PREMIÈRE PARTIE
(( trop solides , trop justes et trop puissantes , pour qu'il nous soit (( possible de changer de sentiment. Elles ne sont pas fondées, « comme on le suppose , sur des considérations humaines , mais sur (( les devoirs les plus essentiels que nous imposent et notre qualité de « père commun et la nature de notre ministère pacifique. Qu'il soit « bien vrai, comme vous l'a dit Sa Majesté, que les Anglais ne croiront « jamais que Rome se soit perdue pour eux, à ce titre, et qu'ils ne lui ({ en sauront jamais aucun gré, ce n'est pas ce que nous devons conc( sidérer. Dans la détermination de notre conduite, nous n'avons con- (( suite que nos devoirs, lesquels nous imposent l'obligation de ne cau- (( ser aucun dommage à la religion par l'interruption des communi- « cations entre le chef et les membres de l'Église, partout où il existe (( des catholiques ; et cette interruption, nous la provoquerions nous- (( mêmey en exerçant des actes hostiles contre une nation quelconque, « en nous associant à un état de guerre progressif contre elle.
« Si les maux faits à la religion provenaient du fait d'autrui , tels « que ceux qui résulteraient des mesures que Sa Majesté pourrait « prendre par suite du refus de notre adhésion à ce qu'on nous de- « mande, nous en gémirions dans l'amertume de notre cœur, et nous (( adorerions les jugements de Dieu qui le permettrait pour ses des- « seins secrets et providentiels. Mais si, trahissant nous-même notre « caractère, la nature de notre ministère, nous venions à nous asso- « cier à un état de guerre qui provoquerait des ressentiments, source « de maux pour l'Église, ces maux seraient notre fait propre, et voilà « précisément ce que nous ne pouvons pas faire. Nous ne pouvons, « nous, pour éviter un mal dont nous sommes menacé , occasionner « par notre faute à l'Église les maux dont nous venons de parler. « Mais, nous devons le faire remarquer, les maux dont on nous me- « nace ne sont pas des maux nécessaires ; ils dépendent entièrement « de la volonté de Sa Majesté , qui est libre de les réaliser ou de les « éviter. Sa religion, sa justice, sa magnanimité, le souvenir de tout (( ce que nous avons fait pour elle, parleront à son cœur, nous vou- « Ions l'espérer encore, et ne lui permettront pas, en face des con- « temporains et devant la postérité, de préférer au nom de protec- « teur et de bienfaiteur celui de persécuteur de l'Église.
« Mais, quoi qu'il puisse arriver, nous remettrons notre cause aux « mains de ce Dieu qui est au-dessus de nous, au-dessus de tous les
« rois les plus grands, les plus puissants, et nous compterons sur son « secours divin , qui ne nous faillira pas au temps fixé par sa sagesse. (( Ce que Sa Majesté a dit dans son audience, que, quand une fois « Rome et la principauté de l'Église seront en ses mains, elles n'en (( sortiront plus, Sa Majesté peut bien le croire et se le persuader fa- « cilement ; mais nous répondrons franchement que, si Sa Majesté se « flatte avec raison d'avoir la force en main, nous savons, nous, qu'au- « dessus de tous les monarques règne un vengeur de la justice et (( de l'innocence, devant lequel doit fléchir toute puissance humaine.
