PREMIÈRE PARTIE
et affecté d'avance pour les payements définitifs les revenus qui devaient échoir en cinq mois. En peu de temps le tréspr pontifical avait dépensé plus de 2 millions d'écus ; on en promettait toujours le remboursement ; mais le jour de l'acquittement de cette dette si juste se faisait toujours attendre , et il n'est jamais arrivé. Cependant les impôts n'étaient pas payés , les traitements des employés étaient arriérés , et l'on rendait impossible la continuation des secours bienfaisants que le gouvernement papal verse chaque jour sur ses sujets. Et néanmoins les populations souffraient tous ces maux avec une admirable patience , continuant de donner au Saint-Siège des preuves d'une fidélité singulière , d'un constant attachement.
On voulut alors enlever au pape les ressources mêmes qui lui permettaient de satisfaire aux demandes des commandants français , pour l'obliger à pressurer son peuple et à le porter au désespoir. Le 6 de juillet, le général Lemarrois, qui prenait le titre de commandant des côtes de l'Adriatique, fit signifier aux fermiers des droits sur le sel et les céréales, ainsi qu'aux douaniers, l'ordre de verser dans ses mains toutes les sommes destinées au trésor pontifical. Sur le juste refus des fermiers et des douaniers , il fit arrêter quelques-uns d'entre eux , et envoya la force armée vider et piller les caisses publiques. Un des employés pontificaux ayant demandé à l'officier français, exécuteur de ce brigandage , de quel droit il faisait cela , l'oflicier lui répondit froidement : « Vous servez un petit prince, et moi un grand monarque : voilà mon droit; » réponse digne de ce brenn ou chef des Gaulois qui incendièrent Rome et assiégèrent le Gapitole *.
A ces violences en succédaient chaque jour de nouvelles , pour abattre le courage de Pie VII et pour exciter le mécontentement du peuple. Le même général Lemarrois força les troupes pontificales des Marches à s'incorporer aux troupes françaises ; et, sur le refus que fit un capitaine, à Ascoli, de se rendre à Ancône, contre l'expresse défense de son gouvernement , Lemarrois le fit arrêter et conduire dans la forteresse d' Ancône. Le général Duchesne, qui occupait Givita-Vecchia avec le titre de commandant des côtes de la Méditerranée , eut l'arrogance de signifier au prélat gouverneur pour le pape que désormais ce n'était plus au gouvernement pontifical qu'il de-
* Ces faits manquent dans l'histoire de M. Artaud.
vail adresser ses rapports, mais au commandant de la place, dont il aurait à prendre les ordres pour exercer la justice et régler l'administration. Le prélat ayant méprisé cette intimation arrogante et continué de rester fidèle à ses devoirs, Duchesne déclara la ville et le port en état de siège, et porta l'audace jusqu'à cet excès de faire arrêter un prélat représentant du pape, et de le faire conduire par la force armée hors de la ville et du territoire de son gouvernement*. J'aurais voulu pouvoir jeter un voile sur tant de violences, tant d'attentats, indignes même des peuples barbares, et dirigés ici contre un gouvernement pacifique, contre un pontife si recommandable par sa douceur et par sa bonté ; mais le devoir sévère d'historien exige que je les enregistre pour l'intelligence des faits qui suivent et pour la justification du gouvernement pontifical. Je suis heureux, du reste, de pouvoir affirmer que la plupart des officiers français avec lesquels j'eus plus tard des rapports , soit pendant mon ministère , soit pendant ma captivité et ma déportation en France, exécutaient à regret les ordres de leur gouvernement , et ne cachaient pas qu'il fallait toute la rigueur de la discipline militaire pour les forcer à l'obéissance en pareilles circonstances.
De son côté , Napoléon ne donnait aucune trêve aux tentatives , aux instances , aux menaces qui avaient pour but de lasser la patience de Pie VII, pour le faire céder à tous ses désirs. Le 8 juillet, M. Alquier communiqua directement au pape , comme une bonne nouvelle , un ultimatum de l'empereur, qui n'était qu'un nouvel outrage à la dignité du chef de l'Église.
On annonçait que le pape conserverait l'intégrité de ses États sous les deux conditions suivantes : « Sa Majesté demande que Votre Sainteté déclare dans un concordat ou de toute autre manière que tous les ports de l'État pontifical seront fermés à l'Angleterre toutes les fois qu'elle sera en guerre avec la France ; et , en second lieu , que les forteresses de l'État romain seront occupées par les Français toutes les fois qu'une flotte ennemie débarquera ou menacera de débarquer dans quelque partie de l'Italie. »
La première condition , le pape l'avait déjà rejetée plusieurs fois comme contraire à sa conscience, aux devoirs de son ministère apos-
* Ces faits manquent dans l'histoire de M. Artaud.
