‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 122 sur 142 · QUATRIÈME PARTIE (I8l · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE (I8l

piles ont chacune dans le haut une corniche , et dix pieds plus haut , où l'arc commence , elles ont un cordon. Mais au-dessus des premières arcades il y une grande corniche qui a beaucoup de saillie ; on l'a supplacée en plusieurs endroits , où elle était ruinée , et l'on y a aussi mis des pierres qui avancent devant les pilastres , avec un parapet , et tout cela parce que l'on marche à présent sur cette corniche , et Ton en a fait un passage , en sorte que l'aqueduc est transformé en pont. Les chevaux y passent aussi , pourvu qu'ils ne soient point chargés. Une chose qu'il ne faut pas oublier de remarquer, c'est que de l'un et de l'autre côté de l'édifice les pilastres du second rang ont , dans une égale distance , deux pierres qui sortent un pied et demi en dehors. On en voit d'autres un peu plus haut, et en plusieurs endroits , qui ressemblent à des morses ; il n'est pas facile de savoir quelle en a été l'intention. Je me suis un peu étendu ici à cause de la somptuosité de cet édifice. Quand une personne regarde de haut en bas de l'aqueduc , ou du lit de la rivière en haut , la hauteur et la grandeur des arcades l'épouvantent et l'étonnent. »

Après avoir observé ce beau monument avec un véritable plaisir , qui fut pour nous comme l'avant-goût de la douce satisfaction que nous éprouvâmes quelque temps après à Rome , nous fîmes un repas fort sobre dans une petite auberge voisine du pont, puis la compagnie se partagea.

A mon retour , la population d'Uzès et celle des environs me donnèrent une preuve bien flatteuse et bien touchante de leur bienveillance. A peu près à cinq milles de la ville, je rencontrai trente jeunes gens à cheval, des familles les plus distinguées d'Uzès , qui m'attendaient pour former ma garde d'honneur. Les uns suivaient la voiture, tandis que les autres la précédaient avec une musique militaire qui faisait retentir les airs des plus agréables symphonies. J'entendais en même temps le son des cloches des églises voisines; plusieurs gardes nationaux, sous les armes, me rendaient les honneurs militaires, tandis que les curés , après m'avoir complimenté, s'agenouillaient avec les populations, en me priant d'étendre la main pour les bénir eux et leurs paroissiens. La population d'Uzès, la garde nationale rangée en colonnes, me reçurent hors de la ville et voulurent former mon escorte ; on me conduisit ainsi comme en triomphe autour d'Uzès, et le

peuple répondait aux fréquentes décharges de la mousqueterie par les cris répétés de Vive le pape! Vive le roi! Vive le cardinal ! Et, en passant devant la caserne o\x étaient logés les prisonniersrusses , il ajouta : Vive l'empereur Alexandre ! A ce dernier vivat, je reconnus cette politesse, cette délicatesse de sentiments qui caractérisent le peuple français.

Le 19, je dis la messe dans la paroisse de Saint-Etienne, et l'on me prodigua les mêmes démonstrations de respect et de vénération. Je donnai la communion à plus de cent personnes. Le 20, j'allai dire la messe dans la chapelle des Sœurs de la Charité, et le lendemain dans celle des Sœurs Noires. Je fus visiter la maison de ces Sœurs, dans le temps qu'elles faisaient la classe aux petites filles. A mon arrivée, un enfant de dix ans au plus s'avança vers moi et m'adressa un discours gracieux, dont je me rappelle encore l'exorde touchant:

<( Eminence, me dit-elle, nous lisons dans la vie du Sauveur qu'il aimait les enfants, qu'il les appelait auprès de lui, les caressait et les bénissait. Vous, Eminence , qui avez marché sur les traces de ce divin Maître, dans la douloureuse carrière des tribulations et des souffrances, vous voulez encore l'imiter en venant ici au milieu de nous. »

La veille de mon départ, je reçus une députation du clergé et des tribunaux; le maire, M. Robernière, suivi de tout son conseil, vint me complimenter et me souhaiter un heureux voyage. Il me lut un discours qu'il termina en me demandant la bénédiction ; il se mit à genoux, et tous les autres suivirent son exemple. 11 y avait parmi eux quelques calvinistes qui fléchirent le genou sans affectation et avec un respect au moins apparent.

Je m'étais tracé, pour mon retour en Italie, un itinéraire délicieux. Je voulais, en partant d'Uzès, visiter Avignon, séjour cher aux admirateurs de l'immortel Pétrarque et à ceux pour qui l'histoire des papes offre un puissant intérêt ; mais je renonçai par prudence à cette douce satisfaction. Le renversement subit du gouvernement impérial et l'allégresse tumultueuse du peuple avaient réveillé chez les Avignonais l'amour de l'administration papale; ils se souvenaient des bienfaits de ce régime paternel, du bonheur dont ils avaient joui pendant plusieurs siècles , objet de la jalousie de leurs voisins. Un Bourbon remontait sur le trône de ses ancêtres par droit de succession ; une conséquence naturelle les portait à croire que le souverain

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