PREMIÈRE PARTIE
qu'il avancerait l'époque du consistoire pour qu'ils fussent plus tôt préconisés et sacrés.
Il ne nous convient pas, à nous qui devons toujours respecter les décisions du chef de l'Eglise, de juger ce nouvel acte de condescendance en présence des abus qui régnaient en Italie ; mais on va voir encore ici se vérifier les sages prévisions de mes collègues , qu'il ne fallait plus espérer qu'aucune concession pût toucher l'esprit de l'empereur et lui faire abandonner la pensée de réunir l'Etat de l'Eglise à l'empire français ; que l'admission d'une demande en ferait naître de nouvelles jusqu'au temps fixé pour la consommation du projet sacrilège de Napoléon.
Tandis que cette nouvelle concession faisait espérer au moins quelque signe de satisfaction, le Saint-Père reçut une nouvelle dépêche du vice-roi, avec la copie d'une lettre que l'empereur avait écrite à celui-ci, lettre si irréligieuse, si outrageante pour le pape et le Saint-Siège, que Pie VII ne voulut pas la communiquer au sacré collège, uniquement par égard pour l'empereur, à qui elle était loin de faire honneur. Nous croyons devoir reproduire ici cette lettre.
Dresde, 22 juillet.
« Mon fils,
t (( J'ai vu dans la lettre que Sa Sainteté vous a. adressée, et que « certainement elle n'a pas écrite, j'ai vu qu'elle me menace. Croi- « rait-elle donc que les droits du trône sont moins sacrés aux yeux (( de Dieu que ceux de la tiare? Il y avait des rois avant qu'il y eût (( des papes. Ils veulent, disent-ils, publier tout le mal que j'ai fait à « la religion : les insensés ! ils ne savent pas qu'il n'y a pas un coin « du monde en Allemagne, en Italie, en Pologne, où je n'aie fait en- « core plus de bien à la religion que le pape n'y fait de mal, non (( par de mauvaises intentions, mais par les conseils irascibles de « quelques hommes bornés qui l'entourent. Ils veulent me dénoncer « à la chrétienté ; cette ridicule pensée ne peut appartenir qu'à une (( profonde ignorance du siècle où nous sommes. Il y a une erreur (( de mille ans de date. Le pape qui se porterait à une telle dé- « marche cesserait d'être pape à mes yeux ; je ne le considérerais « que comme V Antéchrist envoyé pour bouleverser le monde et faire « du mal aux hommes, et je remercierais Dieu de son impuissance.
« Si cela était ainsi, je séparerais mes peuples de toute communica- « tion avec Rome, et j'établirais une telle police qu'on ne verrait « plus circuler ces pièces mystérieuses, ni provoquer ces réunions « souterraines * qui ont affligé quelques parties de l'Italie, et qui « n'avaient été imaginées que pour alarmer les âmes timorées... Que « veut faire Pie VII en me dénonçant à la chrétienté ? Mettre mon « trône en interdit, m'excommunier ? Pense-t-il alors que les armes « tomberont des mains de mes soldats 2? Pense-t-il mettre le poignard « aux mains de mes peuples pour m'égorger^? Il ne lui resterait plus « alors qu'à essayer de me faire couper les cheveux et de m'enfer- « mer dans un monastère... Le pape actuel s'est donné la peine de (( venir à mon couronnement à Paris. J'ai reconnu à cette démarche « un saint prélat; mais il voulait que je lui cédasse les Légations; je (( n'ai pu ni n'ai voulu le faire. Le pape actuel est trop puissant ; les « prêtres ne sont point faits pour gouverner. . . Pourquoi le pape ne (( veut-il pas rendre à César ce qui est à César? Est-il sur la terre « plus que Jésus-Christ? Peut-être le temps n'est pas loin, si l'on « veut continuer à troubler les affaires de mes Etats, où je ne recon- « naîtrai le pape que comme évêque de Rome, comme égal et au « même rang que les évêques de mes Etats. Je ne craindrai pas de « réunir les Eglises gallicane, italienne, allemande, polonaise dans un « concile pour faire mes affaires sans pape. Dans le fait, ce qui peut « sauver dans un pays peut sauver dans un autre : les droits de la « tiare ne sont au fond que des devoirs, s'humilier et prier *. Je liens « ma couronne de Dieu et de mes peuples ; je n'en suis responsable (( qu'à Dieu et à mes peuples. Je serai toujours Charlemagne pour la
1 Je ne* puis pas comprendre ce* que Napoléon veut dire par ces pièces mystcrieuses, ces réunions souterraines.
2 L'excommunication fut lancée, et bientôt les armes tombèrent réellemcnl des mains de ses soldats.
* Comment Napoléon pouvait-il parler de la sorte du plus doux, du plus indulgent des pontifes? Dans la bulle même d'excommunication on remarque ces paroles : « Nous défendons expressément, en vertu de la sainte obéissance, à tous les « peuples chrétiens, et surtout à nos sujets, de causer, sous quelque prétexte que « ce soit, le moindre tort, le moindre préjudice, le moindre dommage à ceux que « regardent les présentes censures, soit dans leurs biens, soit dans leui*s droits ou « prérogatives »
4 yojlà la théologie et le droit canon que Napoléon avait appris à l'École militaire.