QUATRIÈME PARTIE
qu'un petit nombre de personnes dans la chapelle domestique oii je dirais la messe. » Et, pour adoucir en quelque sorte cette intimation, il ajouta : « Qu'il y avait dans la ville un commissaire de police chargé aussi d'épier tous mes pas ; qu'un tiers des habitants étaient calvinistes, ennemis irréconciliables des catholiques, et qui avaient toujours les yeux ouverts sur lui et sur les autres magistrats catholiques, afin de trouver un motif ou un prétexte pour les dénoncer au gouvernement. ))
Le lendemain je reçus la visite du maire, de quelques ecclésiastiques, d'un juge du tribunal et du sous-préfet lui-même. Ce dernier me dit qu'il s'était empressé de me chercher un logement convenable ; qu'il m'aurait offert sa maison, mais que je serais plus en liberté dans celle de M. d'Amoreux, conseiller à la Cour d'appel de Nîmes. 11 me fit l'éloge de la famille d'Amoreux, et me parla spécialement de la piété des dames. Cet éloge me fut confirmé par les prêtres de la ville, et je me plais aujourd'hui" à le publier, comme ayant été témoin des vertus de cette respectable famille.
Après trois jours de résidence à l'auberge, je passai dans la maison de M. d'Amoreux ; j'occupai le premier étage. Au second demeurait i\L Félix d'Amoreux, frère du conseiller, avec sa femme , Elisabeth Lefèvre, trois petits enfans, et sa sœur Mélanie, d'Amoreux. M°'^ d'Amoreux , née à Saint-Domingue, où sa famille avait quelques possessions, avait été amenée en France dès sa tendre jeunesse et y avait reçu une éducation distinguée. Elle était encore dans la fleur de l'âge, et, quoique sa santé fût altérée depuis quelques années, elle conservait néanmoins de la fraîcheur et de la beauté. M"*" Mélanie d'x\moreux jouissait dans le pays de la réputation d'une sainte fille; sa conduite répondait à sa réputation.
La petite ville d'Uzès est située sur une montagne à quelques lieues de Nîmes, non loin des fameuses Cévennes. En y entrant, je sentis mon cœur se resserrer à la vue de ses rues étroites et obscures, et de ses maisons grossières et mal bâties. En Italie elle mériterait à peine le nom de bourg. Sa population était alors de six mille âmes au moins, dont un tiers calviniste. Adonnée au conunerce, cette dernière classe est la plus riche du pays, parce qu'elle n'a pas éprouvé les pertes immenses que la noblesse catholique a faites dans la Révolution. Ces protestants conservent encore leur ancienne animosité
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contre les catholiques. Plusieurs fois, dans la Révolution, soutenus par les furieux huguenots de Gardonnenque et desCévennes, ils persécutèrent la population catholique. Les prêtres, pour échapper à leur fureur, furent obligés de gagner la terre étrangère ou de se réfugier au fond des forêts voisines. Pendant mon séjour à Uzès, ils ne me donnèrent aucun signe d'aversion. Le maire m'avoua cependant, sur le point de mon départ, qu'ils lui avaient inspiré quelque crainte dans les premiers jours de mon arrivée. Il ajouta que les calvinistes, informés de la cause de mon exil, avaient conçu de l'estime pour moi, et qu'ils voyaient dans ma résistance aux ordres de l'empereur, pendant mon ministère, la preuve d'un caractère ferme et d'un grand courage. Je reviens à mon sujet. Avant le concordat de 1801, Uzès avait un siège épiscopal, dont l'érection date des premiers siècles de l'Eglise. Les catholiques avaient conservé leur cathédrale, aujourd'hui simple paroisse, dédiée à saint Théodoret, martyr, et l'église succursale de Saint-Etienne. Les protestants avaient fait leur temple de l'église des Frères-Mineurs.
Les soixante-dix jours que j'ai passé à Uzès ont été les plus sereins, les plus calmes et peut-être même les plus heureux de ma vie. Libre de toute charge, de toute affaire, j'avais partagé mes heures entre les exercices de la religion, la lecture, la promenade et quelques visites assez rares de politesse. Les habitants d'Uzès, et spécialement les personnes de la noblesse et du clergé avec qui j'étais en relation, me faisaient oublier tout ce que ce séjour pouvait avoir de triste par lui-même. Je trouvai en elles les traces d'une excellente éducation et une politesse exquise. Mes hôtes avaient converti en chapelle un appartement de la maison; j'y célébrai chaque jour la messe, à laquelle assistaient un grand nombre de fidèles ; plusieurs femmes approchaient souvent de la sainte table. Les dimanches et fêtes, j'assistais le matin et le soir aux offices de la paroisse de Saint- Théodoret. Malgré mes instantes recommandations qu'on me traitât sans distinction aucune, afin de ne pas donner au gouvernement l'ombre de prétexte de me défendre l'entrée de l'église, je ne pus rien obtenir. J'avais choisi une des dernières places du chœur, et l'on se hâta d'y élever un petit baldaquin. A la grand'messe on me présentait l'encens, et l'on me rendait tous les honneurs d'usage. Lorsque j'allais en visite on usait envers moi de grandes cérémonies.
