PREMIÈRE PARTIE
de son Église « que , du reste, la première proposition avait déjà été réfutée par Bossuet, dans son célèbre discours sur l'unité de l'Église, où l'on remarque le passage suivant :
(( Dieu voulut que cette Église, la mère commune de tous les royaumes , ensuite ne fut dépendante d'aucun royaume dans le temporel, et que le siège où tous les fidèles devaient garder l'unité à la foi , fût mis au-dessus des partialités que les divers intérêts et les jalousies d'État pourraient causer. L'Église], indépendante dans son chef de toutes les puissances temporelles , se voit en état d'exercer plus librement , pour le bien commun et sous la protection des rois chrétiens , cette puissance céleste de régir les âmes , et, tenant en main la balance droite au milieu de tant d'empires souvent ennemis , elle entretient l'unité dans tous les corps, tantôt par d'inflexibles décrets, et tantôt par de sages tempéraments. »
A la demande de l'empereur , que « le concordat avec l'Église germanique fût discuté et conclu sous ses yeux à Paris , » on répondait que « Sa Sainteté , voulant encore en cela condescendre aux désirs de l'empereur, avait donné l'ordre d'expédier aux cardinaux Caprara et de Bayanne , et à Monsignor délia Genga , les brefs qui leur donnaient tous les pouvoirs nécessaires à cet effet ; mais le Saint-Père se réservait de voir les articles convenus avant la signature du concordat , parce qu'on ne connaissait pas encore assez bien l'état des affaires ecclésiastiques d'Allemagne , pays gouverné par des princes protestants. ))
Tandis que Rome se montrait disposée à tous les sacrifices , à toutes les condescendances possibles , on reçut la nouvelle que le cardinal de Bayanne, se trouvant déjà à Turin, avait reçu l'ordre de se rendre à Milan auprès du vice-roi , qui osa lui faire subir le plus étrange interrogatoire, « Pouvez-vous , lui dit-il , me donner votre parole de (( cardinal que vous avez reçu des pouvoirs illimités pour conclure le « traité proposé dans la dernière note de M. de Champagny? car, au- (( trement, il serait inutile de poursuivre votre voyage, et Tempe- « reur ferait prendre possession des provinces d'Urbin , de la Marche, « de Macerata et d'Ancône. »
Je ne crois pas qu'on puisse trouver dans les annales de l'histoire de pareils actes de supercherie et d'abus de la force d'un grand monarque contre un prince d'une puissance inférieure ; et ici c'était
48 MCMOir.KS sur. le po^jtificat de pie vu.
contre un vénérable Pontife , connu par sa douceur et par son indulgence peut-être trop grande ! Tout négociateur reçoit de sa cour les instructions qui doivent lui servir de règle , et ces instructions doivent toujours être secrètes , sans quoi elles seraient inutiles. Le cardinal de Bayanne répondit qu'il n'était pas autorisé à signer tout ce qu'on lui demandait, et il expédia un courrier à Rome pour donner ]avis de cette circonstance.
En même temps , on recevait à Rome une dépêche de la légation de Paris , dans laquelle l'ange des mauvaises nouvelles , le cardinal Caprara , rendait compte d'une audience que l'Empereur lui avait donnée à Fontainebleau. Napoléon , d'un air sérieux et courroucé , lui avait , disait-il, renouvelé les mêmes demandes: « Qu'il fallait que le pape fît cause commune avec lui contre tous ses ennemis et qu'il entrât dans la Confédération germanique, » accompagnant toujours ces demandes de la menace de lui enlever toutes ses provinces. On envoya alors au cardinal de Bayanne une extension à ses premières instructions, mais de nature à ne pas permettre une contradiction avec les réponses si souvent faites par le pape à des prétentions contraires à ses devoirs sacrés et à son ministère apostolique.
De Milan , le cardinal de Bayaune partit pour Paris ; et le l*"" novembre 1807 , le général Lemarrois , en vertu d'un décret impérial , rendu avant l'ouverture de la négociation , prit possession des provinces de Macerata , de Fermo et d'Urbin ; occupation sacrilège, accom.pagnée d'excès , d'attentats qu'il serait difficile de croire s'ils n'avaient été commis de nos jours et sous nos yeux. Dans cette circonstance, le gouverneur de Macerata, Mgr Augustin Rivarola , déjà alors un des ornements du sacré-collége , remplit un devoir indispensable pour un fidèle ministre du Saint-Siège , celui de protester contre cette injuste occupation ; et le général Lemarrois, sans aucun égard pour un cardinal représentant du chef de l'Église , le fait arrêter et traduire dans la forteresse de Pesaro. Le sous-gouverneur a le courage de protester contre l'arrestation du cardinal Rivarola , et Lemarrois le fait enfermer dans la même forteresse. Tous les ministres, magistrats, officiers, qui se montrent fidèles à leur souverain , subissent le même sort.
