QUATRIÈME PARTIE (1813 — 1814). S
député et ceux qui l'avaient engagé à faire un si long voyage appartenaient à la secte des puristes, qui avaient refusé de se soumettre à ce concordat. Il me fit entendre qu'on s'adressait à moi,, parce que le bruit s'était répandu que je m'étais toujours vigoureusement opposé à ce concordat, et que je l'avais même hautement désapprouvé. Je lui répondis que je n'avais pu émettre aucun sentiment favorable ou contraire à la conclusion du concordat de 1801 , puisqu'à cette époque j'étais nonce près la cour de Portugal , où je n'avais reçu la première connaissance des articles de ce traité que par les journaux français. Je lui avouai avec franchise que , si je me fusse trouvé à Rome dans cette circonstance, j'aurais peut-être conseillé au pape, avec plusieurs de mes collègues, de ne pas ratifier ce traité ; mais que, la décision du Saint-Père une fois irrévocablement établie , j'aurais fait jaire mon sentiment particulier pour contribuer de tout mon pouvoir à la prompte exécution du concordat. J'ajoutai que le souverain pontife regardait le concordat de 1801 comme valide, quoique par de justes motifs il en eût suspendu l'exécution ; et je le chargeai de dire à ceux qui l'avaient député que les évêques présentés par l'empereur et confirmés par le pape , ainsi que les curés nommés par eux , devaient être regardés comme pasteurs légitimes. 11 me sembla lire sur la figure de l'étranger qu'il aurait désiré une autre réponse ; il prit néanmoins un air soumis et résigné, et j'espère qu'à son retour à Bordeaux il aura rapporté ma réponse d'une manière exacte et fidèle. Le 2 mai l'empereur gagna la bataille de Lutzen. A peine la nouvelle fut-elle parvenue à Paris que l'impératrice Marie-Louisè expédia à Fontainebleau un page de sa cour, avec une lettre pour le pape, dans laquelle elle lui annonçait cette victoire comm3 un événement qui ne pouvait que lui être agréable , parce qu'elle connaissait, disaitelle, les sentiments d'amitié que Sa Sainteté nourrissait pour l'empereur. Cette nouvelle nous causa quelque amertume ; ce n'est pas que nous appelassions par nos vœux des désastres sur la nation française, mais les victoires et les triomphes de celui qui était l'auteur de nolie douloureux exil , et qui nous menaçait d'un avenir plus cruel encore, ne devaient certainement pas nous être agréables. Il fallait néanmoins faire une réponse à l'impératrice. Les lois de l'urbanité et les convenances exigeaient que le pape répondît poliment à une princesse qui gardait à son égard les apparences de la courtoisie. Cependant,
354 MÉMOIRES SUR LE PONTIFICAT DE PIE Vil.
comme on devait supposer que la réponse du pape serait publiée par les journaux , il était important de ne rien dire qui pût choquer ou irriter les puissances ennemies de la France. La lettre fut donc écrite d'un style froid et réservé ; et pour éviter même qu'on la rendît publique , le Saint-Père eut soin de s'y plaindre des sévices exercées contre sa personne, contre les cardinaux, et de l'enlèvement violent du cardinal de Pietro^. Cette réponse arrêta dès son origine la correspondance que l'on cherchait à établir avec le pape , dans le but d'apaiser les clameurs des gens de bien , et de leur persuader que le gouvernement et le Saint-Père s'occupaient d'un accommodement définitif. On fit en effet circuler ce bruit dans Paris , ce qui hâta la mort de l'excellent comte Muzzarelli , théologien de la Pénitencerie , alors relégué dans cette capitale. Ce savant et pieux ecclésiastique , auteur de plusieurs ouvrages sacrés, était déjà dangereusement malade. Cette fausse nouvelle lui serra le cœur et aggrava son mal. Quelques instants avant d'expirer, il déclara que la crainte que le pape ne conclût un nouveau traité avec l'empereur l'avait plongé dans la plus profonde douleur ; il pria un ami de ne pas le laisrer ignorer au Saint-Père, et de lui conseiller de ne plus traiter désorn^ais avec un gouvernement aussi perfide et irréligieux.
