‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 126 sur 142 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

« Et en quel jour pouvais-je plus à propos vous parler du bon pasteur qu'en celui-ci, où nous honore de sa présence un prince de l'Eglise, un de ses principaux pasteurs, un illustre conseiller du vicaire de Jésus-Christ, du pasteur des pasteurs? Déjà cette ville a eu le bonheur de recevoir dans ses murs le chef suprême de l'Eglise...»

Après la messe, je continuai ma route vers Brignoles, où je passai la nuit. J'y trouvai l'excellent cardinal Dugnani, qui y avait été exilé. Le 25 j'arrivai à un village nommé Le Luc. Pendant qu'on relayait, un inconnu s'approcha de la voiture, et dit à mes domestiques que Pauline Bonaparte, princesse Borghèse, qui habitait une maison de campagne peu éloignée, désirait savoir quand il passerait des cardinaux, parce qu'elle avait envie de les voir. Je fis répondre que je ne connaissais point la princesse Borghèse, et que je n'en étais point connu. J'aperçus bientôt une maison de campagne, dans une situation fort agréable, et environnée de troupes. Je m'imaginai que ce devait être la demeure de Pauline Bonaparte. Pensant alors à l'infortune de cette princesse, qui était infirme, je n'eus pas le courage d'ajouter à son affliction par un acte de désobligeance et de dureté même. Je me rappelai la conduite qu'avaient tenue envers elle, à Rome, plusieurs cardinaux lorsqu'elle y était venue sous le nom d'épouse du prince Borghèse et de sœur du premier consul. Je descendis de voiture, et les soldats me laissèrent passer. Lorsqu'on prononça le nom de cardinal Pacca^ une sorte de stupeur se manifesta sur le visage des domestiques de la princesse, et surtout d'une dame piémontaise. Je trouvai la princesse abattue, décharnée, d'une pâleur mortelle. Si une des dames de sa cour ne me l'eût indiquée, je n'aurais pu croire que j'étais en présence de cette Pauline Bonaparte dont les journaux français avaient tant vanté les grâces et les charmes. Elle me fit un accueil fort gracieux , et me parla de la chute de son frère avec douleur, mais avec beaucoup de jugement. Elle me dit qu'elle irait bientôt en Italie ; qu'elle attendait une frégate que lui expédiait le roi Murât, et qu'elle me priait de donner de ses nouvelles à sa mère et à soù oncle, le cardinal Fesch, que je trouverais à Rome.

Je le lui promis, lui adressai quelques paroles de consolation, et je pris congé. Etant à Rome en 1816, cette princesse parla de cette visite comme d'une démarche héroïque de la part d'une personne

qui avait été si maltraitée par l'empereur. Elle chercha toutes les occasions de me témoigner sa gratitude *.

J'appris ce jour-là même que l'empereur Napoléon arrivait sur les frontières de la Provence pour être conduit à l'île d'Elbe, que les puissances alliées lui avaient assignée pour demeure avec le titre de souveraineté. Je commençai alors à réfléchir sur les étranges destinées de cet homme extraordinaire auquel l'histoire consacrera plus d'une page.

Né dans une île que les Français méprisent, quoiqu'elle leur appartienne, il n'était encore en 1794 qu'un simple officier d'artillerie inconnu à la France. Dans le court espace de dix ans il avait déjà rempU presque toute la terre du bruit de son nom, visité en personne l'Afrique et l'Asie. L'Europe le voit avec stupeur ceindre la couronne impériale, et recevoir l'onction sacrée des mains du pontife romain , accouru lui-même à la suite d'un cortège de rois et de princes puissants. Bientôt rejetant le titre modeste de président de la république italienne pour prendre celui de roi d'Italie , il reçoit le serment de fidélité de ces mêmes Italiens auxquels il avait , un an auparavant , fait prêter serment de haine à la royauté. Tout plie devant lui ; l'Europe demeure muette. Dix autres années le portent à l'apogée de la puissance et de la gloire. Une archiduchesse d'Autriche , fille des Césars , alliée à toutes les familles royales de l'Europe, partage sa couche ; à sa voix, des trônes s'élèvent pour ses frères et pour ses sœurs. Tout à coup précipité du faîte des grandeurs, il tombe dans l'île d'Elbe , dont on lui laisse la souveraineté dérisoire, qui a rappelé de nos jours les souvenirs de ces petits princes d'Ithaque, de Chio, et autres petites îles célèbres dans lespoëmes d'Homère.

Ici l'on se demande : « Napoléon mérite-t-il le titre de grand? » Si ce titre glorieux n'eût jamais été accordé qu'aux souverains bienfaiteurs de l'humanité , la réponse serait facile. Nous dirions avec Sénèque : « Hœc nomma, magnus et bonus, separari non possunt ; magnum quippe aut bonum est, aut non magnum K n Mais depuis que

* Peu d'heures avant sa mort elle fit mettre pour moi , dans son testament , un legs précieux exprimé en termes pleins d'obligeance et de respect.

2 «Ces deux noms, grand et bon, ne peuvent être séparés; car ce qui est grand est bon, ou bi^n il n'est pas grand. » (Sénèqde, de fa Colère, liv. I.)

Page 1