ne pouvions même nous réunir qu'en petit nombre , pour ne donner aucun soupçon soit d'intrigues secrètes , soit de conventicule ou de congrégation. J'avais de plus la douleur de voir les membres du sacré collège divisés pour ainsi dire en deux camps , quoique la bonne harmonie ne semblât pas être troublée. Les cardinaux noirs euxmêmes n'avaient pas cette uniformité de sentiments et de pensées qui aurait dû régner parmi les personnes qui avaient suivi la même voie, partagé les mêmes souffrances, et qui se trouvaient dans l'exil , assis ensemble sur la même pierre. Le dirai-je enfin? le caractère de mes collègues me faisait craindre , avec raison , que je ne pusse dire de quelques-uns d'entre eux : Novi pastores , in pace leones , in prœlio cervos *.
Cependant Dieu bénit les saintes intentions du pape , et le remplit d'un courage et d'une fermeté apostoliques qui ne l'abandonnèrent plus. 11 daigna en même temps donner aux cardinaux investis de la confiance du Saint-Père , les lumières dont ils avaient besoin dans celte importante et douloureuse affaire. Soutenus par les deux vertus que l'Esprit-Saint loue dans le sénat romain, consilio et patientia^, ils aidèrent le pape à se tirer de la position périlleuse dans laquelle il était tombé, et le relevèrent tellement dans l'opinion catholique
« nous avons embrassé dès la plus tendre jeunesse , et que nous avons toujours * chéri. .>
* TertuUien^ adv. Praièt
>IMach., 8. i, ]
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que, Tannée suivante, les populations de France et d'Italie saluèrent son passage des acclamations du plus vif enthousiasme , et l'entourèrent des témoignages de la plus profonde vénération. Je reviens à mon récit.
Les cardinaux , d'après les ordres qu'ils avaient reçus , remirent chaciui leur sentiment par écrit au Saint-Père. Ces écrits présentèrent deux opinions très-distinctes. Les cardinaux qui avaient pris part au concordat , réunis à un petit nombre de cardinaux noirs, entraînés par l'esprit de cour et la faiblesse de caractère , demandaient le maintien du traité ; mais, pour calmer les clameurs de leurs collègues, ils proposaient de reprendre les négociations , afin de modifier les articles de cette convention , et d'y faire insérer quelques clauses plus favorables au Saint-Siège et au pape. Les autres cardinaux demandaient hautement une rétractation prompte et entière de ce concordat , comme le seul moyen de réparer le scandale donné à l'univers catholique, et de conjurer les maux qui menaçaient l'Eglise. Ils invoquaient à l'appui de cette opinion l'exemple , si connu dans l'histoire ecclésiastique, de Pascal II. C'était là mon opinion, et je la manifestai librement à mon arrivée à Fontainebleau. Ces deux sentiments, les seuls admissibles , étaient discutés entre les cardinaux , soit dans leurs promenades , soit dans les visites qu'ils rendaient à un de leurs collègues, infirme , seules occasions où ils pouvaient se réunir sans donner aucun soupçon aux Français.
La première opinion , c'est-à-dire la reprise des négociations , était défendue de la manière suivante. « Il ne convenait pas, disait-on , à la majesté d'un prince , à la sublime dignité de chef de l'Eglise , de manquer aussi ouvertement à sa parole , de déclarer qu'il se refusait à l'exécution d'un traité fraîchement revêtu de sa signature , et conclu têt^ à tête avec un puissant monarque , auquel il devait le précieux avantage de se voir entouré d'une grande partie des membres du sacré collège, jusqu'alors dispersés ou emprisonnés. Il était facile de prévoir quelle serait, à cette nouvelle, l'exaspération d'un souverain qui regardait la conclusion du concordat comme une de ses plus belles victoires. Ne devait-on pas craindre qu'il ne se lançât dans la voie de la persécution et de la violence , dont il avait été détourné jusqu'alors par l'espérance de conclure ce nouveau concordat? La dispersion du sacré collège allait être le premier, l'inévitable