Il arriva vers la même époque une aventure assez singulière. Comme je me promenais un jour aux environs du château , la supérieure des Soeurs de la Charité qui dirigeaient l'hôpital vint au-de-^ vaut de moi , et me remit avec le plus grand mystère pour le pape une lettre de l'archevêque de Tolède , le cardinal de Bourbon , qui avait été , disait-elle , reconnu parmi les malades de l'hôpital de Sedan , par un de ses diocésains. Je soupçonnai à l'instant l'imposture de quelque nouveau chevalier d'industrie. Je n'en parlai pas le même jour au pape ; mais le soir, chez le cardinal Pignatelli , j'ouvris la lettre en présence des cardinaux Litta , Saluzzo et Gonsalvi. Elle était écrite en espagnol , et les phrases étaient insignifiantes et décousues , ce qui nous confirma dans l'opinion qu'elle était l'ouvrage de quelque imposteur. Le lendemain nous communiquâmes cette lettre au Saint- Père, par manière de plaisanterie. Quelques jours après, les cardinaux qui avaient été exilés à Sedan reçurent de cette ville des lettres
* Voyeï les Documents^ n* IV<
OUATRIÈME PARTIE (l8l3— -181 4). 355
qui leur donnaient des détails vraiment comiques et romanesques sur la prétendue découverte du cardinal de Bourbon. « Ce cardinal, disait-on , se trouvant hors de son vaste diocèse, occupé par les Français , s'était introduit secrètement dans un monastère situé sur les limites de sa juridiction, avait revêtu l'habit monacal, entretenait une correspondance secrète avec les principaux membres de son clergé , et gouvernait ainsi son diocèse. Bientôt les Français s'emparèrent du pays où était situé le monastère, constituèrent les moines prisonniers, et les firent tous conduire en France. Le cardinal de Bourbon , qu'ils ne connaissaient pas , tomba malade à Sedan , et fut transporté à l'hôpital, où il fut reconnu par un de ses diocésains, qui l'entoura d'hommages et de marques de vénération. A cette nouvelle , les magistrats du lieu s'empressèrent de lui rendre visite , lui procurèrent des habits convenables à son rang , et le firent transporter en un lieu plus décent , où il était traité avec respect et distinction. » On ajoutait que le cardinal avait aussitôt écrit deux lettres , l'une à l'impératrice et l'autre au pape. Ce récit romanesque nous confirma dans notre opinion ; un seul d'entre nous proposa de faire des démarches près du gouvernement en faveur de notre collègue. Mais, peu de jours après , on nous écrivit que le soi-disant cardinal était un imposteur. La crédulité des magistrats de Sedan , et beaucoup d'autres événements de ce genre , dont j'ai été témoin pendant mon séjour en France , m'ont prouvé que la nation la plus civilisée et la plus instruite conserve encore quelques traces du caractère des anciens Gaulois, si bien dépeint par Jules-César : Est autem hoc Gallicœ con-* suetudinis ut {viatorum) . . . rumoribus atque auditîonibus {Galtt) fermotiy de summis sœpe rébus consilia ineant, quorum eos e vestigio pœnitere necesse est, guum incertis rumoribus seiviant, et plenque ad voluntatem eorum fictarespondeant^.
Dans l'été de 1813, nous apprîmes à Fontainebleau l'armistice conclu entre l'armée française et les alliés, et le projet d'un congrès des ministres des diverses puissances à Prague , sous la médiation de
* « C'est la coutume des Gaulois de se déterminer, dans les affaires même les plus importantes, d'après les bruits répandus par les voyageurs; aussi souvent ne tardent-ils pas à se repentir de leurs résolutions, car leur facilité à croire toutes le» nouvelles fa|t qu'on en répand^souvent de fausses parmi eux. » {De Betl0 GéUico , lib. ÏV, cap, 3.)
3oÔ MEMOIRES SUU LK POtNTIFICAT DE PIE VU.
