QUATRIÈME PARTIE
au moins. Peu de temps après, Lagorse se rendit auprès de Sa Sainteté et lui notifia l'ordre de son départ pour le lendemain matin. Le pape suivit nos conseils ; mais Lagorse lui répondit que les instructions du gouvernement s'y opposaient ; qu'il aurait dans sa voiture Mgr Bertazzoli , et que lui-même le suivrait avec le docteur Porta et les deux camériers de Sa Sainteté, Hilaire Palmieri et Vincent Gotogni. Le lendemain matin, 23 janvier, le pape, après avoir entendu la messe, se retira dans sa chambre , réunit autour de sa personne tous les cardinaux , puis , avec une douce expression de sérénité et le sourire sur les lèvres, il leur adressa ces paroles : « Sur le point d'être (( séparé de vous , sans connaître le lieu de notre destination , sans (( savoir même si nous aurons la consolation de vous voir une se- « conde fois réunis autour de nous , nous avons voulu vous rassem- « hier ici pour vous manifester nos sentiments et nos intentions. Nous « avons la ferme persuasion ( et pourrions-nous penser autrement ! ) « que votre conduite , soit que vous restiez réunis , soit que vous « soyez de nouveau frappés de dispersion , sera conforme à votre di- « gnité et à votre caractère. Toutefois , nous vous recommandons , « quelque part que nous soyons transféré , de faire en sorte que <( votre attitude, que toutes vos actions expriment la juste douleur « que vous causent tous les maux de l'Eglise et la captivité de son « chef. Nous laissons au cardinal, doyen du sacré collège , pour vous « être communiquées , des instructions écrites de notre main qui vous « serviront de règle dans les circonstances .où vous vous trouverez. « Nous ne doutons pas que vous ne demeuriez fidèles aux serments « que vous avez prêtés à votre exaltation au cardinalat, et que vous ne a montriez le plus grand zèle à défendre les droits sacrés de l'Eglise. a Nous vous commandons expressément * de fermer l'oreille à toute « proposition relative à un traité sur les affaires spirituelles ou tem- « porelles ; car telle est notre absolue et ferme volonté. »
Nous fumes vivement émus à ces paroles ; plusieurs versèrent des larmes , et tous nous lui promîmes fidélité et obéissance. Ensuite , dans cette même chambre, le pape prit un peu de nourriture, en continuant de s'entretenir avec nous , toujours avec la même sérénité, avec son ancienne gaîté que Dieu avait daigné lui rendre , et avec
* Paroles qui lui avaient été paitiçuUèrement insinuées.
la douce joie née d'un juste espoir de recouvrer sa liberté. Bientôt, accompagné du même cortège , c'est-à-dire de tous les cardinaux , il se rendit à la tribune de la chapelle , y fit une courte prière , bénit les personnes qui s'y trouvaient, puis se rendit dans la cour ; et là, au milieu des laiines et des sanglots de tant de personnes, qui se demandaient à quel sort il était réservé , il monta dans la voiture de voyage avec Mgr Bertazzoli, et, en nous quittant, sa main s'étendait encore vers nous pour nous bénir. Je remontai , triste et pensif, dans mes appartements, et je passai ensuite dans ceux du cardinal-doyen pour prendre une copie des instructions laissées par le Saint-Père et que je connaissais déjà. En voici la teneur ;
(( Toujours plus incertain de notre situation future et de celle de « nos vénérables frères les cardinaux de la sainte Eglise romaine , « nous croyons nécessaire de leur prescrire quelques règles de con- « duite pour les circonstances dans lesquelles ils peuvent se trouver « à l'avenir.
« 1** Ils devront toujours, autant qu'il leur sera possible, demeurer « unis à nous, habiter le lieu où nous serons conduits, et, s'ils ne le « peuvent, vivre unis entre eux, habiter le même lieu, ou du moins « éviter, autant qu'ils le pourront, cet isolement, cet éloignement « les uns des autres, qui ne peut qu'être funeste à tous.
« 2'' En cas de schisme, ils devront éviter avec la plus scrupuleuse « exactitude toute communication dans les choses spirituelles avec « les personnes qui auraient eu part à ce schisme, quelles qu'elles (( soient, serait-ce même (fasse le Ciel que nous n'ayons pas cette « affliction ) un d'entre leurs collègues. Et même, hors le cas d'un « schisme, s'ils se trouvaient dans quelque diocèse où un évêque « non confirmé par nous exercerait la juridiction épiscopale, sous le (( titre d'administrateur, de vicaire capitulaire, ou sous tout autre « titre, au mépris des saints canons, et la défense formelle contenue « dans nos brefs au cardinal Maury et au chapitre de Florence, ils « devront s'abstenir d'assister aux offices de ces Eglises, et fuir toutes « les occasions où leur présence pourrait autoriser un tel désordre « et donner aux fidèles un juste motif de scandale.
