‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 105 sur 142 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Suite du séjour à Fontainebleau.

Après les événements dont je viens de parler, le gouvernement nous laissa quelque temps respirer librement, au milieu des ennuis d'une vie monotone et inoccupée.

Fontainebleau, qui dans le principe n'était qu'une maison royale que la cour habitait au temps des chasses, devint plus tard un bourg, et prit le nom de ville, auquel elle a plus de titres que bien des villes de France. Fontainebleau est assez bien bâti ; on y remarque quelques belles rues ; la population est de neuf mille habitants ; il pourrait en contenir vingt mille. La plupart des maisons n'avaient été bâties que pour être louées aux personnes qui composaient la suite nombreuse de la cour. La ville, située au milieu d'une vaste forêt, présente un aspect assez triste, son horizon se trouvant nécessairement sombre et rétréci. Le château, commencé sous Louis VII, est un amas peu gracieux et même grotesque d'édifices construits à différentes époques ; c'est un véritable amalgame de l'architecture semibarbare du XII'' et du XIIP siècle , et de l'architecture élégante et régulière des siècles postérieurs, et particulièrement des deux derniers. Si l'on écrivait l'histoire des plus célèbres maisons royales, comme on écrit celle des royaumes et des villes les plus remarquables, le château de Fontainebleau fournirait un des articles les plus longs et les plus intéressants. Il serait difficile de citer un château qui ait été habité pendant un si grand nombre de siècles par d'aussi grands monarques, par tant de personnages célèbres, et qui ait été le

théâtre de tant d'événements fameux. Chaque cour, chaque escalier, je dirai presque chaque appartement, rappelle quelque fait mémorable, ou le nom d'un grand souverain. La bibliothèque actuelle, ancienne chapelle de saint Louis, réveille ce profond respect dont on est pénétré en abordant un sanctuaire. L'escalier qui conduisait à l'appartement de l'empereur s'appelait encore la galerie de François 1\ On restaurait alors l'appartement qu'avait habité autrefois la belle Diane de Poitiers, maîtresse d'Henri II. On montre le lieu, dit la galerie des Cerfs, où la célèbre Christine de Suède, qui conservait encore la prétention d'exercer hors de son royaume tous les droits de souveraineté sur ses serviteurs , condamna à mort et fit périr le malheureux Monaldeschi, son écuyer (10 novembre 1677). D'importantes négociations politiques ont eu lieu à Fontainebleau , et plusieurs traités de paix y ont été signés à différentes époques ; mais, de nos jours, ce château a été le théâtre d'événements plus fameux encore.

Après avoir été témoin des vertus héroïques et des austérités d'un grand monarque qui se sanctifia sur le trône, des dissolutions scandaleuses des maîtresses de quelques souverains et de la fin tragique de la malheureuse victime des fureurs d'une reine, il a été transforme, en une prison rigoureuse, où le chef suprême de l'Église a gémi pendant dix-huit mois ; et, quelques semaines après sa délivrance, la main qui avait terrassé son persécuteur le força de venir renoncer à ses droits souverains, au lieu même où il avait voulu forcer le pape à renoncer à sa souveraineté temporelle : exemple terrible de la justice divine qui,

Sebben tarda a venir spesso compensa L'indugio poi con punizion immensa *.

Les habitants de Fontainebleau me parurent d'un caractère doux et paisible. J'appris même qu'aux jours orageux de la Révolution, lorsque tant d'autres villes étaient le théâtre des excès les plus révoltants de barbarie et de cruauté, pas une goutte de sang n'y fut répandue. La populace même n'a pas ces manières grossières qui la

< « Souvent d'autant plus terrible dans SCS châtiments qu'elle a été plus indulgente et plu» lente à frapper. » (Abiost. Roland furieux.)