324 MÉMOIRES SUB LE POMIFICAT DE PIK Vil.
effet de ia rétractation de ce traité; et dans quel temps? dans un temps où le dépérissement de la santé du Saint-Père , accablé sous le poids des souffrances et des tribulations , faisait craindre que l'Eglise n'eût bientôt à déplorer sa perte ! Quelles suites funestes n'aurait pas la dispersion des cardinaux dans ce moment terrible et décisif! Mieux valait se résoudre à un grand sacrifice pour éviter un mal aussi funeste , aussi déplorable. » Ils s'appuyaient en outre sur l'argument suivant , qui , selon eux , était pour ainsi dire sans réplique , et dont les Français , disaient-ils , ne manqueraient pas de se prévaloir : « Ou les concessions du 25 janvier sont de peu d'importance , ou elles sont funestes à l'Église et contraires aux principes catholiques ; dans le premier cas , il ne convient pas que le pape manque à sa parole ; et dans le second , comment concilier cette grave erreur, cette chute du souverain pontife , avec la doctrine de l'infaillibilité des papes ? » Leur conclusion était donc qu'il fallait ouvrir un nouveau traité avec les députés de l'empereur, pour modifier les articles préliminaires , et y faire insérer de nouvelles clauses, moins préjudiciables au bien de l'Église.
Les défenseurs de l'opinion contraire répondaient : « 11 serait tout à fait inutile de reprendre les errements d'un traité dont les articles sont essentiellement mauvais , et par conséquent ne sont point susceptibles d'être amendés par de nouvelles clauses et modifications. Une rétractation solennelle, franche et entière, du concordat, c'est là l'unique moyen de remédier au mal qui a été fait. Le lion sans doute ne se laissera pas arracher sa proie sans rugir ; mais ce n'est pas une raison pour violer la sainte maxime de la morale chrétienne , qui nous défend de faire le mal , soit pour obtenir un bien , soit , à plus forte raison , pour éviter un autre mal. Qu'y a-t-il donc de dégradant, pour la dignité pontificale , dans la rétractation d'une promesse imprudente ? Le pape ne serait-il pas bien plus blâmable si , par un coupable respect humain, il refusait de révoquer une promesse contraire aux serments qu'il a prêtés à son exaltation , quand cette promesse peut devenir pour l'Éghse une source intarissable de maux? Nous reconnaissons , nous aussi , combien serait déplorable une nouvelle dispersion des membres du sacré collège , si l'Eglise venait à perdre son premier pasteur ; mais c'est ici une de ces circonstances où la prudence humaine , impuissante à prévoir les événements et le remède
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applicable au mal que l'on redoute , doit se jeter avec confiance dans les bras de cette Providence qui veille sur l'Eglise , et qui a promis de ne l'abandonner jamais. La position de l'Église en 1799 était bien plus critique et plus effrayante ; et cependant ne vit-on pas à cette époque , par un de ces prodiges de la divine miséricorde , supérieurs à toute prévision , les Français évacuer l'Italie au moment même de la mort de l'immortel Pie VI ? Les cardinaux dispersés se réunirent à Venise , procédèrent librement à l'élection d'un nouveau pontife , et lorsque le monde catholique cessa d'être orphelin , la scène changea tout à coup , et l'Italie retomba de nouveau au pouvoir des Français : événement où le sceau de la Divinité était si visiblement empreint , que les hommes même les moins religieux ne purent s'empêcher de s'écrier : Digitus Dei est hîc.
