QUATRIÈME PARTIE
« le comble de la gloire et le plus beau de tous les arts a été de se tuer les uns les autres*, » les hommes sont convenus de ne donner ce titre qu'aux grands guerriers et aux conquérants.
Les Grecs l'accordèrent autrefois à Alexandre de Macédoine, les Romains à Pompée, et les modernes l'ont donné (au XVII* siècle) à Gustave- Adolphe, roi de Suède, et de nos jours à Frédéric II, roi de Prusse. Bonaparte leur est-il inférieur, soit par la sublimité des talents militaires, soit pour la grandeur et la célérité des conquêtes? Ce serait une injustice de ne lui pas accorder d'autre mérite que celui de la valeur. Qui plus que lui a donné des preuves éclatantes d'une rare habileté dans l'art difficile de gouverner les hommes et les peuples ? Qu'on se rappelle l'affreuse situation où se trouvait la France, lorsqu'à peine débarqué à Fréjus il s'élança vers Paris : le royaum.e était alors en proie à des discordes intestines ; diverses factions le déchiraient, acharnées entre elles. Au milieu de ces luttes, le Directoire chancelait, livré au mépris général ; les armées françaises battues, chassées d'Italie, laissaient la France ouverte à l'invasion européenne. A cette époque effrayante, Bonaparte, sous le titre de premier consul, prend les rênes de l'Etat, comprime les factions, réconcilie les provinces insurgées avec le gouvernement, ramène la victoire sous les drapeaux français, moins encore par la fortune militaire que par son adresse dans les négociations. En peu de jours enfin il force l'Europe entière à reconnaître en France une république libre et indépendante. Il termine cette chaîne de prodiges par une œuvre bien plus grande , bien plus étonnante encore, quoique imparfaite et entreprise dans des vues purement politiques : il relève les autels qui avaient disparu au milieu des tempêtes révolutionnaires , et rétablit en France l'exercice du culte catholique. Bientôt assis sur le trône impérial, il cherche à suivre l'exemple des anciens Césars de Rome. Il crée les rois avec la même épée dont il s'était servi pour les défaire, et quelquefois il les appelle à Paris pour orner sa cour de leur présence. Il ouvre ; avec une hardiesse vraiment romaine , des routes longues et spacieuses dans des lieux jusqu'alors réputés inaccessibles ; il embellit sa capitale de nouveaux édifices, de ponts magnifiques ; il encourage et récompense les sciences, les arts et l'industrie. Mais
* BossuET, Discours sur l'histoire universelle,
402 MÉMOIRES SUR LE PONTIFICAT DE PIE Vil.
ce qui doit paraître bien plus étonnant, c'est qu'il régnait paisiblement sur la France , c'est qu'il voyait tremblant et rampant à ses pieds le monstre révolutionnaire qui avait commencé à lever sa tête hideuse et menaçante sous l'infortuné Louis XVI, et qui s'était montré si furieux, si avide de sang et de destructions. Ainsi donc, si, pour ne pas profaner le glorieux titre de grand, on ne veut pas l'accorder à Napoléon, on ne pourra du moins lui refuser celui d'homme extraordinaire et d'une incroyable activité.
On a beaucoup écrit et raisonné sur la rapide et prodigieuse élévation de Napoléon, et sur sa chute non moins précipitée, non moins étonnante. Pour moi, sans m' embarrasser dans les vains et trompeurs raisonnements de la politique et de la prudence humaine , je trouve dans les divines Ecritures , où l'Esprit-Saint parle de la fondation et de la chute des empires, la cause des grands événements dont nous avons été témoins. Il faut porter nos vues plus haut si nous voulons les bien comprendre. Dieu , voulant faire sentir la pesanteur de son bras à différentes nations , avait choisi Napoléon pour être l'instrument de ses justes vengeances. A peine cet homme parut-il à la tête des armées françaises que l'on vit de nouveau |se vérifier en sa personne la célèbre prophétie d'Isaïe, déjà accompUe une première fois en la personne de Cyrus :
Cujus apprehendi dexteram , ut subjiciam ante faciem ejus gentes, et dorsa regum vertam, et aperiam coram eo januas, et portée non claudentur. Ego ante te ibo et gloriosos terrée humiiiabo : portas eereas conteram, et vectes ferreos confringani * .
Napoléon lui-même comprit que le cours de ses prospérités n'était pas dans l'ordre de la nature. 11 dit un jour, dans un de ses accès d'orgueil qui lui étaient si ordinaires : « Je suis destiné par la Pro- « vidence à ramener le bon ordre en France. )> En effet , il y eut un temps où il aurait pu faire beaucoup de bien, à ne parler même que sous le rapport de la religion. Si, après avoir imité le grand Cyrus dans le rétablissement des temples et des autels, il se fût déclaré le protecteur de l'Eglise, s'il eût restitué au Saint-Siège ses domaines
* « Je l'ai pris par la main pour lui assujettir les [nations et mettre les rois en fuite : j'ouvrirai les portes devant lui , et elles ne seront plus fermées. ;Je marcherai moi-même devant lui, et j'humilierai les grands de la terre. Je briserai les portes d'airain, et je romprai les barres de fer.^) [isaïe^ c, XLV, v. 1 et 3.)