QUATRIÈME PARTIE (I8l3— l8l
usurpés, et fait respecter en Europe la puissance du pontife romain, nous aurions vu renaître pour l'Eglise l'âge d'or des Constantin , des Théodose et des Gharlemagne ; il serait le troisième monarque catholique auquel la reconnaissance aurait érigé une statue dans la vaste basilique du Vatican, entre celles de Constantin et de Gharlemagne ; il aurait mérité du moins cet insigne honneur de la munificence pontificale. Mais, loin de marcher sur les traces de ces grands monarques, loin de protéger le Saint-Siège et le souverain pontife, il en a été au contraire le cruel oppresseur. Aussi, malgré les viles adulations que lui prodiguèrent, au temps de sa gloire, ses partisans, le clergé de France et d'Italie, son nom, désormais inscrit dans les an^ nales de l'histoire parmi ceux des persécuteurs de l'Eglise, ne sera peut-être pas celui qui sera jugé le moins sévèrement. Au temps marqué par la divine Providence pour rendre à l'Europe affligée le calme et la tranquillité, le Seigneur le renversa avec autant de facilité qu'il l'avait élevé, et brisa la verge dont il s'était servi pour frapper les peuples.
J'arrivai le soir à Cannes, et le lendemain je m'avançai vers Nice. Je m'éloignai avec peine de la terre hospitalière où j'avais reçu tant de marques d'affection et de respect , et au moment où je passais le Var , je sentis se réveiller dans mon cœur les sentiments de la plus vive reconnaissance envers le peuple français ; sentiments bien différents de ceux que j'avais éprouvés à mon entrée en France, en 1809, Qu'on me permette ici de rendre à ce beau pays l'hommage qui lui est dû. J'ai trouvé en France plus d'éducation et d'intelligence que dans les divers pays où j'ai séjourné quelque temps; le bas peuple n'a point cette rusticité grossière et sauvage qui caractérise cette classe ch^z les autres nations. J'ai encore remarqué chez les Français un penchant naturel à la bienfaisance , et une généreuse compassion pour les victimes de l'oppression et du despotisme. Tandis que le gouvernement impérial traitait avec barbarie les prisonniers et les exilés espagnols , les populations des provinces accueillaient ces malheureux avec bonté , leur prodiguaient les soins et les secours , et ne craignaient point de blâmer ouvertement la guerre injuste et perfide que leur gouvernement faisait à l'Espagne. Dans les derniers jours de 1813 , ou dans les premiers de 1814 , je vis arriver à Fontainebleau des prisonniers espagnols qu'on transférait des frontières, menacées
par les alliés, dans l'intérieur de la France. Il faisait un froid extrêmement rigoureux ; la ville et la campagne étaient couvertes de neige. C'était un spectacle touchant de voir les habitants de Fontainebleau aller au-devant de ces infortunés et les conduire à leurs maisons., où ils leur prodiguaient toutes sortes de soins. Ce trait m'en rappelle un autre qui n'est pas moins touchant. Pendant mon séjour à Uzès , le bruit se répandit un soir qu'un gentilhomme napolitain , escorté par des gendarmes , venait d'être renfermé dans le fort pour y passer la nuit. Mélanie d'Amoreux et une de ses parentes s'empressèrent aussitôt de faire une collecte en sa faveur. Le lendemain matin elles allèrent attendre le prisonnier à la porte de la forteresse, et lui offrirent cette somme, en accompagnant ce don de paroles de consolation et d'encouragement. Pénétré de ces pensées, et le cœur plein de reconnaissance pour la France , j'arrivai à Nice dans la matinée du 26 avril, et j'y séjournai jusqu'au lendemain.
J'aurais voulu aller à Gênes par mer : c'est un trajet que l'on peut faire en quelques heures lorsque le vent est favorable ; mais comme il faut quelquefois attendre plusieurs jours avant que ce vent souffle, je résolus de poursuivre mon chemin par terre , en passant par le col de Tende. Depuis les magnifiques routes ouvertes par Napoléon sur le Mont-Cenis et le Simplon , l'unique chemin resté escarpé sur la chaîne alpine qui sépare la France de l'Italie était celui qui traverse la contrée du Tende. Je fis ce voyage avec le cardinal délia Somaglia. Nous passâmes la première nuit à Sospello , et la seconde à Tende. Le matin du 30 , à peu de distance de cette petite ville , nous prîmes ces misérables chaises à porteurs avec lesquelles on monte sur la cîme des montagnes, et l'on descend de l'autre côté à travers les glaces et les neiges , au milieu desquelles les habitants des Alpes courent jusqu'au bas avec une vitesse effrayante. Arrivés à un village appelé Limone , dans la plaine , il fallut y séjourner quelques heures pour attendre nos voitures*. Comme nous allions entrer dans l'église , quelques prêtres vinrent nous recevoir à la porte : le Saint- Sacrement était déjà exposé , et nous assistâmes au salut. Nous repartîmes ensuite. Vers les deux ou trois heures de la nuit nous arrivâmes au bourg de Saint-Dalmas , où nous vîmes toutes les maisons illumi-
* Dans ce passage on démonte les voitures h Tende; des mulets les portent jusqu'à Limone, où on les remonte.