PREMIÈRE PARTIE
modement était illusoire, et que le sort de Rome et de l'État pontifical était irrévocablement décidé. M. de Ghampagny disait : « Que l'invitation du pape à l'empereur avait été très-agréable à Sa Majesté , qui écrivait elle-même au Saint-Père une lettre de remerciement; que l'empereur acceptait avec plaisir le cardinal de Bayanne comme négociateur du Saint-Siège ; que ces deux faits lui faisaient supposer que Sa Sainteté avait enfin secoué le joug de ces hommes passionnés qui ne comprenaient pas leur siècle^ et qui, par leur résistance insensée au changement que Dieu avait permis, iminaient les affaires temporelles de Rome , et sacrifiaient ses véritables intérêts à la petitesse de leurs idées et de leurs passions; que la nomination du cardinal de Bayanne annonçait un terme à ces difficultés , et faisait concevoir l'espérance d'un prochain accommodement ; que cependant cette nomination serait tout à fait inutile , si ce cardinal n'était muni de tous les pouvoirs nécessaires pour conclure un accommodement si désiré. »
Ensuite M. de Ghampagny indiquait quelles devaient être les bases, les conditions indispensables du traité ; et la principale , qu'il formulait en termes positifs et avec les menaces ordinaires, c'était l'accession du Saint-Siège au système politique de la France, la promesse du pape de faire cause commune avec l'empereur contre la nation anglaise, « cette nation , disait M. de Ghampagny, ennemie du continent et de la religion: c'est donc l'intérêt de l'humanité, la voix de soixante millions d'hommes qui crie à l'empereur : Forcez l'Angleterre à vivre en paix avec nous , à nous rendre nos côtes et nos ports, nos vaisseaux et nos relations politiques et commerciales, » Si le pape refusait d'accéder au système politique de la France, la réponse était toute prête : (( l'empereur ferait occuper les provinces d'Urbin,de Macerata et d' Aucune, comme successeur à la couronne et à tous les droits de Charlemagne. )> — Arrivant ensuite aux affaires ecclésiastiques de France , M. de Ghampagny déclarait arrogamment « qu'on n'avait pas besoin de l'intervention du pape, parce que l'Eglise gallicane avait ses privilèges , et qu'elle jouissait d'une paix profonde. » Quant aux affaires ecclésiastiques d'Italie , l'empereur exigeait les trois conditions suivantes : « !•* qu'il n'y eût plus d'ordres religieux, par la raison qu'il n'y en avait pas au temps des apôtres ; que l'Italie avait besoin de soldats, et non de moines et de frères ; 2" que les évêques italiens fussent dispensés du voyage à Rome, et que ceci était un droit de celui qui
portait la couronne de fer de Charlemagne ; 3° que le nombre des cardinaux français fût augmenté en proportion de la population de l'empire.)) M. de Ghampagny ajoutait « que, comme protecteur de la Confédération germanique, l'empereur exigeait que les affaires des Eglises allemandes fussent traitées et réglées sous ses yeux, à Paris, par les légats du pape , afin qu'on pût arriver à la conclusion d'un accommodement rendu jusqu'alors impossible par l'aveuglement et l'ignorance de quelqiies perfides conseillers * , qui avaient sacrifié au protestantisme les intérêts du catholicisme. )) M. de Champagny terminait sa note en disant : « que le négociateur du pape devait avoir des pouvoirs inimitiés pour traiter et conclure sur les bases indispensables ; que sans cela sa mission à Paris deviendrait inutile , et que l'empereur, pour les affaires temporelles en appellerait à la suprématie de sa couronne, et pour les affaires ecclésiastiques à un concile général de la chrétienté, le seul organe de l'Eglise infaillible , et l'arbitre suprême de toutes les controverses religieuses, )>
Après la lecture de celte note si impertinente et si outrageuse, le pape ordonna au secrétaire d'État d'indiquer au cardinal Caprara la réponse qu'il devait faire en son nom à M. de Champagny, savoir : « que le Saint-Père voyait avec la plus grande douleur qu'aux dispositions si pacifiques, si conciliantes qu'il avait prises et annoncées, pour mettre un terme à une déplorable contestation , on eût répondu d'un ton menaçant et avec des expressions dures qui s'éloignaient trop des égards dus au chef de l'Église ; de plus , qu'il y avait dans la note de M. de Champagny des propositions à jamais inadmissibles, et que, sans vouloir entrer dans une controverse inutile, il ne devait point passer sous silence les deux propositions suivantes : « l** que la souveraineté « spirituelle de l'Eglise puisse être exercée avec utilité et avec gloire « pour la religion sans l'union à la souveraineté temporelle, et quelque « part que soit placé le Saint-Siège ; 2° que le concile général soit le <( seul organe de l'Eglise infaillible, l'arbitre suprême de toutes les con- « troverses religieuses : » propositions contraires aux principes inaltérables de l'unité catholique et aux 'droits que Dieu a conférés au chef
* Ces perfides conseillers parurent bientôt en France ; et ceux qui eurent l'occasion de les voir et de les connaître en conçurent une opinion bien différente. Les témoignages d'estime, de respect et d'attachement que les Français leur prodiguèrent adoucirent les souffrances et les ennuis d'un exil si peu mérité.