Pie Vil vit alors clairement qu'il avait affaire à des hommes auxquels on ne pouvait appliquer les paroles si connues de saint Ignace,
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évêque d'Antioche , sur les gardes qui le conduisaient en prison : (( Quibus cum bene feceris , pejores fiiint *. )) Saisi alors d'une juste indignation , il écrivit de sa propre main la lettre suivante au cardinal de Bayanne , le 9 novembre 1807 :
« Les attentats commis à Ancône , à Macerata , à Urbino , à Fane « et dans les autres villes de ces provinces , pendant la négociation , « nous ont causé autant de surprise que d'indignation. Une semblable (i conduite excitant en nous le plus juste ressentiment et nous montrant c( enfm ce que nous devons attendre de l'empereur , nous suspendons, « ipso facto, à vous et à notre légat, tous les pouvoirs donnés pour la « négociation , et nous vous défendons d'en faire le moindre usage « si la négociation n'est pas terminée ; et si elle l'est , nous la décla- (( rons nulle et non avenue, et vous devez vous préparer à revenir à (( Rome. Dieu et les hommes nous feront justice des procédés de « l'empereur. Voilà ce que vous devez signifier à M. de Ghampagny, « Cette lettre doit être commune à vous et au cardinal légat. Nous (( donnons l'ordre à notre secrétaire d'État de vous communiquer le « récit affligeant de tous les attentats commis dans nos provinces. — « Nous vous donnons la bénédiction apostolique. »
Cependant arriva de Paris une dépêche du cardinal de Bayanne qui parlait d'un commencement de conférence qu'il avait eu avec M. de Champagny et de la promesse de ce ministre de lui communiquer un projet de traité tel que l'exigeait l'empereur, toujours avec ce refrain de menaces: «Si le pape n'adhère pas, on fera occuper toutes les provinces de l'État et Rome même. » Comme le cardinal de Bayanne donnait l'assurance qu'il n'outrepasserait pas les derniers pouvoirs qu'il avait reçus , le pape l'autorisa à poursuivre la négociation sous les deux conditions : « qu'on ferait cesser immédiatement l'injuste occupation des provinces exécutée par Lemarrois , et que lui , négociateur du Saint-Siège , demeurerait ferme dans les limites fixées par ses dernières instructions. »
Enfin parut le projet de traité prescrit par l'empereur, et déjà confidentiellement communiqué au cardinal de Bayanne par M. de Champagny. Ce projet fournissait une preuve évidente de ce que nous avons dit au commencement de ces Mémoires, que le système de conduite
1 « Qui deviennent plus méchants à mesure qu'on leur fdt plus de bien. • T. I. 4
conçu et poursuivi par l'empereur avait pour but de rendre le pape un objet de mépris et de haine pour les gouvernements et les peuples, qui auraient vu alors avec indifférence la chute d'un gouvernement qui avait lui-même abdiqué son indépendance pour se mettre sous le vasselage de l'empire français , et se vendre , pour ainsi dire , à Napoléon.
Voici le curieux projet de ce traité * :
« 1. Sa Sainteté s'oblige à faire cause commune avec Sa Majesté, à unir ses forces de terre et de mer à celles de Sa Majesté dans toutes les guerres que celle-ci aura à soutenir contre les infidèles et les Anglais.
((2. Sa Majesté s'oblige à défendre les États du Saint-Siège dans toutes les guerres contre les infidèles , s'engage à faire respecter le pavillon de Sa Sainteté , et à garantir ses États de leurs incursions , trois mois après le rétablissement de la paix maritime.
« 3. Dans toutes les guerres contre l'Angleterre , le Saint-Siège s'engage à fermer ses ports aux bâtiments et au commerce de cette puissance, et à ne permettre à aucun Anglais d'entrer ni de résider dans ses États , et à confier aux troupes de Sa Majesté la garde des ports d'Ancône, d'Ostie et de Givita-Vecchia.
« 4. Le Saint-Siège s'oblige à recevoir dans Ancône deux mille hommes de troupes françaises et à payer leur entretien. Toutes les autres troupes de Sa Majesté en station ou en passage dans les États romains seront entretenues aux frais de Sa Majesté.
« 5. Sa Sainteté reconnaît Leurs Majestés le roi de Naples, Joseph Napoléon ; le roi de Hollande, Louis Napoléon; et le roi de Westphalie , Jérôme Napoléon; Son Altesse impériale le grand-duc de Berg, et Leurs Altesses impériales et royales les princes de Lucques et de Piombino ; elle reconnaît aussi tous les accommodements conclus par Sa Majesté en Allemagne et en Italie. Sa Sainteté renonce à toutes les prétentions et même à toutes les protestations contraires aux droits de Sa Majesté le roi de Naples et à la pleine et entière souveraineté de sa couronne. Cette renonciation s'étend aux principautés et souverainetés de Bénévent et Ponte-Gorvo , érigées en grands fiefs de l'empire.
i Tous ces faits manquent dans l'histoire de M. Artaud.