Fempereur d'Autriche , afin d'y traiter de la paix générale. On conseilla au pape de saisir cette occasion favorable pour réclamer à la face de l'Europe les droits du Saint-Siège sur les États romains. Le Saint-Père écrivit de sa propre main une lettre à l'empereur François, dans laquelle il déclarait solennellement n'avoir jamais renoncé à sa souveraineté temporelle, et réclamait hautement la restitution de ses domaines, « comme fondée sur la justice de sa cause et sur les droits sacrés de la religion, qui exigent que le chef visible de l'Église puisse exercer librement et d'une manière impartiale sa puissance spirituelle dans toutes les parties du monde catholique*. » Enfin il y priait l'empereur d'obtenir, en sa qualité de médiateur, que son représentant fût admis dans le congrès et pût y faire valoir ses droits incontestables. Cette lettre fut enveloppée dans une autre que le pape écrivit aussi de sa main à iMgr Severoli, nonce apostolique près la cour de Vienne ^. On confia cette dépêche au jeune comte Thomas Bernetti (aujourd'hui cardinal ministre secrétaire d'État), neveu du cardinal Brancadoro, qui était venu en France pour donner ses soins à son oncle. Bernetti partit aussitôt pour Maeslricht , et engagea, au nom du pape , M. Wendervek , de cette ville , à se rendre à Vienne , comme un négociant voyageur, pour remettre la lettre du pape aux mains du nonce. Wendervek , jeune homme plein d'esprit et sincèrement dévoué au Saint-Siège , s'acquitta fidèlement de cette commission, et rapporta quelque temps après la réponse du nonce. Cette lettre du pape à l'empereur François , ou plutôt cette nouvelle protestation contre la sacrilège usurpation de l'État pontifical, était d'autant plus opportune que certains articles du concordat du 25 janvier 1813 auraient pu être interprétés devant le congrès comme une renonciation implicite aux États du Saint-Siège.
Pendant le dernier mois de notre séjour à Fontainebleau , le gouvernement français fit plusieurs tentatives pour renouer les négociations avec le Saînt-Père. Il est difficile de croire que Napoléon eût réellement l'intention de mettre un terme aux démêlés ecclésiastiques. Je pense que son but était d'apaiser l'indignation générale que causaient la longue et dure captivité du pape, privé de toute communication avec les fidèles, et l'état anarchique des Églises , qui se trou-
* Voyez les Documents, n* V, » Voyez les DocumenU, »• VL
ÇIUTRIÈME PARTIE (I8l3 — 1814). S57
vaient privées de leur centre d'unité. Peut-être aussi l'empereur, prévoyant qu'il serait bientôt réduit à faire la paix avec les puissances alliées, qui exigeraient la restitution des domaines du Saint- Siège, espérait-il échapper à cette restitution en rendant sur-lechamp au pape une faible portion de ses Etats , afin de pouvoir déclarer devant le congrès que tout était définitivement arrangé entre lui et le Saint-Siège. Ces réflexions déterminèrent les cardinaux à conseiller au pape de repousser toute nouvelle négociation et de déclarer hautement que « ce ne serait qu'à Rome , lorsqu'il s'y trouverait en pleine liberté et entouré du sacré collège , qu'il pourrait accueillir les demandes qui lui seraient faites. » D'ailleurs les victoires et les progrès rapides des armées liguées contre la France semblaient annoncer que le moment était proche oij le Seigneur allait briser la verge dont il s'était servi pour punir !es nations; il était donc prudent d'attendre l'issue de cette grande lutte, d'éviter, pour ne pas déplaire aux puissances étrangères, l'apparence même d'une réconciliation prochaine avec l'empereur, et de chercher à leur faire oublier les condescendances du passé, et aux Bourbons surtout le couronnement solennel de Bonaparte. La première personne qui parut sur la scène pour réconcilier le sacerdoce et l'empire fut une femme, la marquise Anne Brignole de Senez, mariée à Gênes, femme bizarre, toute française de tête et de cœur. Elle avait gagné la confiance de Bonaparte , qui l'avait nommée dame de l'impératrice Marie-Louise. Au mois de novembre 1813 , elle eut à Fontainebleau un entretien avec le cardinal Gonsalvi, qu'elle connaissait depuis plusieurs années; elle lui dit que le prince de Talleyrand l'avait chargée, de la part de l'empereur, de se rendre à Fontainebleau , pour faire savoir au ministre du pape que, si le Saint-Père voulait conclure un accommodement, il n'avait qu'à expédier un négociateur chargé de ses pouvoirs près de l'empereur. Le cardinal communiqua au pape et à quelquesuns de ses collègues l'objet de la mission de cett dame. Après une courte délibération , on lui fit repondre que « ni le temps ni le lieu n'étaient convenables pour négocier un nouveau traité. » A cette ambassadrice vraiment extraordinaire succéda un négociateur ecclésiastique, Mgr Etienne Fallot de Beaumont, évêque de Plaisance. Ce prélat, né à Avignon en 1750, nommé, par Pie VI, à l'évêché de Vaison, dans le comtat Venaissin» avait été forcé d'émigrer pendant la Révo-
