‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 112 sur 142 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Voyage de Fontainebleau à Uzès.

Le premier jour, la nuit nous surprit à Malesherbes, à quelques lieues de Fontainebleau. La meilleure auberge de ce village se trouvant occupée par le cardinal délia Somaglia, qui nous avait précédé, l'officier de gendarmerie, pour se conformer sans doute à ses instructions, nous obligea de loger dans une autre auberge ; c'était un mauvais cabaret. Malesherbes devait être, je pense, un fief de la famille de Lamoignon, si célèbre dans l'histoire de la magistrature et des parlements de France. Guillaume-Chrétien de Lamoignon- Malesherbes prépara les voies à la. fatale Révolution française en répandant, dans des vues financières, une multitude de livres impies qui, sur la fin du XVIIP siècle, inondèrent la France et l'Europe entière. Il fut témoin des affreux résultats de cette spéculation financière, et succomba lui-même victime des fureurs de la philosophie, non sans avoir racheté une partie de ses fautes par son dévouement à l'infortuné Louis XVI, qu'il défendit jusqu'à la mort.

Le lendemain, 28 janvier, nous attendîmes assez longtemps les chevaux de poste à Pithiviers. Parmi la foule des curieux accourus sur la place, où est la poste, je distinguai plusieurs cocardes rouges, et je demandai s'il y avait dans cette ville des prisonniers espagnols. On me répondit que ceux qui portaient cette cocarde étaient des Espagnols qui avaient prêté serment à Joseph Bonaparte, et qui recevaient une pension. Je remarquai que pas un d'entre eux ne s'approcha de la voiture ; ils se tenaient à l'écart, et avaient même l'air T. I. 24

confus, comme si leur conscience leur eût dit que leurs personnes ne pouvaient pas être agréables à un cardinal victime de sa fidélité.

Nous arrivâmes assez tard à Orléans ; l'officier de gendarmerie fit arrêter la voiture à la porte d'une maison qui nous parut une mauvaise taverne. En montant un petit escalier , je me hasardai de demander à une femme qui me précédait si nous serions bien logés. « Les chambres ne sont pas brillantes , me répondit-elle , mais elles « sont propres. » En effet , on nous conduisit dans de petites chambres remarquables sinon par leur luxe, du moins par leur propreté. Trois filles mises décemment s'empressèrent de me servir ; tout fut à l'avenant , les mets simples , mais fort bons. Je souhaiterais à certaines contrées d'Italie , trop fameuses par leurs détestables et dégoûtantes auberges , de prendre celle-ci pour modèle.

Le lendemain matin , en partant d'Orléans , je vis sur la place la statue de la célèbre Jeanne d'Arc. « Vous auriez bien besoin d'une (( seconde Jeanne d'Arc , dis-je à M. Lépine, pour repousser les alliés « de votre territoire. )) 11 me comprit très-bien , et me répondit froidement : « C'est vrai. » Je vis encore un magnifique pont sur la Loire. Arrivés au petit village de Mothe-Beuvron , nous fûmes encore obligés d'arrêter, faute de chevaux. Nous descendîmes à une petite auberge ; un mauvais escalier de bois me conduisit à une petite chambre qui pouvait à peine contenir un petit lit , une petite table et deux ou trois chaises. C'est dans cette maison,. dans cette même chambre, que Pie Vil avait reposé trois jours auparavant. Le colonel Lagorse, pour éviter le concours des populations qui se pressaient sur le passage du Saint-Père , le faisait séjourner dans des lieux peu populeux , dans de mauvais villages. Le 30 , nous arrivâmes à un petit village appelé Vatan , près de Châteauroux ( archevêché de Bourges ) , et le lendemain à un village appelé Le Foy. Le l^*" février, nous parvînmes fort tard à Limoges, et nous fûmes obligés de nous loger dans une taverne ; les hôtels étaient encombrés d'officiers qui revenaient d'Espagne. A peine étais-je descendu de voiture que M. Lépine me prévint que , le lendemain, à l'occasion de la fête de Notre-Dame de la Chandeleur, il me ferait assister à la messe avant le départ, et il alla aussitôt en avertir le curé de la paroisse voisine ; on peut juger de la surprise et du plaisir que me causa cette nouvelle. Le lendemain , le curé , qui était malade , envoya un prêtre pour m'accompagner, A

Page 1