‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 113 sur 142 · QUATRIÈME PARTIE (lSl3—i8i · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE (lSl3—i8i

peine me vit-on entrer dans la rue qui conduit à l'église que le, cloches furent mises en branle , et , quoique de fort bonne heure , le peuple accourait en foule. Je trouvai devant le maître-autel un prie-Dieu couvert de damas , avec deux beaux chandeliers des deux côtés. L'évêque arriva pendant la messe , et l'église se remplit de fidèles. Après la messe, l'évêque s'approcha de moi pour me compHmenter, et un prêtre vint me prier, au nom du peuple, de bénir les fidèles. Montrant a!ors l'évêque: «Voilà, lui répondis-je, votre pas- « teur ; c'est à lui de vous bénir, car je ne suis moi-même ici qu'une (( de ses ouailles. » Mais l'évêque se réunissant au prêtre pour me faire cette prière, je dis à haute voix : «Puisque votre pasteur m'y « autorise , je vous donne ma bénédiction. » J'élevai en même temps les mains vers le ciel , et je bénis les fidèles. L'évêque , suivi de la plupart de ceux qui étaient présents, m'accompagna à l'auberge. Je consacrai quelques instants à bénir des chapelets et à donner ma main à une multitude de fidèles qui demandaient à la baiser. Je m'entretins aussi quelques temps avec Mgr du Bourg , prélat respectable, nommé par Bonaparte , en vertu du concordat. Il était demeuré fidèle aux saines maximes de l'Eglise, et faisait, par ses vertus et ses bons exemples , l'édification de son troupeau , au milieu duquel il vivait constamment : chose bien rare au temps des anciens rois , puisque Boileau , en parlant d'une persuasion impossible , a dit avec esprit :

« C'est aux prélats de cour prêcher la résidence. »

Ce jour-là (2 février), je passai la nuit à un petit hameau nommé Masseré. Le lendemain, je séjournai à Brives , petite ville du Limousin , pour ne pas rencontrer pendant la nuit un corps de troupes françaises qui revenait d'Espagne. Trois ou quatre jours auparavant, Pie VII y avait passé la nuit , et l'on me conduisit dans la chambre où il avait reposé , et qu'on appelait encore la chambre du pape. Je reçus bientôt la visite du curé , de l'illustre famille des Cosnac , qui a donné à l'Eglise un cardinal et plusieurs évoques. Celui dont je parle a été depuis revêtu lui-même de l'épiseopat.

Dès qu'il entendit prononcer le nom de Pacca , la joie se répandit sur son visage , et il s'ouvrit à moi en toute confiance. 11 me demanda avec chaleur si les puissances alliées rendraient le trône de France

aux Bourbons ; je lui répondis que rien n'annonçait encore que telles fussent leurs intentions. Cette réponse l'attrista. M. de Cosnac fut du petit nombre de ceux qui me témoignèrent le vif désir de voir les Bourbons remonter sur le trône. Quoi qu'en puissent dire ceux qui ont coutume d'écrire sous l'influence des circonstances , je dois avouer que , lorsque j'entrai en France , je craignis que l'antique amour pour l'ancienne dynastie ne fût éteint dans le cœur de la majorité des Français. J'en fus affligé , et je cherchai quelles pouvaient en être les causes. Depuis plus de vingt ans les princes de cette famille avaient quitté le sol natal français , et les écrivains vendus au parti révolutionnaire n'avaient cessé d'exciter contre eux la haine de la nation. On leur imputait tous les malheurs de la France , pour que la postérité les regardât comme les vrais auteurs et la source des maux qui avaient amené la fatale révolution. Toute la jeunesse s'élevait nourrie de ces préventions ; le reste de l'antique affection qu'avaient conservée quelque temps pour eux les hommes d'un âge mur se refroidit bientôt lorsqu'on vit qu'ils ne faisaient aucune tentative pour reconquérir leurs droits ( quoique en cela ils fussent victimes de la politique de quelques cabinets ) , et , peu à peu , on s'accoutuma au gouvernement de la dynastie régnante. Le souvenir des efforts non moins hardis que généreux du dernier des Stuart était encore tout vivant en France et en Europe ; et les Français se souvenaient de la conduite du bon Henri IV , qui , à la tête de ses sujets fidèles , conquit par les armes un royaume qui lui appartenait par droit de naissance.

Cette longue absence et cette inaction forcée des Bourbons les avaient effacés du cœur des Français et du souvenir de ceux mêmes qui détestaient le gouvernement impérial. Leurs illustres infortunes, loin d'émouvoir la compassion, excitaient en général l'indifférence et le mépris. L'orgueil national répugnait à reconnaître comme princes français des hommes qui, loin d'être honorés, étaient à peine tolérés sur le sol étranger, où on leur avait aumône un asile. Le peuplé, sans doute, ne portait pas sans peine le joug pesant que Bonaparte lui avait imposé ; la terrible loi de la conscription et l'énormité des impôts excitaient partout des plaintes ; mais les brillantes victoires de Napoléon flattaient singulièrement l'amour-propre de la nation et semblaient alléger le poids de ses maux. Qu'y avait-il, en effet, de

Page 1