« On nous fait envisager les maux qui peuvent résulter pour l'É- ((glise et l'Etat d'une rupture qui proviendrait de notre refus. Mais (( déjà nous ne sommes que trop condamné à voir chaque conquête de (( Sa Majesté renverser les institutions religieuses et les règles de l'É- « glise ; nous ne sommes que trop condamné à voir gémir notre Etat « sous le poids d'immenses charges, d'énormes dépenses qu'on nous « impose, contre toute espèce de droit, pour le séjour et le passage conte tinuel des troupes de Sa Majesté ; nous ne sommes que trop con- (( damné à voir notre dignité compromise et méprisée, en face de nos « sujets, en face du monde entier, par tant d'excès, tant d'attentats « auxquels se hvrent chaque jour les agents de Sa Majesté, enrépon- « dant à toutes nos réclamations qu'ils exécutent les ordres formels (( de l'empereur. On met sans cesse devant nous la menace d'une im- (( minente usurpation de l'Etat pontifical, si nous ne consentons à (( faire la déclaration qu'on nous demande. Ne pouvant, nous, sous- « crire à cet acte par les justes et fortes raisons déjà exposées, nous (( sommes prêt à souffrir encore la consommation des desseins de- (( puis longtemps prémédités , nous le voyons bien, contre le Saint- « Siège. Et qui sait ! peut-être que la persécution dont Sa Majesté nous « menace est décidée dans les décrets du ciel pour rallumer la foi et « la religion dans le cœur des chrétiens. Pour nous , nous y verrons (( un de ces desseins secrets de la Providence que nous adorons déjà « avec foi et résignation.
« Vous nous dites que l'empereur vous a fait remarquer que la «chose est devenue publique, et que, par conséquent, il ne peut pas « reculer. Mais nous devons faire considérer à Sa Majesté * qu'elle ne
1 Ces coiif i'îérations rappellent les paroles de ïagneau de la fable.
PREMIÈIIE PARTIE (1804—1808). 83
(( peut rien perdre de sa grandeur et de sa magnanimité quand ce (( n'est pas devant un potentat de la terre, devant un rival desapuis- (( sance qu'il cède et fléchit, mais devant les représentations et les priè- (( res d'un prêtre de Jésus-Christ, de son père, de son ami. Si cette (( réflexion ne suffît pas pour le persuader, nous devons lui dire avec « une liherté apostolique que, si Sa Majesté est engagée d'honneur dece vant les hommes, nous sommes engagé de conscience devant Dieu ; « que jamais le chef de l'Église ne prendra part à la guerre ; que cer- (( tainement nous ne serons pas le premier à donner à l'Église et au (( monde un exemple qu'aucun de nos prédécesseurs n'a donné du- (( rant dix-huit siècles, celui de nous associer à un état de guerre (( progressif, indéfini, permanent, contre une nation quelconque avec « laquelle nous avons des relations ; que nous ne pouvons accéder au (( système fédératif de l'empire français ; que nos domaines transmis (( à nous, indépendants de toute fédération, doivent demeurer tels par « la nature de notre ministère apostolique ; et si l'on attaquait cette « indépendance, si l'on exécutait les menaces qu'on nous adresse sans « aucun égard à notre dignité et à l'amitié qui nous lie à Sa Majesté , (( alors nous y verrions le signal d'une persécution ouverte, et nous (( en appellerions au jugement de Dieu * . Notre parti est irrévocable; « rien ne peut le faire changer, ni les menaces, ni l'exécution de ces « mêmes menaces. »
Après avoir réfuté avec sa modération et sa douceur ordinaires quelques allégations injustes de l'empereur, le pape terminait sa lettre par ces paroles :
(( Tels sont nos sentiments que vous pouvez regarder comme notre (( testament, et nous sommes prêt, s'il le faut, à le signer de notre (( sang, nous fortifiant, si la persécution se déchaîne, par ces paroles « de notre divin Maître : Heureux ceux qui souffrent persécution pour (( la justice. Faites connaître ces sentiments dans toute leur étendue (( à Sa Majesté ; nous vous l'ordonnons expressément. Il est temps dé- « sormais de sortir de cet océan de peines et d'angoisses qui nous « font chaque jour demander au Ciel d'abréger cette fin si triste et si
* Dieu admit cet appel ; et par les désastres de l'expédition de Russie, par la bataille de Waterloo, par le déportement de Napoléon à Sainte-Hélène, il décida la cause en faveur du pontife opprimé, son vicaire sur la terre. Justa judicia Uei.