358 MÉMOIRES SUH LE PONTii?ICAT DE PIE VII.
lution : c'est alors qu'il passa en Italie, et trouva un asile honorable dans les États de son souverain. A son retour en France, il fut du nombre des évêques qui résignèrent leur évôché pour l'exécution du concordat de 1801. Le premier consul le nomma au bel évêché de Gand, en Flandre. En 1807, il fut transféré au siège de Plaisance, par nomination de l'empereur, qui voulait placer des évêques français sur les sièges de Lombardie et de Toscane, afin de gallicaniser les Eglises italiennes. A Plaisance , il déploya tout ce qu'il avait d'énergie pour déterminer les prêtres romains qui s'y trouvaient exilés à prêter le germent exigé par Napoléon et déclaré illicite par le pape. Cette conduite lui mérita la faveur de Napoléon. Aussi fut-il un de ses plus ardents champions dans l'assemblée des évêques en 1811, et dans les négociations postérieures avec le pape. Meritis pro talibus, il fut nommé à l'archevêché de Bourges : c'était sa troisième translation ; nouvelle preuve du zèle de quelques évêques français pour l'ancienne discipline de l'Église, qui regarde l'abandon d'une éghsepour une autre comme un adultère spirituel. Mgr Fallot de Beaumont vint deux fois de suite à Fontainebleau pour entamer un nouveau tiaité , mais sans aucun succès. Les journaux français parlèrent , après la chute de Napoléon , d'une manière peu honorable de ces deux mis^ sions du prélat près le Saint-Père ; mais il faut convenir que leur récit est souvent exagéré et inexact. M. de Beaumont crut devoir pu- J)lier pour sa justification la relation de sa conduite dans ces deux circonstances. Je la mets sous les yeux de mes lecteurs, parce qu'elle s'accorde , quant au fond, avec ce que j'appris alors de la bouche même du Saint-Père ; je relèverai seulement les passages où le prélat aliquid humani passus est,
« L'amour de la vérité, le désir de rendre un juste hommage à Sa Sainteté , et de faire connaître de plus en plus ce caractère plein de douceur dont il a donné tant de preuves éclatantes , me déterminent à publier une relation exacte de ce qui s'est passé dans les deux missions dont je fus chargé par le gouvernement déchu près du Saint- Père. Mon récit différera de celui de la Gazette de France du 1 0 avril, mais il contiendra la vérité.
« Le 18 décembre 1813, un ministre me fit appeler pour me proposer de me rendre à Fontainebleau , avec la commission verbale de m'informer si Sa Sainteté était disposée à conclure un accommode-
OUATRIÈME PARTIE (1813—- 18 1 4). 359
ment qui lit cesser les différends qui existaient entre elle et le gouvernement. Dans le cas d'une réponse favorable, j'étais autorisé à assurer le Saint-Père que je recevrais sur-le-champ les pouvoirs nécessaires pour traiter. Il me semble qu'on ne peut faire un crime à un évêque d'avoir accepté une pareille mission. Rien ne pouvait être plus agréable et plus honorable pour moi que- de traiter avec le chef des fidèles, avec un pontife si saint et si bon, et de lui porter des propositions de conciliation et de paix.