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tolique et à sa qualité de père commun ; la renouveler, c'était donc le croire capable de trahir sa conscience et ses devoirs pour conserver la puissance temporelle. La seconde condition était une prétention nouvelle sans doute, mais tout aussi inadmissible que les autres, parce qu'elle exposait la principauté de l'Église au danger d'un état de guerre presque continuel , fléau terrible pour les malheureux peuples. Le cardinal Casoni , secrétaire d'État , répondit au nom du pape à M. Alquier, renouvela les raisons déjà tant de fois données qui rendaient les deux conditions inadmissibles, et, en parlant de la première, il faisait cette observation : «Sa Majesté ne peut pas ignorer qu'un grand nombre de catholiques vivent tranquilles et libres dans l'exercice de leur culte, soit dans le royaume d'Angleterre, soit dans les colonies ; mais si, aujourd'hui , le pape vient à offenser par une opposition persévérante une grande puissance qui accorde sa protection à tant de catholiques et leur permet de communiquer librement avec Rome , comment l'Église et la religion pourront-elles conserver un bien dont les résultats sont incalculables ? » Observation pleine de justice et de sagesse, comme le témoignent hautement les progrès actuels du catholicisme en Angleterre.
Les deux conditions de cet ultimatum montrent d'une manière évidente le but de Napoléon de faire de l'État de l'Église un fief de l'empire français ; et dès lors aurait cessé d'être reconnue par les souverains de l'Europe cette indépendance du Saint-Siège , si utile au gouvernement de l'Église. On demandait au pape une déclaration que tous les ports seraient fermés aux Anglais ; mais ils l'étaient déjà. Les Français occupaient Ancône et Civita-Vecchia, le littoral de l'Adriatique et de la Méditerranée , et non-seulement ils repoussaient les Anglais de tous les ports, mais ils se livraient chaque jour à des attentats contre le droit des gens. Le 16 septembre, une tartane génoise capturée par un vaisseau anglais, et portant un équipage de huit Anglais et de deux Génois, fut jetée par une affreuse bourrasque sur la plage de Fiumicino , ou elle resta ensablée. Quelques soldats français de ce poste voulurent aussitôt courir sus et s'en emparer ; mais les officiers sanitaires les arrêtèrent en leur représentant le danger auquel ils exposaient la santé publique. Alors ils firent venir de Civita-Vecchia un vaisseau français , qui se rendit maître de la tarlane et de son équipage, violant ainsi un territoire neutre et ami,
et oubliant les égards, les sentiments d'humanité que toute nation, même ennemie, doit aux malheureux naufragés K
Quelque temps après la réponse de Rome à Vultimatum de l'empereur, arriva une dépêche de la légation de Paris, messagère de triste augure , dans laquelle le cardinal Gaprara présentait les affaires sous des couleurs encore plus noires qu'à l'ordinaire. Il mandait que, dans une audience du 30 juillet, l'empereur avait montré le plus grand mécontentement du refus d'adhésion à ses deux dernières demandes, et qu'il l'avait chargé d'insister de nouveau pour déterminer le pape à envoyer sur-le-champ la déclaration demandée , en ajoutant : (t Si « le pape persiste dans son refus , je prendrai aussitôt possession de <( ses États, j'établirai un sénat à Rome , et quand une fois Rome et « l'État pontifical seront dans mes mains , ils n'en sortiront jamais « plus 2. Écrivez tout cela , disait-il à Caprara ; ne cachez rien ; je « verrai bien par la réponse du pape si vous avez tout dit. )> Le Saint- Père voulut répondre lui-même, de sa propre main, à la dépêche du cardinal Caprara , pour donner une assurance bien positive de ses propres sentiments et détruire la fausse opinion que ses conseillers étaient les ennemis de la France, et lui-même un homme faible, une espèce de mannequin dans les mains de ses ministres 3. Voici la plus grande partie de cette lettre, mélange de douceur, de sensibilité et de courage héroïque , dans lequel Pie VII semble avoir versé toute sa belle âme :
« Nous nous sommes vivement recommandé à ce Dfeu dont nous « sommes, bien quMndigne, le vicaire sur la terre, et à l'apôtre saint « Pierre, dont nous sommes le successeur, afin d'obtenir les lumières « dont nous avons besoin pour la réponse que vous nous demandez. (( La voici cette réponse , et nous la faisons nous-même , de notre « propre main, pour vous donner une nouvelle preuve de l'impor- « tance que nous mettons dans des affaires si graves , et vous con- « vaincre davantage combien sont sincères et profonds les senti- « ments qui nous animent et que nous sommes dans la nécessité (( de vous faire connaître. Les raisons pour lesquelles nous nous « sommes refusé à faire la déclaration qu'on nous demande sont
* Ces faits manquent dans l'histoire de M. Artaud.
2 Dominus reprobat consîlia principum.Vsa]. XXXII.
' Ces faits et la lettre suivante du pape manquent dans l'histoire de M. Artaud.