LETTRE
Au Marquis JOSEPH PACCA, son Frère,
Voici , mon cher frère , les Mémoires que je composai dans les premiers mois de ma détention à Fénestrelle , Mémoires dont on a tant de fois parlé pendant votre dernier séjour à Rome , et qui contiennent le précis historique des événements les plus importants qui ont eu lieu sous mon douloureux ministère, depuis le 18 juin 1808 jusqu'au 6 juillet 1809. Je dois vous exposer les motifs qui me déterminèrent à les écrire.
Au milieu des diverses pensées qui venaient, dans le silence de ma prison , se présenter à mon esprit , je m'arrêtai souvent à celles qui inquiétaient le plus mon amour-propre : je me demandais ce qu'allaient dire mes contemporains , ce que penserait la postérité de la chute de la cour de Rome et de la perte du domaine temporel des papes ; événement funeste et déplorable dont je pouvais dire , avec vérité :
Quaeque ipse miserrima vidi,
Et quorum pars magna fui.
Quoique j'eusse la conviction de n'avoir donné au gouvernement français aucun motif légitime , aucun prétexte d'une si violente et sacrilège spoliation , je dois néanmoins avouer que mon amourpropre redoutait le jugement des contemporains, et, bien plus encore, celui de la postérité. Quelques réflexions vinrent cependant ensuite me consoler et me tranquilliser.
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Mes contemporains , me disais-je en moi-même, onl vu les sept provinces-unies qui formaient la république de Hollande se soumettre sans résistance et sans secousse à un gouvernement monarchique , malgré l'esprit de liberté et d'indépendance qu'elles avaient toujours conservé depuis l'ancien empire romain jusqu'au XVP siècle; ils ont vu la plus ancienne des républiques , la république de Venise , détruite en quelques jours et rayée du tableau des puissances européennes ; ils ont vu tomber en un instant le corps germanique , ce vieil édifice qui pendant tant de siècles rendit la nation allemande si redoutable à l'Europe ; ils ont vu enfin , retirée et confinée dans la petite île de Sardaigne , la puissante maison de Bourbon , qui régnait en France, en Espagne, en Italie , et dont la domination s'étendait dans plusieurs régions de l'Orient et dans la plus grande partie des Inde^ occidentales. Qui donc pourrait s'étonner qu'un petit Etat, gouverné par un prince pacifique et sans défense, ait été la victime de cette formidable puissance qui , en quelques années , a accompli de si grandes et de si étranges révolutions?
Me transportant ensuite dans les siècles à venir, j'espérai qu'on verrait s'apaiser et peut-être même s'éteindre entièrement cette animosité de quelques cabinets et d'une magistrature étrangère contre le Saint-Siège, source de cette méfiance et de cette jalousie inexplicables qui leur font plus redouter les écrits sortis de Rome que ceux qui pourraient venir d'un pays ennemi ou infecté de la peste. J'espérais qu'on n'aurait pas toujours besoin , pour mériter le nom de bel esprit , d'homme vraiment éclairé , ou d'intrépide défenseur des trônes , de s'accoutumer à voir, avec l'imagination de Don Quichotte , des châteaux forts dans les tribunaux romains , et des géants redoutables dans la personne des cardinaux et des prélats , afin d'avoir le plaisir de les combattre et de faire au Saint-Siège une guerre acharnée. Et n'est-ce pas bien là, en effet, ce qu'on avait vu dans ces derniers temps, où l'on n'avait pas même rougi d'imiter contre un pontife opprimé la lâcheté de l'âne d'Esope, qui voulut donner le dernier coup au lion mourant? J'espérais enfin que bientôt des voix puissantes se feraient entendre des diverses contrées de l'Europe pour justifier et défendre le Saint-Siège, comme déjà nous avions vu paraître, au sein même des pays hétérodoxes, de nombreux défenseurs d'une société célèbre par ses succès et par ses revers; et je voyais un vaste