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Le maître de la maison venait me recevoir jusque sur la rue, tandis que la maîtresse m'attendait à genoux à l'entrée des appartements pour recevoir ma bénédiction. Lorsque je sortais, tous s'agenouillaient pour être bénis. Les personnes qui venaient me faire visite me donnaient les mêmes marques de respect. Avant le coucher du soleil, j'avais coutume de me retirer dans ma chambre, et je recevais souvent la visite du sous-préfet et du maire. A huit heures du soir, je montais chez mes hôtes, oii je trouvais toujours M"'^ Elisabeth d'Amoreux occupée à faire répéter à ses deux fils aînés la leçon que le maître leur avait donnée dans le jour, tandis que M"'' Mélanie était en prière dans un petit oratoire. Je m'entretenais près d'une heure avec elles et une dame de leurs amies, qui était aussi leur hôte. Elles me parlaient des événements divers de la Révolution , me lisaient les feuilles publiques, ou me faisaient connaître les ouvrages de littérature récemment publiés. Il est bien rare de pouvoir entretenir avec les femmes des autres nations une conversation aussi agréable. Ces dames aimaient beaucoup à m'entendre parler des belles cérémonies de Rome et de la magnificence de ses édifices.
Le clergé d'Uzès était alors composé de neuf à dix prêtres au plus. Ceux que je voyais plus familièrement me parurent aussi distingués par leur éducation que par leur instruction. Peu prévenu dès ma jeunesse en faveur des Français, j'avais cependant conçu une haute idée du clergé de cette nation. Leurs meilleurs auteurs avaient servi de base à mes études ecclésiastiques. Lorsque plus tard je fus à même de connaître un grand nombre d'évêques français, mon estime pour le clergé de France ne fit que s'accroître. On a toujours vu sur les sièges de France des prélats infiniment recommandables par leur science et par leurs vertus, dignes quelquefois des premiers siècles de l'Eglise, et, de nos jours même, au temps désastreux de la Révolution, un grand nombre ont rappelé le souvenir des Irénée, des Hilaire et des Martin, leurs prédécesseurs. Mais ce qui m'a inspiré la plus grande admiration pour ce clergé, c'est cette multitude de curés de paroisses et de vicaires généraux des diocèses. Que le clergé des autres pays où j'ai demeuré quelques années*, et le clergé d'Italie surtout, me pardonnent cet aveu : il me semble que cette respec-
1 L'Allemagne et le Portugal.
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table portion-dii clergé de France les surpasse tous par l'instruction, par l'éducation et par le talent pour la parole évangélique. J'ai entendu dans de simples paroisses de France des sermons et des prônes pleins de cette judicieuse éloquence sacrée que j'ai rarement entendue dans les grandes chaires d'Italie et de la part de nos bons orateurs. Le corps des curés, cette vénérable portion du clergé français que les orgueilleux prélats de cour appelaient le bas clergé, commence depuis quelque temps à mieux comprendre les doctrines ultramontaines. Les dernières persécutions subies par les Eglises de France et d'Italie , en forçant les prêtres de ces deux nations à se fréquenter, ont rapproché les fils de la mère, et préparé une réconciliation de famille qui serait déjà complète si les prêtres français eussent demeuré plus longtemps en Italie ou les Italiens en France. Depuis quelque temps , la mésintelligence affaiblissait l'estime mutuelle des deux clergés. En général, les prêtres italiens ne pouvaient croire que les défenseurs des qualité articles pussent, en matière ecclésiastique , penser et agir catholiquement (qu'on me passe cette expression). Ils avaient puisé cette prévention dans les mémoires des jurisconsultes français, dans les arrêts des parlements, et tant d'autres ouvrages infectés de jansénisme, où ils découvraient en effet, sous le voile des libertés de l'Eglise gallicane, lo venin du schisme et de l'hérésie que les gallicans modérés repoussaient avec horreur. Les prêtres français, de leur côté, n'avaient pas en général une juste idée des doctrines romaines, qu'ils appellent ultramontaines. Les philosophes, en présentant sans cesse sous un point de vue ridicule et perfide nos maximes, avaient réussi à persuader à ceux qui n'examinaient pas ces questions par eux-mêmes, c'est-à-dire au plus grand nombre, que les doctrines romaines étaient absurdes et qu'elles répugnaient au bon sens, selon l'expression soldatesque de Napoléon. Dans plusieurs conversations que j'eus avec de respectables ecclésiastiques français, je ne tardai pas à m'apercevoir qu'ils nous attribuaient des maximes exagérées sur l'exercice de la juridiction primatiale du pape. Je me souviens que, me promenant un jour aux environs d'Uzès, j'entrai chez le curé de Montaren, dont on m'avait fait le plus grand éloge *. Ce prêtre respectable était occupé à expliquer
* M. Goirand-Labaume.