« Il est inutile, je pense, de protester que je ne me serais jamais chargé d'une mission qui aurait eu pour objet des mesures de rigueur, des menaces, ou même des propositions inconciliables avec mon attachement sincère au chef des pasteurs, et la profonde vénération que" je professe avec tous les fidèles pour l'auguste prisonnier*. Je me rendis à Fontainebleau, et le 19 je fis demander audience par Monseigneur l'archevêque d'Edesse ; Sa Sainteté daigna me l'accorder surle-champ. Après lui avoir offert mes vœux à l'occasion de la fête de Noël , je lui témoignai la douleur que j'éprouvais avec toute l'Église de la voir éloignée de son siège, de ses Etats, et j'ajoutai qu'il n'était pas impossible de lever les obstacles qui s'opposaient à son retour. Le Saint-Père me répondit, avec son affabilité ordinaire , qu'il avait examiné devant Dieu les motifs de sa conduite , et que rien ne pourrait le faire changer de sentiment. Il ajouta qu'il avait défendu aux cardinaux de lui parler d'aucune affaire. Après quelques discours indifférents, Sa Sainteté me donna la main à baiser, et me congédia. De retour à Paris le 21, je rendis compte au ministre qui m'avait engagé à aller à Fontainebleau de l'issue de mon voyage , et je n'y pensai plus. Plusieurs de mes collègues reçurent aussi la permission d'aller à Fontainebleau, non pas pour engager Sa Sainteté à faire des sacrifices, comme l'assure la Gazette de France, mais uniquement
* Gelul qui a écrit ces lignes avait cependant employé les caresses et les menaces pour faire prêter aux respectables ecclésiastiques de l'État pontifical, exilés à Plaisance, le serment cxi^^é par le gouvernement français et déclaré illicite par le pape. Il avait même <^Aé un des membres du comité de Paris, auquel on doit attribuer les manœuvres et les artifices que l'on employa pour subjuguer la volonté de l'auguste prisonnier de Savone, et lui arracher des concessions souverainement préjudiciables aux droits sacrés du Saint-Siège; M. de Beaumont avait déjà oublié tout ee!a en 181^.
360 MÉMOIKES SUR LE POiMIFlCAl DE PIE VU.
pour présenter au Saint-Père l'hommage de leur dévouement et de leur profond respect.
« Le 16 janvier 181/» je pris congé, dans l'intention de partir pour Bourges le jeudi 20. Le 18 je reçus une lettre du même ministre avec lequel je m'étais abouché le 16 décembre ; il m'invitait à me rendre auprès de lui. Après une assez longue conférence, il me remit un projet de traité et la minute d'une lettre à écrire à Sa Sainteté pourm'accréditer auprès d'elle. Dans ce projet, dont je conserve encore h minute, on rendait au Saint-Père ses Etats, sans exiger aucune concession <. Je puis l'assurer et même le prouver par les documents. Je me rendis le 19 à Fontainebleau , et je fus logé dans un appartement du château. Le 20 je lis remettre au Saint-Père, par Monseigneur l'archevêque d'Edesse, la lettre dans laquelle je lui exposais l'objet de mon voyage. Sa Sainteté me reçut avec sa bonté ordinaire et me dit qu'elle ne pouvait se prêter à aucune négociation, parce que la restitution de ses Etats étant un acte de justice, ne pouvait devenir l'objet d'un traité , et que d'ailleurs tout ce qu'il ferait hors de ses Etats semblerait l 'effet de la violence , et serait une occasion de scandale pour le monde catholique. Dans la suite de la conversation, le Saint- Père me dit qu'il ne demandait que de retourner à Rome le plus tôt possible, qu'il n'avait besoin de rien, et que la Providence l'y reconduirait. Je lui fis quelques observations, particulièrement sur la rigueur de la saison ; mais il me répondit qu'aucun obstacle ne l'arrêterait. Ce f i:t précisément dans cette audience que Sa Sainteté prononça les paroles suivantes, qui sont restées gravées dans ma mémoire: « Il est « possible que mes péchés me rendent indigne de revoir Rome, mais « soyez sûr que mes successeurs recouvreront tous les Etats qui leur « appartiennent 2. » Tout ce qu'on lit de plus dans la Gazette de France est dénué de fondement. Après avoir demandé au Saint-Père la permission de me présenter à lui le lendemain , je me retirai, et
* On n'offrait que la restitution des deux départements de Rome et de Trasimène. dont Napoléon n'était plus maître, puisqu'ils étaient déjà occupés par les troupes napolitaines. On ignore si Bonaparte n'exigeait aucune condition pour cette restitution , parce que le pape ne permit pas même qu'on lût le projet de traité, qui lui fut présenté par l'évêque de Plaisance.
2 « E possibile che i miei peccati non mi rendano degno di riveder Roma , ma ««ate sicuro che i miei succcssori riavranuo tutti gli Stati che loro appar- « tengono. »