<( 3" Ils devront s'abstenir d'assister à toute cérémonie, à toute « fonction quelle qu'elle soit, en i'honneur du prétendu roi de Rome, « et généraliMijent éviter tout acte qui présenterait quelque apparence
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« de reconnaissance ou de consentement tacite à la prétendue sou- « veraineté de l'empereur et de ses successeurs sur les domaines de « l'Eglise.
« II"" Ils ne devront jamais, sans une permission préalable de notre (( part, accepter aucun ordre ou décoration, poste ou dignité, charge « ou emploi séculier quelconque ; cette défense s'étend également à « la nomination aux archevêchés, évêchés, charges d'aumônier, et « toute autre dignité, titre ou prébende.
« 5** Les circonstances dans lesquelles se trouvent l'Eglise , et en u particulier le Saint-Siège apostolique, exigeant de la part des car- « dinaux une conduite conforme à un temps de deuil, et qui rappelle « aux fidèles la captivité de leur chef, il faut que toutes leurs actions « prouvent combien ils sont profondément affligés des maux de l'E- « glise, de la persécution dirigée contre le Saint-Siège et son infor- « tuné chef; ils devront donc, tant que ces graves motifs subsiste- « ront, s'abstenir de comparaître en des lieux publics, à des repas, u dans les réunions nombreuses, et généralement enfin ils devront « se conformer aux règles suivies dans les familles particulières dans « des temps de deuil et d'affliction. Par les mêmes raisons, ils s'abs- « tiendront d'assister à tout acte de réjouissance publique, comme « serait le chant du Te Deuni, et autres cérémonies semblables, quel « que puisse être l'objet pour lequel elles auraient été ordonnées ; « ils éviteront également de paraître dans les cercles et les réunions « de la cour, après avoir rempli toutefois le premier acte de conve- « nance. Les raisons que nous venons d'exposer et notre défense for- « melle leur fourniront un motif légitime d'excuse.
« 6** Enfin, considérant que la défense d'accepter du gouvernement « aucune pension ou traitement est devenue d'autant plus néces- « saire que le décret du sénat, qui proclame la réunion des domaines « du Saint-Siège à l'empire français, déclare tmpcriales les dépenses « des cardinaux, nous voulons que nos cardinaux refusent toute este pèce d'indemnité ou de pension ; nous ne doutons pas, et nous « sommes persuadé qu'ils ne doutent pas eux-mêmes que la divine « Providence veillera sur eux et viendra à leur secours. »
Après le départ du Saint-Père, quelques-uns d'entre nous proposèrent de quitter sur-le-champ le château pour aller nous loger en ville, dans une maison particulière. La majorité fut d'un avis con-
traire, et nous fîmes dire d'un commun accord au concierge que l'empereur nous avait permis d'habiter le château pour assister le Saint-Père et lui tenir compagnie ; mais que, ne connaissant pas les intentions du gouvernement depuis le départ de Sa Sainteté, nous le priions de nous les communiquer si elles lui étaient connues. Le concierge répondit que dans trois jours les ordres arriveraient de Paris. En effet, le 26 janvier, un officier de gendarmerie arriva avec un ordre du gouvernement qui portait que les seize cardinaux qui étaient à Fontainebleau devraient avoir quitté cette ville dans quatre jours ; qu'il en partirait quatre chaque jour, à des heures différentes, et sous l'escorte d'un officier de gendarmerie qui leur ferait connaître le lieu de leur destination. Les cardinaux Mattei, Dugnani, délia Somaglia et moi nous offrîmes de partir le lendemain ; je laissai partir avant moi mes trois collègues, comme étant plus anciens, en sorte que je ne pus partir que très-tard. Le 27, au matin, un maréchal des logis, M. Lepine, m'annonça qu'il avait été désigné pour m'accompagner, et qu'il reviendrait à trois heures après midi, heure du départ. 11 arriva en effet ; je pris congé de mes collègues, les larmes aux yeux, et je montai en voiture avec mon camérier. M. Lepine se plaça sur le siège avec un serviteur, et nous partîmes. A quelque distance de Fontainebleau, M. Lepine me remit deux lettres, l'une du ministre de la police, et l'autre du ministre des cultes. La première était ainsi conçue :
Paris , le 2Ô janvier XBU.
« Monsieur le cardinal ,
« Je viens de recevoir des ordres concernant Votre Eminence, en « vertu desquels elle doit partir le plus tôt possible et dans le plus « strict incognito pour se rendre à Uzès, département du Gard. La « personne qui vous remettra cette lettre est M. Lepine, officier dé « la gendarmerie impériale de Paris, qui a l'ordre de vous accompa- « gner jusqu'à Uzès. Il lui a été recommandé de condescendre ftux « désirs de Votre Eminence dans tout ce qui pourra se concilier avec « les ordres donnés. J'ai prévenu les autorités d'Uzès de votre arri-'