QUATRIÈME PARTIE (I8l3— I8l4). S
plus propre à enflammer les imaginations des Français que les succès rapides des armées impériales , leurs marches incroyables, ces conquêtes qui décidaient en un seul jour du sort des royaumes et des empires, ces entrées triomphales de leur souverain dans les capitales des plus puissants monarques , ces vastes et fertiles provinces incorporées à la France , cette création de nouveaux rois faite par Bonaparte, à l'imitation du sénat romain et des Césars, et enfin ces chefs-d'œuvre des beaux-arts, ces monuments de l'antique Grèce et de Rome , que la victoire transportait en triomphe à Paris ? Tant de prodiges, disons-le, dont le bruit retentissait par toute l'Europe, étaient bien propres à séduire une nation passionnée pour la gloire, et qui s'est toujours proclamée le premier peuple du monde.
Le h du mois, j'arrivai de nuit à Cahors. Je rencontrai sur la route un corps considérable de l'armée française, qui revenait d'Espagne et voyageait en poste; voici de quelle manière. De distance en distance se trouvaient un grand nombre de charrettes couvertes de paille , attelées de bœufs et prêtes à partir. Les soldats fatigués, épuisés de forces, se jetaient de temps en temps sur les charrettes, où se trouvait un lit de paille, et l'on voyageait ainsi jour et nuit. Quelque ingénieuse que fût cette invention, je pense qu'elle ne devait pas accélérer de beaucoup la marche. Les soldats ne pouvaient point prendre sur les charrettes le repos nécessaire pour réparer leurs forces épuisées, et la plupart même y souffraient beaucoup. Ils devaient donc s'arrêter nécessairement quelque part pour y dormir au moins quelques heures. Cette manière de faire voyager les troupes était d'ailleurs très-onéreuse aux populations; les malheureux cultivateurs des campagnes, obligés de conduire les chariots avec leurs bœufs, passaient souvent plusieurs jours sur les routes pour attendre l'arrivée des soldats. Ajoutez à cela les mauvais traitements que ces animaux recevaient d'une soldatesque brutale et impitoyable. Les pauvres paysans, qui craignaient de voir leurs bêtes succomber de fatigue, les suivaient en pleurant et maudissaient le gouvernement. Je me souviens que quelques-uns d'entre eux s'approchèrent de ma voiture, et me suppliaient, les larmes aux yeux, de leur faire rendre leurs bœufs. Je tâchai de leur faire comprendre par mes gestes que je les plaignais véritablement, mais que je ne pouvais leur rendre aucun service.
Sîi 3Ii':>!oiF:ES SUIS LE PONTIMCAT DE PIE VII.
Le 5 nous partîmes de bonne heure de Cahors. J'entrai ce jour-là dans la province de Languedoc, la plus belle de toutes celles que j'ai vues en France ; la douceur de son climat et le grand nombre de ses villes la rendent fort semblable à l'Italie. J'arrivai avant la nuit à Montauban, ville assez célèbre dans l'histoire du calvinisme et des guerres civiles de France. Je reçus la visite du curé de l'église la plus voisine, et de quelques prêtres espagnols déportés. J'appris que le cardinal délia Somaglia, qui était logé dans un autre hôtel, avait fait prévenir le curé qu'il se rendrait avant le jour dans son église pour entendre la messe de son secrétaire, D. Bernard Bianchi. Je dis alors au curé que je désirais assister à la même messe, et je le priai de me faire avertir lorsque mon collègue se rendrait à l'église. Je me levai avant l'aube, et, sur l'avis du curé, je courus à l'église, où s'offrit à mes yeux un spectacle vraiment touchant. Le temps était rigoureux, les ténèbres de la nuit n'étaient pas encore entièrement dissipées, et cependant la maison du Seigneur était déjà remplie de fidèles, accourus sur la simple nouvelle que deux cardinaux devaient s'y trouver. On avait préparé, en face du maître-autel, deux prie-Dieu recouverts de damas, pour le cardinal délia Somaglia et pour moi. Après la messe , le curé se tourna vers nous et nous dit : (( Que cette ville était bien fortunée ; que, quelques jours auparavant, elle avait eu l'honneur de recevoir dans ses murs le chef suprême de l'Eglise, au milieu des acclamations et de l'allégresse de ses habitants, et qu'il nous priait de faire connaître à Sa Sainteté leur dévouement filial et leur attachement sincère à la chaire de Pierre. » Le cardinal délia Somaglia, qui s'exprimait purement en français, le félicita des sentiments religieux qu'il venait d'exprimer, l'assura qu'il les ferait connaître au pape , et que ce serait pour le cœur de Sa Sainteté une véritable consolation. Après avoir pris congé de mon collègue, je retournai à mon hôtel, accompagné d'un grand nombre de fidèles, et je partis.
Vers midi j'arrivai à Toulouse ; je demandai aussitôt un guide pour me conduire au lieu où était le corps de saint Thomas d'Aquin, à l'église de Saint-Saturnin K Je m'acheminai à pied avec mon camérier. Chemin faisant, je voulus voir un magnifique pont sur la Garonne, lequel aboutit à la promenade publique, qui me parut fort
1 L'église dédiée à saint Thomas était supprimée depuis la Révolution.