(( Quant au dilemme qu'on nous oppose , il est bien loin d'être sans réplique. Nous reconnaissons que les concessions faites par le pape sont de la plus grande importance et souverainement préjudiciables au bien de l'Eglise ; mais elles n'infirment nullement la doctrine de l'infaillibilité des papes. Le Saint-Père a promis et accordé ce qu'il ne devait ni promettre ni accorder ; mais il n'a pas enseigné une doctrine erronée ; il est tombé , il est vrai , dans une faute grave , mais non dans une erreur en matière de foi : or les plus ardents défenseurs de l'infaillibilité du Saint-Siège n'ont jamais soutenu que les papes, qui sont infaillibles dans l'enseignement, le soient aussi dans leur conduite ou dans leurs actions. »
Un cardinal qui s'était toujours montré intrépide défenseur des droits de l'Eglise , même dans les mauvais jours, mais qui se faisait remarquer dans les congrégations par la singularité de ses opinions, ouvrit un troisième avis. Il convenait qu'il fallait rejeter le concordat tout entier comme contraire à la discipline de l'Eglise, préjudiciable aux droits du Saint-Siège , injurieux au pape et au clergé ; mais il croyait qu'il était à propos de reprendre les conférences, afin de gagner du temps et de trouver un prétexte plausible pour rompre les négociations, sans rien conclure. Cette opinion était inadmissible pour plusieurs raisons. !*• Il était hors de doute que les plénipotentiaires de l'empereur auraient exigé que les articles préliminaires servissent de base au traité , et qu'ils n'auraient môme admis aucune discussion sur ce point. 2" La ruplure des conférences n'était guère moins propre
S26 MÉHOinES SUR LE POM'ii-ÏCA l DE PIE VII.
à irriter l'empereur que la rétractation entière du concordat, et aurait fait peser sur les cardinaux le soupçon de mauvaise foi et de subterfuges, tant de fois reprochés à la cour de Rome. 3° Cette mesure ne pouvait produire aucun résultat; elle aurait laissé les concessions du 25 janvier dans toute leur force , toute leur validité , et les cours étrangères auraient pu à l'avenir se prévaloir de ce traité consenti et contracté par un pape que l'Europe vénérait comme un saint. Il était donc nécessaire que Pie VII reconnût solennellement qu'il était tombé dans une faute grave , en accordant ce qu'il ne de^ vait ni ne pouvait accorder ; il fallait qu'il laissât un document authentique de cette déclaration , pour fermer la bouche à ceux qui à l'avenir auraient pu se prévaloir de son exemple pour tourmenter ses successeurs.
Un grand nombre de cardinaux noirs opinaient pour la révocation du concordat , entre autres le cardinal Gonsalvi , qui se chargea de communiquer ce projet au Saint-Père. Quelque pénible et amère que dût lui paraître cette rétractation , le vertueux pontife , loin de se troubler à cette proposition , l'accueillit avec joie et l'approuva entièrement. Nous commençâmes alors à discuter entre nous les moyens d'exécution. Un soir que les cardinaux Saluzzo, Ruffo-Scilla , Scotti , Galeffi et Gonsalvi se trouvaient réunis avec moi chez le cardinal PignatelU, à l'abri de toute surprise, nous en vînmes à discuter cet important objet. Quelques-uns pensaient que le pape devait , par un écrit signé de sa main , déclarer nuls et sans valeur les articles du concordat, communiquer ensuite cette déclaration au sacré collège , et en faire circuler dans le public des copies manuscrites. Je leur fis observer que ce procédé ne serait pas marqué de ce caractère de loyauté et de bonne foi dont toutes les actions des papes doivent porter l'empreinte ; qu'il ne suffisait pas d'avoir raison pour le fond , mais qu'il fallait encore éviter tout sujet de censure dans la forme. Je dis même que c'était le cas, ou jamais, de concilier les idées politiques du monde avec la sévère morale de l'Evangile. ISe serait-ce pas, ajoutai-je, donner à l'empereur de justes motifs de plaintes, si le pape venait à déchirer un contrat solennellement approuvé par les deux parties contractantes, avant de lui avoir exposé les motifs de cette conduite? «Autant vaudrait tirer à son en- (; nemi un coup de p*?tolet par derrière. « Je proposai donc que le-