ÇL'ATP.IÈME PAHTIE (1813 — 18U). 347

caractérisent partout ailleurs. Je pense qu'on doit l'attribuer au contact fréquent qu'elle avait avec la cour et les principaux seigneurs français. J'attribue à la même cause l'indifférence religieuse qui règne généralement dans ce pays. Les églises étaient peu fréquentées ; on n'y voyait que des personnes du peuple, et presque point d'hommes. A peine si l'observation et la sanctification des fêtes y étaient connues. Le 15 août 1813 tombait un dimanche ; c'était le jour du Seigneur, et aussi la fête de l'Assomption de Marie , patronne de la France; les courtisans avaient de plus à célébrer la mémoire de saint Napoléon. Ce concours de circonstances devait rendre ce jour remarquablement solennel. Après avoir célébré la messe dans la chapelle du château, j'allai visiter le cardinal Brancadoro , qui demeurait à l'extrémité de la ville. Quelle fut ma surprise de voir sur la place du Château plusieurs marbriers travaillant sous les fenêtres mêmes dii pape, et dans l'intérieur de la ville toutes les boutiques ouvertes, en sorte que tout offrait l'aspect d'un jour ouvrier ! Plusieurs personnes, après avoir passé une grande partie de leur vie sans donner signe de religion , repoussaient même l'assistance d'un prêtre au moment terrible de la mort. Et, qui le croirait ? un gouvernement qui ne cessait de vanter la tolérance^ qui avait juré et faisait jurer de respecter tous les cultes, forçait par une loi, et au mépris des canons de l'Église, les prêtres catholiques d'accompagner au cimetièie les cadavres de ceux qui étaient notoirement morts dans la haine de la reHgion catholique. 11 alléguait pour prétexte que l'absence d'un prêtre dans cet acte funèbre déshonorait, aux yeux du public, les familles dos défunts et imprimait sur elles comme une tache d'infamie : raison inadmissible et souverainement ridicule de la part d'un gouvernement auprès duquel l'incrédulité était un mérite , un titre de recommandation. Et cependant, dans les processions solennelles du Saint-Sacrement, il laissait les juifs et les protestants libres de ne pas tapisser la façade de leurs maisons, sous prétexte qu'il ne pouvait pas violenter les consciences. Les prêtres catholiques n'avaient-ils donc pas, eux aussi, une conscience ? ou bien leur conscience n'était-elle faite que pour se conformer aux lois et aux caprices du pouvoir? C'est ainsi qu'enjoignait à l'oppression la moquerie la plus amère et la plus sanglante.

Le lecteur sera peut-être bien aise de connaître quelles furent nos relations sociales pendant notre séjour à Fontainebleau. La crainte de

compromettre les habitants vis-à-vis d'un gouvernement ombrageux nous forçait à renoncer à toute relation avec eux. Ses agents ne pouvaient se persuader que des prêtres italiens, et bien moins encore les principaux membres de la cour de Rome, pussent se résigner à vivre sans ourdir aucune intrigue , sans former des projets hostiles au pouvoir ; et Napoléon lui-même n'était pas exempt de cette terreur panique. Plusieurs d'entre nous se réunissaient tous les soirs dans la maison du cardinal Pignatelli, qui avait été frappé d'apoplexie à Rhetel ; c'était un vieillard vénérable, d'un caractère un peu sévère, mais toujours juste, et dont les sentiments d'honneur et de magnanimité ne démentaient point l'illustre naissance. Le gouvernement lui avait permis d'aller respirer l'air natal; mais il ne profita pas de cette permission, parce qu'il voulait, disait-il , partager le sort et les périls de ses collègues. D'autres cardinaux fréquentaient la maison du cardinal Scotti, dont la santé était chancelante, et qui, par ses vertus et la douceur de son caractère , avait mérité l'estime et l'affection de tout le sacré collège. C'était dans ces réunions que les cardinaux s'entretenaient des événements du jour , en prenant toutefois la précaution de tenir les portes exactement fermées.

Le pape et ceux des cardinaux qui avaient leur logement au château étaient traités aux frais de l'empereur. Le pape dînait seul. A une heure et demie après midi, on servait la table des vicaires généraux, des évêques et des secrétaires des cardinaux. A cinq heures on servait celle des cardinaux et des évêques français. Les cardinaux Mattei, dePietro, Consalvi et moi, nous dînions h la première table, parce que l'heure de son service nous convenait mieux. Pendant nos repas, nous étions même privés de la consolation de pouvoir faire diversion à notre ennui et à notre tristesse. Entourés des serviteurs de l'empereur, nous devions, avant d'ouvrir la bouche, peser chaque parole avec d'autant plus de soin que nous avions à notre table l'officier de garde et le colonel Lagorse. Ce dernier était natif de Drives, petite ville du Limousin. Religieux doctrinaire, il quitta le froc pendant la Révolution pour prendre l'épée ; il était parvenu au grade de colonel de gendarmerie. Pendant son séjour à Fontainebleau, il poursuivait par-devant les tribunaux un arrêt de divorce pour convoler à un second mariage avec la fille du maire de cette ville , qu'il épousa en 18i/j. Ses formes étaient honnêtes et polies, mais il ne pouvaitdis-

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