QUATRIÈME PARTIE
en France par l'amour de la patrie , et se virent réduites à mendier leur pain à la porte de leur héritage. Ces infortunés gentilshommes, victimes de leur dévouement au prince qui montait, alors sur le trône , avaient droit d'espérer qu'ils recevraient enfin le prix de leurs services et de tant de souffrances. Pouvaient-ils douter un seul instant qu'on leur restituât au moins leurs biens patrimoniaux , dont ils ne pouvaient être légitimement dépouillés par aucune autorité humaine?
Le dimanche 1 7 du mois , je me rendis à la cathédrale , en grand costume de cardinal , pour y offrir le saint sacrifice. Lorsque je sortis de mon habitation, quelques personnes voulurent dételer les chevaux pour traîner elles-mêmes la voiture , et ce ne fut que sur mes instantes prières qu'elles y renoncèrent. La garde m'accompagna jusqu'à l'église , rangée sur deux colonnes. Une partie du peuple , suivie de la musique, marchait devant la voiture, portant les bannières de quelques pieuses sociétés. Deux canons , postés d'avance sur la place , saluèrent mon arrivée. Le clergé m'attendait à la porte de l'église , et je fus reçu sous un dais soutenu par des personnes distinguées de la ville. Le curé , après m'avoir présenté l'encens , prononça un discours faisant allusion à ma première entrée dans son église en habit de cardinal. Je distribuai le pain de vie à trois ou quatre cents personnes. Tout se passa avec beaucoup de foi et de piété , et ce spectacle religieux fit impression sur les protestants euxmêmes , que la curiosité y avait amenés. Je fus reconduit chez moi avec les mêmes honneurs et au milieu des acclamations du peuple. Le soir, je retournai à l'église pour assister aux vêpres. Un prêtre, nommé M. Payen, monta en chaire et prit pour texte ces paroles de l'Evangile du jour: Venit Jésus, stctit in medio eorum, et dixit eis : Pax vobis. 11 parla brièvement, mais avec beaucoup de chaleur et d'onction , des avantages de la paix, que faisait présager, pour l'Eglise et pour l'Etat, le retour de la dynastie légitime. Ensuite je donnai moi-même la bénédiction du Saint-Sacrement , qui termina la cérémonie.
Le 18, j'exécutai enfin le projet que j'avais formé depuis longtemps d'aller yovc les restes imposants d'un monument antique , appelé le Pont du Gard, situé sur la route de Nîmes à Avignon. J'y allai accompagné du sous-préfet , et nous y avions ménagé une entrevue avec le cardinal Litta. Nous y parlâmes longtemps des affaires du
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temps et de notre retour prochain en Italie. On trouve la description du Pont du Gard dans une lettre écrite en français par le célèbre marquis Scipion Maffei *. Je ne puis rien ajout-er à cette description faite de main de maître, et je la citerai tout entière.
Lettre à madame la marquise de Caumont.
« Parmi tous les restes d'aqueducs que Ton trouve épars en différents endroits , celui qu'on nomme le Pont du Gard tient le premier rang. Pour conduire un ruisseau à la ville de Nîmes , où la fontaine reste assez basse en certains temps , on dériva l'eau jusque près d'Uzès. C'est là que commençait l'aqueduc, dont on voit encore beaucoup de restes par la campagne ; il allait en serpentant , pour conserver son niveau de la même hauteur. Au delà de la rivière du Gardon, autrefois nommée Gard , on en voit d'autres restes. J'entrai dans un vallon où je trouvai , au milieu et sur les deux côtés , les piles des arcs qui y étaient. Mais la merveille est sur la rivière , où l'on a été obligé de construire une grande et admirable masse , pour transporter l'eau au delà , dans un endroit où la rivière est fort profonde , et avec des rives très-escarpées. Ce pont a en bas six arcardes sur le lit de la rivière , qui , sans autre fondement , posent la plupart sur le roc. Elles ne sont pas égales entre elles , mais très-grandes chacune, et celle sous laquelle l'eau passe a soixante-dix pieds de largeur , d'une pile à l'autre. Au-dessus de celle-ci , il y en a un second rang de plus petites , au nombre de onze , qui sont encore très-élevées. Ensuite un troisième rang de trente-cinq petites arcades s'élève. Le conduit de l'eau, c'est-à-dire le canal, est sur celles-ci; il a deux pieds et quatre pouces de large, et près de cinq pieds de haut; il est couvert par des pierres d'un pied d'épaisseur, larges de deux à quatre pouces , et longues de cinq et demi ; elles sont posées de travers et couvrent aussi le sponde , c'est-à-dire les petits murs des côtés , qui sont bâtis de petites pierres disposées à sacco, comme nous disons en Italien. Les basses arcades sont composées de quatre rangs de pierres égales qui forment le plein-ceintre. Il y a environ cinquante pieds de la superficie ordinaire de l'eau jusqu'à la sommité de l'arcade. Les
» Elle est insérée dans un ouvrage intitulé : Galliœ antiquitates quœdam selectœ, atque in plures epistotas distributœ. Paris, 1733.