‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 106 sur 142 · QUATRIÈME PARTIE (1 8l · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE (1 8l

simuler ses principes irréligieux et son antipathie, ou plutôt sa rage contre les ecclésiastiques qui ne fléchissaient pas le genou devant son idole, Napoléon. Voilà l'homme que l'empereur avait choisi pour être le geôlier du pape ; on peut dire qu'il réunissait au plus haut degré toutes les qualités propres à cet emploi.

Le Saint-Père, pendant les dix-huit mois de sa détention à Fontainebleau, ne voulut jamais sortir de ses appartements; il constatait ainsi d'une manière manifeste la captivité dans laquelle il gémissait , surtout depuis que défense lui avait été faite de communiquer avec les habitants. Les cardinaux s'étaient partagé les heures de la journée pour lui tenir compagnie, et le distraire autant que possible de la profonde mélancolie dans laquelle ils l'avaient trouvé plongé à leur arrivée. J'entrais dans ses appartements vers les quatre heures après midi, et je m'entretenais avec lui environ trois quarts d'heure. A l'exception des premiers jours, où il fut nécessaire de parler des articles préliminaires du concordat , j'évitais de traiter dans la conversation des objets sérieux, qui , en général, ne convenaient pas à l'esprit si fatigué du pape , à moins toutefois qu'ils ne fussent naturellement amenés par les circonstances. Pie VII racontait ordinairement avec complaisance les anecdotes qui lui rappelaient sa vie privée, ou sort séjour à Tivoli et à Imola, dont il avait été successivement évêque. Cette satisfaction bien innocente sans doute, qui, chez lui, était devenue une habitude, pouvait prêter quelquefois à la raillerie , et je sais que certains évoques français, peu disposés à une respectueuse indulgence, se permettaient de dire entre eux , au moment où ils se rendaient chez le Saint-Père : « Allons entendre les historiettes de Tivoli ^ d'Imola et de Césène. » Je pourrais même nommer un Français qui s'efforçait de verser sur le pape le ridicule et le mépris, le traitant de fainéant qX d'idiot, parce que, dans les heures où il demeurait seul, iï ne faisait venir aucun livre de la Bibliothèque*. Il ignorait donc, cet

* Savary, duc de Rovigo , fait le même reproche à Pie VIL Je vais citer ses propres paroles, pour donner au lecteur une idée de l'impudence de cet homme : «Le pape n'ouvrait pas un livre de toute la journée; il s'occupait à des choses qu(? l'on aurait de la peine à croire si on ne les avait vues; il cousait et raccommodait lui-même quelques petites déchirures qui se faisaient à ses vêtements ; par exemple, il remettait lui-même un bouton à sa culotte ; il lavait le devant de ses simarres sur lesquelles il av^it l'habitude de laisser tomber beaucoup de tabac, dont il

350 MKMOIRES SUR LE PONTIFICAT DE PIE Vil.

homme, qu'une personne pieuse n'est jamais oisive en présence d'un crucifix et d'une image de la très-sainte Vierge, et que ces deux objets sacrés sont pour elle une vaste et précieuse bibliothèque, où elle peut puiser à toutes les heures du jour et de la nuit ! Je ne laissais pas cependant, dans mes audiences journalières, que d'amener quelquefois adroitement la conversation sur quelque matière importante , pour fournir au pape des lumières utiles, au cas qu'il vînt à remonter sur la chaire de Saint-Pierre. J'aimais surtout à l'entretenir du rétablissement de la Société de Jésus, pour laquelle il témoignait de l'estime et de l'affection. On peut remarquer ici la conduite aussi extraordinaire qu'admirable de la Providence sur cette Société célèbre. Barnabe Chiaramonti, étant jeune Bénédictin , avait eu des maîtres et des lecteurs anti-jèsuites, qui lui avaient enseigné les doctrines théologiques les plus opposées à celles de la Compagnie de Jésus ; or tout le monde sait les impressions profondes que laissent dans l'esprit les enseignements de la jeunesse. Pour moi, on était parvenu à m'inspirer, dans mon adolescence, des sentiments d'aversion, de haine, et je dirai même une sorte de fanatisme contre cette illustre Société. Il suffira de dire qu'on m'avait mis entre les mains, avec ordre d'en tirer des extraits, les fameuses Lettres provinciales, en français d'abord, et ensuite en latin, avec des notes de Wendrok (Nicole) plus détestables encore que le texte ; la Morale pratique des Jésuites, par Arnauld, et autres livres du même genre, que je lisais et croyais de bonne foi. Qui aurait pu prévoir alors que le premier acte du Bénédictin Chiaramonti, devenu pape, au sortir d'une affreuse tempête, en présence de tant de sectes acharnées contre la Société de Jésus, serait le rétablissement de cette

faisait un grand usage. Il fallait avoir une bonne dose d'illusion pour croire à l'in* faillibilité d'un souverain Pontife que l'on voyait si près des misères humaines. Il avait à Fontainebleau mille moyens d'employer son temps; il avait une bibliothèque superbe , mais il n'y toucha pas. » (Tome IV.)

Ce serait descendre trop bas que de répondre à ces grossières injures , à ces assertions aussi fausses que ridicules. {Note de l'auteur.)

Si le savant Bénédictin Chiaramonti, ancien gardien de la bibliothèque de Saint- Paul, ne lisait pas à Fontainebleau , c'est uniquement parce que l'état de son esprit ne le lui permettait pas; car nous savons parle témoignage de M. de Ghampolion- Figeac, aujourd'hui conservateur delà Bibliothèque Royale, qui se trouvait à Grenoble en 1809, que le pape, pendant son séjour dans cette ville, demanda plusieurs ouvrages. {Note ^u traducteur.)

Page 1