QUATRIÈME PARTIE
agréable. Arrivé à Saint-Saturnin, j'y trouvai le cardinal délia Somaglia ; les fidèles nous avaient suivis en foule, et j'observai un grand mouvement dans l'église. Les prêtres qui la desservaient nous conduisirent dans la chapelle souterraine qui renfermait le corps du docteur angélique. Nous y fîmes une courte prière et nous remontâmes dans l'église, où nous visitâmes les autres reliques. Cependant le concours des fidèles devenait immense ; à notre passage , tous se mettaient à genoux pour nous baiser la main et recevoir la bénédiction. La multitude se pressait autour de nous avec toute la vivacité naturelle aux Français ; la presse devint telle que l'on courait risque d'être étouffé et foulé aux pieds. Je vis en passant un édilice appelé Capitule , bien au-dessous de ce beau nom. Je doublai le pas pour me tirer de la foule, et je rentrai dans l'hôtel. Je reçus ensuite la visite du supérieur du grand-séminaire, qui me parut instruit et attaché aux bons principes ; il me dit qu'il était Sulpicien ou du moins élève des Sulpiciens. Je fus étonné de le voir à la tête du séminaire d'un archevêque qui était intrus avant le concordat de 1801 , qui avait obtenu par surprise, du légat Caprara, l'institution canonique, et qui ensuite refusa de recevoir les bulles apostoliques. J'appris plus tard à Uzès que le supérieur du grand-séminaire d'Avignon (M, l'abbé Sollier) était aussi attaché aux saines doctrines, bien qu'il eût été nommé par M. Perrier, ancien évêque hitrus constitutionnel, qui, après avoir reçu l'institution canonique, se montra rebelle au Saint- Siège, et obstinément attaché aux erreurs frappées d'ana thème de la constitution civile du clergé.
Ces deux faits firent naître en moi une réflexion bien consolante. Sans doute, me dis-je en moi-même, Dieu regarde ces pays d'un œil de miséricorde et prépare à l'Église des jours plus sereins et plus tranquilles, puisque, ayant permis , au temps de sa juste colère, que les vastes diocèses de Toulouse et d'Avignon eussent à leur tête deux pasteurs (s'ils méritaient ce nom) vendus au parti irréligieux, entichés de schisme et d'hérésie , il n'a cependant pas permis qu'ils empoisonnassent les sources où les jeunes lévites doivent puiser les principes de la religion et de la morale. Outre le directeur et quelques professeurs du séminaire , je vis aussi plusieurs élèves , auxquels je dis en peu de mots qu'ils étaient jeunes et qu'ils verraient luire des jours plus calmes et plus tranquilles pour l'Eglise. Je leur recom-
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mandai de conserver pour le pape et pour le Saint-Siège ce respect et ce dévouement dont ils me donnaient des marques , comme l'unique règle qui pût les empêcher de s'égarer dans ces temps difficiles et orageux. Lorsqu'en parlant de l'Eglise romaine je prononçai ces paroles fameuses du jugement de Salomon : C'est celle-là qui est la véritable mère, tous se prosternèrent avec la plus profonde vénération et me prièrent d'étendre la main sur eux pour les bénir.
Le lendemain, 7 du mois, comme je descendais de l'hôtel, je trouvai, quoiqu'il fût encore nuit, plusieurs personnes sur mon passage et autour de la voiture , qui m'attendaient pour être bénies , et entre autres un professeur du séminaire.
J'arrivai assez tard à Castelnaudary, oii je passai la nuit. Je reçus la visite de quelques dames qui avaient eu la consolation de baiser les pieds du pape à son passage ; elles me dirent qu'elles n'avaient pu obtenir d'être admises en sa présence qu'après avoir été plusieurs fois repoussées par le colonel Lagorse , qui , furieux de voir que le Saint-Père était accueilli partout avec tant de vénération , avait osé donner un soufflet à une dame.
Le 8 , j'arrêtai à Narbonne. Le curé s'empressa de venir me faire visite. Lorsqu'il entendit prononcer le nom de cardinal Pacca, il s'écria : « 0 nom illustre dans les fastes de l'Eglise ! ô nom cher aux bons catholiques! Que Votre Eminence me permette, ajouta-t-il, de lui amener ma famille pour recevoir sa bénédiction. » J'ai voulu rapporter ces détails , peu intéressants par eux-mêmes , non pour faire parade des témoignages de respect et de vénération que l'on m'a prodigués en France, mais pour prouver que ce beau pays, dans ces temps désastreux , renfermait un grand nombre de catholiques sincèrement attachés au Saint-Siège et à ses ministres persécutés. Presque tous mes collègues déportés en Languedoc et en Provence reçurent sur leur passage le même accueil , les mêmes témoignages de respect. On doit concevoir facilement, d'après les détails que je viens de donner, avec quel enthousiasme les populations des provinces durent accueillir le Saint-Père et les démonstrations de joie qui éclatèrent sur son passage. Je ne rapporterai qu'une anecdote que l'on me raconta à Uzès , et que Pie VII lui-même me confirma à Rome. Tandis que le pape traversait le pont de Beaucaire à Tarascon , au milieu des acclamations et des cris de joie des habitants des deux
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villes , qui semblaient disputer entre eux qui lui prodiguerait des marques plus touchantes de vénération et d'amour, le colonel Lagorse, devenu furieux à ce spectacle, poussa la témérité jusqu'à dire à haute voix: « Eh! que feriez-vous donc si l'empereur venait ici?» Alors le peuple de lui répondre comme de concert , en montrant le Rhône: «Nous le ferions boire. » Et comme le colonel, frémissant de rage, proférait des menaces, il ajouta : « Eh bien , si tu as soif, nous te ferons boire toi-même. )>
Je passai la nuit suivante à Montpellier, où j'arrivai fort tard. Le 10, avant midi, j'arrivai à Nîmes, à quelques lieues de la ville d'Uzès, située vers les montagnes des Cévennes, et fameuse dans l'histoire du calvinisme. Fatigué d'un voyage non interrompu de quinze jours , impatient de connaître le lieu qui m'était destiné , je voulus partir pour Uzès , malgré les instances de quelques ecclésiastiques qui m'engageaient à séjourner pour voir les restes de quelques monuments antiques qui appellent l'attention des voyageurs curieux et instruits.
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