{Note (te l'auteur.) T. I. 3
(( amère de nos jours. Mais aussi dites bien à l'empereur que nous (( l'aimons encore, que nous sommes disposé à lui en donner toutes (( les preuves qui nous sont possibles, et à continuer de nous montrer « son meilleur ami ; mais qu'on ne nous demande pas ce que nous ne « pouvons pas faire.
(( Nous vous renouvelons , à vous aussi , les assurances sincères de « notre bienveillance , et , au milieu de l'amertume de notre cœur , «nous vous donnons, avec affection, notre bénédiction apostolique.
« Rome, 31 août de l'an 1806, le 7* de notre pontificat. »
Après l'expédition de cette lettre au cardinal Gaprara , on croyait à Rome que Napoléon ne tarderait pas d'y répondre par l'usurpation de l'État pontifical ; et le pape, ainsi que le sacré-collége , attendait avec une pieuse résignation un si triste événement. Mais tout à coup éclata en septembre la guerre entre la France et la Prusse , et l'empereur, obligé départir pour l'armée d'Allemagne, suspendit l'exécution de son projet sacrilège.
Ainsi se vérifia encore cette observation confirmée par tant d'exemples, que, dans les querelles et les discordes des princes de la terre, l'Église trouve quelque calme et quelque repos, et dans la paix du monde, au contraire, ses plus grandes tribulations, ses plus fortes amertumes.
Tandis que l'empereur guerroyait en Allemagne , les commandants des troupes françaises cantonnées dans les domaines de l'Église continuèrent à commettre chaque jour de nouveaux attentats , violant l'indépendance et la neutralité de l'État, foulant aux pieds l'autorité du pape , achevant la ruine du trésor pontifical par les dépenses exorbitantes dont il était frappé pour l'entretien des troupes françaises. Dans quelques localités , ils chassèrent la garnison pontificale , même les officiers sanitaires ; dans d'autres , ils arrêtèrent le consul d'Angleterre et d'autres individus de cette nation. A Civita-Vecchia , ils capturèrent quelques bâtiments appartenant à des nations ennemies, et ils voulurent même faire exécuter dans les ports de l'État le fameux décret impérial, rendu le 21 novembre à Berlin , qui prohibait dans tout l'empire français les marchandises et les produits des manufactures anglaises , quoique transportés dans des bâtiments appartenant aux autres nations *. Il serait vraiment trop long d'achever ici le ta-
> Ces faita manquent dans l'histoire de M. Artaud.
PREMIÈIÎE PARTIE (1 804 — 1 808). S5
bleau dégoûtant de toutes les vexations , de toutes les violences commises au nom de l'empereur durant l'année 1806 et celle de 1807. Rome elle-même fut témoin de la grossière impertinence d'un officier français * : le 2h mai 1807, jour de la solennelle canonisation de cinq bienheureux, on vit cet officier, dans une voiture escortée par vingtquatre dragons, tenant le sabre levé, parcourir ainsi une grande partie de Rome , depuis le palais Alfieri jusqu'au Vatican , traverser » bousculer la foule qui accourait à la cérémonie de ce jour, puis, fier de cette glorieuse bravade , se retirer dans son habitation.
Vers la fm du mois de décembre 1806, arriva d'Allemagne à Rome Mgr Arezzo, archevêque de Séleucie, précédemment ministre du Saint-Siège près la cour impériale de Russie. Il se présenta aussitôt au pape pour s'acquitter d'une commission désagréable dont l'avait chargé Napoléon. Il rapporta au Saint-Père que l'empereur l'avait fait venir de Dresde à Rerlin et avait éclaté devant lui en plaintes violentes contre le pape et le sacré collège , à cause du refus constant d'adhérer à ses demandes. « Le pape , disait-il , refuse de faire alliance avec (( moi , de reconnaître pour ennemis les ennemis de la France , d'é- « loigner les Anglais de ses domaines , de leur fermer ses ports et de (( consigner ses forteresses à mes troupes dans les cas de guerre entre « la France et l'Angleterre. Toute l'Italie est à moi par droit de con- « quête; si le pape n'adhère pas à mes demandes, je lui enlèverai « son domaine temporel, je ferai un roi de Rome^ ou j'y enverrai un (( sénateur, ou je diviserai l'État en duchés, et je pourrai me souvenir « de l'exemple de Charles V^)) Il finit par demander que le pape donnât au cardinal Caprara ou au cardinal Spina plem pouvoir de traiter et de conclure , ou qu'il envoyât un cardinal de Rome , ajoutant que tout devait être définitivement arrangé pour le l^*" février suivant ^.