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une leçon de théologie à deux jeunes gens qu'il formait à l'état ecclésiastique avec un zèle entièrement désintéressé. Je fis tomber la conversation sur le traité de l'Eglise. Après quelques propositions, le curé m'interrompit en s'écriant : «Oh ! que vous êtes modéré, Mon- (( seigneur î — Non, Monsieur le curé , lui répondis-je ; ce ne sont « pas mes opinions particulières que j'expose, mais les maximes de « l'Eglise et du clergé romain. Si vous alliez à Mais voir le cardinal « Mattei, doyen du sacré collège, ou à Nîmes le cardinal Litta, vous (( entendriez de leur bouche les mêmes doctrines. » Plusieurs ecclésiastiques, fort instruits et versés dans les études sacrées, partageaient ces erreurs ; ils n'avaient jamais lu nos meilleurs ouvrages contre les qiiatre propositions. Plusieurs de mes collègues en recommandèrent la lecture aux prêtres français qu'ils fréquentaient, et j'ai su que leurs conseils furent suivis d'heureux résultats. Ce ne fut pas, au reste, le seul bon effet que produisit la présence en France de ces illustres exilés ; elle réveilla l'ancienne estime de cette nation pour le clergé d'Italie, et surtout pour celui de Rome. Personne n'ignore la réputation extraordinaire dont jouissait dans les pays étrangers la cour de Rome, qui souvent fut composée d'hommes supérieurs par leurs talents, par leurs connaissances et par leur rare habileté dans les négociations politiques, habileté que la calomnie s'est plu quelquefois à appeler du nom de machiavélisme. De nos temps même, les hommes habiles et vertueux n'ont pas manqué parmi les cardinaux et les prélats romains. Par quelle fatalité cette haute opinion s'estelle donc affaiblie? Je l'attribue au voyage de Pie VI à Vienne en 1782 , et à celui de Pie VII à Paris en 180/i. 11 est en effet inconcevable que ces deux papes aient choisi, pour paraître à la cour de deux puissants monarques et y traiter d'affaires capitales, des cardinaux dont les talents ne répondaient ni aux circonstances ni à la réputation de la cour de Rome. Le choix de Pie VII, quoique un peu plus concevable, ne fut pas plus heureux. On sembla même oublier qu'on allait voyager au cœur de l'hiver, traverser les Alpes et se transporter dans un climat rigoureux. On choisit des cardinaux âgés, dont plusieurs n'avaient jamais franchi les confins des Etats de l'Eglise , et qui , bien loin de pouvoir assister le Saint-Père , ne pouvaient au contraire qu'augmenter les difficultés du voyage. La plupart n'entendaient pas le français. Les cardinaux Antonelli, Borgia,
de Pietro, hommes d'ailleurs d'un grand mérite, et le prélat Devoti, comprenaient cette langue, mais ne la parlaient pas. Cependant il fallait paraître sur un grand théâtre, aux yeux de toute l'Europe, en présence des personnages les plus illustres des nations alors en paix avec la France, et Pie Vil apparaissait entouré de prélats qui n'avaient rien de distingué dans leur extérieur, ni de prévenant dans leurs personnes ; qui, loin de pouvoir offrir aux Français ce qu'ils appellent le bon ton, n'avaient pas même cet usage, cette aménité de manières que l'on exige rigoureusement dans la bonne compagnie. Et c'était au milieu du peuple parisien, que sa vivacité et sa légèreté rendent naturellement moqueur et satirique, qu'ils allaient se donner en spectacle. Quelle dut être la pensée des Français qui, à une époque aussi solennelle que celle du couronnement de l'empereur, crurent voir dans le cortège du souverain pontife l'élite des prélats romains ? On doit concevoir que dès ce jour la cour de Rome dut, aux yeux de la France, perdre l'éclat de sa réputation. Napoléon en fut frappé, et c'est peut-être à cette idée défavorable qu'il faut attribuer son sacrilège projet d'usurper les domaines de l'Eglise, ou du moins la prompte exécution- de ce projet. La présence de plusieurs cardinaux et prélats italiens distingués par leur mérite redressa en partie cette fausse opinion des Français, et réveilla, comme je l'ai déjà dit, leur ancienne estime pour le clergé d'Italie et le sacré collège.
Voilà les résultats heureux de la déportation du clergé italien et français. Mais Celui qui sait tirer le bien du mal a voulu que l'Église de France retirât des avantages tout particuliers de la persécution même et de la spoliation sacrilège des biens du clergé. J'ai dit plus haut que des prélats aussi recommandables par leur science que par leurs vertus ont toujours illustré l'Église de France. 11 faut néanmoins avouer que, sous les derniers rois, et spécialement sous la funeste régence de Louis XV, on vit plusieurs évêques français sua quœrentes, non quœ Jesu-Chrùti. Les évêques étaient choisis parmi les familles les plus illustres de Paris et des provinces ; outre les revenus de leurs évêchés , ils étaient pourvus de gros prieurés et de riches abbayes ; ils étaient , en plusieurs endroits , membres des états provinciaux ; tous pouvaient être considérés comme grands du royaume. Ces honneurs humains leur faisaient souvent oublier les devoirs sacrés de