QUATRIÈME PARTIE
lui-même l'institution canonique aux évêques présentés , quels qu'ils fussent , ou de voir naître sous ses yeux un schisme qui pouvait s'étendre rapidement dans plusieurs diocèses de France et d'Italie. Mais Napoléon ne crut pas le moment favorable ; il craignait d'allumer un incendie dans les Eglises de son empire. Il se contenta de préparer les voies pour l'accomplissement de ses projets , au retour de la campagne qu'il allait ouvrir contre les alliés. Les désastres de cette expédition anéantirent tous ses plans avec sa puissance , et c'est ainsi que s'évanouit ce déplorable concordat , qui menaçait l'Eglise de nouveaux malheurs , de nouvelles persécutions.
Cependant, comme il était impossible de prévoir des événements qui aujourd'hui même paraissent à peine croyables , les cardinaux conseillèrent au pape de laisser une protestation authentique contre ces deux décrets, afin qu'on ne pût l'accuser d'y avoir adhéré et consenti tacitement. Le Saint-Père approuva ce conseil , écrivit en entier de sa main une allocution au sacré collège, en date du 9 mai, et la communiqua successivement à tous les cardinaux , leur ordonnant à chacun d'en tirer une copie de leur main , et de la conserver comme un document irrécusable de ses intentions , comme un titre en faveur des droits du Saint-Siège , et comme une règle à suivre dans les opérations subséquentes.
A nos vénérables Frères et très-chers Fils en Jésus-Christ, les cardinaux de la sainte Église romaine , qui demeurent à Fontainebleau.
« Vous connaissez pleinement , vénérables Frères et très-chers Fils « en Jésus-Christ , d'après les communications que nous vous avons (( faites, quels cruels remords n'ont cessé de déchirer notre âme , « depuis le jour même où, venant de signer les articles du 25 janvier, « qui devaient servir de base à un traité définitif et futur entre nous « et S. M. l'empereur des Français, nous nous aperçûmes de la faute « dans laquelle nous avaient entraîné notre trop vif désir de mettre « promptement un terme aux différends survenus dans les affaires de « l'Eglise , et notre fâcheuse position. Vous savez aussi que la seule « pensée qui adoucissait un peu notre douleur était l'espérance de « pouvoir réparer, par la conclusion d'un traité définitif, le mal que c( nous avions fait en signant inconsidérément ces articles. Mais quelle T. I. 22
u fut notre profonde douleur lorsque , à notre grande surprise et au « mépris de l'accord fait entre nous et Sa Majesté , nous vîmes pu- « blier, sous le titre de concordat , ces mêmes articles qui , par leur (( énonciation même , ne devaient être que les préliminaires d'un ar- (( rangement futur ! Gémissant amèrement et au fond de notre cœur « sur l'occasion de scandale donnée à l'Eglise par la publication de (( ces articles, convaincu de la nécessité de le réparer, vous savez (( que, si nous pûmes nous abstenir de manifester aussitôt nos senti- (( ments, ce ne fut que pour procéder avec plus de prudence et ne (( rien précipiter dans une affaire aussi capitale. Sachant que bientôt « nous vous verrions réunis autour de notre personne, nous voulûmes « attendre votre arrivée , non pour nous déterminer à remplir toutes « nos obligations de conscience et réparer le mal que nous avions « fait, car Dieu nous est témoin que nous en avions pris la résolution « dès le premier moment, mais uniquement pour saisir, à l'aide de vos u lumières, le meilleur mode dans l'exécution de notre projet. Vous u savez enfin que , dans le désir sincère d'allier nos devoirs avec le « respect que nous portons à Sa Majesté , nous crûmes qu'il était (( convenable de nous adresser directement et en pleine confiance à « Sa Majesté elle-même.