Le pape fit répondre par Mgr Arezzo à M. de Talleyrand , pour que celui-ci communiquât la réponse à l'empereur. Il rappelait que déjà plusieurs fois, soit par des lettres écrites de sa main^ soit par des notes ministérielles , il avait déclaré ne pouvoir admettre les demandes de l'empereur , et particulièrement celle d'une ligue offensive
1 L'adjudant-commandant Ramel.
2 Qui tenait le pape prisonnier dans le château Saint-Ange, et faisait faire de% prières publiques pour sa délivrance.
^ Ces faits» manquent daos l'histoire de M. Artaud.
36 MÉMOIRES SUR LE POiNTIFlCAT DE PIE Vil.
contre tout gouvernement, toute nation où se trouvaient des sujets catholiques ; et il se plaignait du renouvellement de ces mêmes demandes comme s'il fût capable de se contredire , de trahir les intérêts de son ministère apostolique , d'agir contre la voix de sa conscience. A la menace de le dépouiller de sa souveraineté temporelle , il répondait « qu'il remettait sa cause aux mains de Dieu , et qu'il attendait avec calme et résignation l'accomplissement de ce qui était écrit dans les décrets de la Providence. » 11 ne répondait pas à la demande d'envoyer en France un nouveau légat avec de nouveaux pouvoirs, parce qu'il voulait auparavant consulter le sacré collège.
Les cardinaux furent d'un avis contraire à cette demande. « Paris, disaient-ils, a déjà un cardinal légat (Caprara), celui que Napoléon lui-même a choisi, à qui il a donné des témoignages de sa satisfaction en le nommant archevêque de Milan et en le décorant de l'ordre de la Légion-d'Honneur. On ne voit donc pas la nécessité d'envoyer un autre légat. Les propositions de l'empereur sont inadmissibles , et il n'y renoncera pas , comme son ministre Talleyrand l'a clairement annoncé dans une note officielle. Que ferait un nouveau légat? Si ce n'est pas un prévaricateur , et il faut espérer qu'on se flatte en vain d'en trouver un dans le sacré collège , à la première conférence , la négociation sera rompue , et cette rupture agrandira la plaie au lieu de la fermer, irritera davantage Napoléon, exposera la dignité d'un cardinal représentant du Saint-Siège à de graves affronts. » Pie VII, persuadé par ces raisons, ne fit aucune réponse à la demande d'un nouveau légat.
Cependant l'ambassadeur Alquier, désireux de satisfaire le désir de Napoléon, mais s'apercevant que le pape était effrayé des pleins pouvoirs qu'on demandait pour un nouveau légat, reparla de cette affaire dans une audience particulière, assurant le Saint-Père qu'il ferait une chose très-agréable à l'empereur ; et, « du reste, ajouta-t-il, « que Votre Sainteté choisisse un cardinal qui ait sa confiance, Litta, {( Pacca, ou tout autre, et alors elle pourra être assurée qu'il ne sera « rien conclu de contraire à ses intentions et à ses devoirs. )>
L'excellent et loyal pontife ne se douta pas du piège que lui tendait ce renard diplomatique. Alquier voulait arracher au pape la promesse de l'envoi d'un nouveau cardinal, sachant bien, du reste, tout ce qui se méditait et se préparait en France. Le pape, libre de choisir un