QUATRIÈME PARTIE
dérober au peuple la connaissance. Cependant le 10 avril (jour de Pâques) , la nouvelle se répandit tout à coup que les alliés étaient entrés à Paris; cette nouvelle était décisive, parce que les provinces, qui ont toujours les yeux fixés sur la capitale, suivent son exemple et partagent son sort. Le gouvernement impérial, chancelant, ne se soutenait encore que par les ordres émanés de l'impératrice régente, Marie-Louise d'Autriche.
Le 14, la nouvelle arrive d'Avignon que les habitants de cette ville ont foulé aux pieds tous les emblèmes de l'empire et arboré la cocarde blanche, aux cris de Vive le roi! Le lendemain , des tambours se font entendre, l'air retentit d'acclamations, et les cloches de la cathédrale s'ébranlent. Je cours à ma fenêtre, et j'aperçois un homme du peuple qui portait une cocarde blanche de papier , et qui criait : A bas les droits réunis î Vive le roi 1
Je ne pus m'empêcher de sourire en l'entendant crier d'abord : A bas les droits réunis! et ajouter ensuite : Vive le roi! Je craignis un moment de voir se renouveler sous mes yeux, entre les catholiques et les protestants, les scènes sanglantes dont ce pays avait été le théâtre, car les calvinistes s'étaient montrés les ennemis déclarés de l'auguste maison de Bourbon ; mais pas une goutte de sang ne fut répandue. Il n'en fut pas de même au retour de Bonaparte de l'île d'Elbe et à la seconde rentrée des alliés en France.
Le peuple courait partout pour abattre et fouler aux pieds les aigles impériales, aux cris de Vive le roi ! Il arracha de l'hôtel-de-ville le drapeau tricolore et rendit la liberté à douze cents Russes retenus prisonniers dans une caserne. En un instant des farandoles parcoururent la ville. Le peuple dansa longtemps sous mes fenêtres, en criant : Vive Sa Sainteté! Vive le roi! et quelquefois : Vive le cardinal!
Le maire, les magistrats, les employés des finances et les gendarmes eux-mêmes ne firent que changer de cocarde, sans interrompre leurs fonctions respectives. Cet exemple m'a convaincu davantage de la fausse politique de ceux qui multiplient les charges , dans l'espoir d'attacher un plus grand nombre de sujets au gouvernement. Malheureusement la plupart des employés ont une opinion contraire au pouvoir, et, dès qu'ils peuvent se flatter de conserver leur place, ils tournent le dos au gouvernement pour saluer le soleil levant.
Le soir, il y eut illumination générale; le peuple, réuni en foule
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devant mon habitation , faisait éclater sa joie de toute manière. Ce n'étaient que des danses , des cris , des détonations continuelles d'armes à feu , des acclamations mille fois répétées : Vive le pape ! Vive le roi! Vive le cardinal! Je me présentai plusieurs fois à la fenêtre pour remercier le peuple, et, agitant un mouchoir blanc, je criais à mon tour : Vive le roi! A peine m'étais-je retiré que j'entendais crier plus fort : Le cardinal! le cardinal! J'étais obligé de me montrer de nouveau. Ces scènes se renouvelaient surtout lorsqu'il passait quelque COI ps de musique. Je remarquai parmi les musiciens un homme du peuple , d'une verve féconde , qui récita sous mes fenêtres une longue et sanglante satire contre Napoléon. Je me retirai enfin pour prendre quelque repos ; mais le bruit que l'on faisait dans la rue me réveilla plus d'une fois.
Le lendemain , môme mouvement, même enthousiasme. On avait élevé devant la maison de M. d'Amoreux un petit arc de triomphe , sur lequel on lisait : Au juste délivré de l'oppression. Dans la soirée du samedi, la ville fut encore illuminée, et l'on fit éclater les mêmes signes de joie. Il fallut , malgré le froid , me tenir presque sans cesse sur le balcon et crier de temps en temps : Vive le roi! J'ajoutai une fois : Vive la bonne ville d'Uzès ! A ce cri , le peuple flatté de redoubler les vivat et les applaudissements. Plusieurs montèrent dans mon appartement ; les uns , dont quelques calvinistes , pour me voir de plus près; les autres pour recevoir ma bénédiction, et tout cela néanmoins sans confusion et sans désordre. Ces démonstrations de joie peuvent donner une idée de l'effet prodigieux que produisit en France ce changement si soudain. Le peuple croyait apercevoir la fin de ses maux , et saluait un meilleur avenir. Cette espérance d'ailleurs était fondée sur les promesses solennelles que faisait le comte d'Artois , dans son manifeste, d'abolir la conscription et les droits réunis. Le clergé et la noblesse catholique * croyaient voir naître un règne de justice et des jours heureux. La plupart des familles nobles avaient perdu tous leurs biens , pour avoir répondu à l'appel du comte de Provence ( Louis XVllI), appel qui donna lieu à la célèbre émigration de 1793. Après avoir erré pendant plusieurs années chez l'étranger, dans un état de misère et de pauvreté , elles se laissèrent reconduire
' Quoique l'auteur ne parle que de la noblesse d'Uzès, j'ai cru devoir l'appliquer la noblesse de France, (^ote du ttàductmr.)