« N'écoutant pas tout ce que coûtait à notre cœur l'aveu que nous (i allions faire , après nous être mis en présence de ce Dieu qui doit « nous juger sévèrement sur l'usage du pouvoir à nous confié comme « vicaire de Jésus-Christ , nous lui avons déclaré , avec cette sincé- « rite évangélique et cette liberté apostolique qui conviennent à notre « dignité et à notre caractère , que notre conscience s'oppose invin- « ciblement à l'exécution de quelques-uns de ces articles , parce que (( la puissance qui nous a été donnée pour édifier deviendrait entre « nos mains un instrument de destruction. Confessant donc la faute « dans laquelle nous étions tombé , non par manque de droiture , « mais par fragilité humaine , appuyé sur l'exemple de notre prédé- « cesseur Pascal II , qui , dans un cas semblable , eut lieu de se re- « pentir d'une concession faite en faveur de Henri V, nous avons « adressé à Sa Majesté les paroles mêmes de ce pontife : Noù^e con^ « science reconnaissant notre écrit mauvais , nous le confessons mau" « vais, et, avec l'aide du Seigneur^ nous désirons qu'il soit cassé tout (( à fait , afin qiCil n*en résulte aucun dommage pour C Église, ni aucun
QUATRiblE PARTIE (1813 — 1814). §3^
<( préjudice pour notre âme. Nous avons déclaré à Sa Majesté que, si <( nous reconnaissions quelques-uns de ces articles susceptibles d'être « amendés par des modifications, nous en reconnaissions aussi quelques « autres essentiellement mauvais , contraires à la justice , subversifs (( de la constitution divine que Jésus-Christ lui-même à donnée à sort « Église en établissant la primauté de Pierre et de ses successeurs, et « d'autres enfin contraires à nos devoirs, aux droits du Saint-Siège, « et aux obligations que nous avons contractées à notre exaltation au « pontificat. Nous avons cru devoir, autant que le comportait le court u espace d'une lettre , lui exposer les principaux motifs qui nous fai- « saient annuler ces articles et nous en interdisaient l'exécution. « Nous ne lui avons pas dissimulé que , si nous savions apprécier la a force des obligations contractées , nous savions aussi que , lors- « qu'elles se trouvent en opposition avec les lois divines et avec tioâ (( devoirs, elles doivent céder à des obligations d'un ordre supérieur « qui en rendent l'observance illicite. Et comme les concessions de <( l'article IV étaient déjà contenues , avec quelques modifications , « dans un bref que nous avions donné dans notre malheureux exil de « Savone, mu par l'espoir de conjurer les maux qui menaçaient « l'Eglise , sans toutefois réfléchir que nous ouvrions la porte à des u maux incalculables et sans cesse renaissants, nous avons dû parler (( de ce bref dans notre lettre , et représenter à Sa Majesté que, quand « même il n'eût pas été annulé par son refus officiel de l'accepter, « nous nous serions cru obligé de le révoquer de la même manière « que les articles du 25 janvier.
« Au reste , en faisant ces notifications à Sa Majesté , nous lui <( avons manifesté nos vœux les plus ardents d'en venir à un arran- « gement définitif , établi sur des bases en harmonie avec nos de- « voirs, et qui puisse enfin fermer les plaies de l'Eglise , et mettre « un terme à tout ce qui , dans ces dernières années , a été la cause « de ïios gémissements et de nos réclamations. Nous ajoutions que « nous ne pourrions négliger toutes ces clauses dans un traité défi- « nitif , sans trahir les devoirs de notre ministère et les intérêts de (i l'Eglise , à qui tant de lois destructives des siennes , et la captivité « de son chef visible, sont si douloureusement funestes. Nous terminions « enfin en donnant à Sa Majesté l'assurance qu'aussitôt qu'elle serait « disposée à consentir à ce que nous lui avions exposé, nous nous em-^
540 MÉMOIRES SLR LE PONTIFrCAT DE PIE VII.
« presserions d'ouvrir de nouvelles négociations à l'effet de conclure « un arrangement définitif , propre à donner à l'Eglise une véritable u paix , et digne d'être maintenu par nos successeurs. Voilà , nos « vénérables Frères, toutes les choses que nous écrivîmes à Sa Ma- « jeslé l'empereur, le 24 mars ; et le même jour nous vous noti- « fiâmes que nous regardions comme nuls et sans valeur les articles « du 25 janvier et le bref de Savone ; que notre intention et notre « volonté étaient qu'ils fussent regardés comme tels , en sorte qu'il a ne pût en résulter aucun préjudice pour la constitution divine de « l'Eglise et pour les droits du Saint-Siège. Nous ajoutâmes que, dans « les circonstances où nous nous trouvions , nous pensions que ces « démarches remplissaient suffisamment nos intentions , mais qu'au « reste nous étions disposé à rendre notre déclaration plus solen- « nelle , si nous le jugions expédient et si les circonstances l'exi- « geaient.
« Nous attendions avec la plus vive anxiété le résultat de notre « notification à Sa Majesté. La solidité des raisons sur lesquelles nous « nous étions appuyé , l'effusion de cœur avec laquelle nous les « avions exposées , la disposition que nous avions constamment « montrée de faire pour le bien de l'Eglise tout ce qui pourrait se (( concilier avec nos devoirs , tout nous faisait concevoir la plus vive a espérance que notre démarche serait couronnée du plus heureux u succès. Mais quelles furent notre surprise et notre douleur lorsque» <( après avoir attendu vainement une réponse , nous vîmes publier « une série d'actes tendant à présenter comme subsistant le prétendu « concordat du 25 janvier , malgré notre rétractation et les motifs « sur lesquels elle était appuyée î Combien ne s'accrurent pas en- « suite cette surprise et cette douleur , lorsque nous vîmes arracher (( d'auprès de nous le digne cardinal dePietro, et signifier à tous les <( autres cardinaux Tordre de ne plus traiter désormais d'affaires « avec nous , de n'écrire aucune lettre , de demeurer enfin muets , « dans l'inaction la plus complète , et de borner toute leur assistance « à quelques visites d'une stérile politesse , sous la menace expresse « d'être , en cas de contravention , regardés comme suspects et de « voir leur liberté compromise ! Enfin , pour comble d'outrages , « deux décrets viennent d'être publiés , dont l'un , sous la date du Si 13 février, déclare le prétendu concordat loi de l'empire , inséré