‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 31 sur 142 · LETTRE AU MARQUIS J. PACCA · texte numérisé non relu

LETTRE AU MARQUIS J. PACCA

pour être couvert de l'opprobre éternel d'avoir, par impéritie , contribué à la destruction du gouvernement pontifical. Je me mis alors à rechercher avec soin tout ce qu'on pourrait dire contre mes opérations , tous les reproches dont on pourrait me charger , et je n'en trouvai d'autres que ceux qui déjà m'avaient été faits par quelques personnes peu instruites de la véritable situation des affaires. Elles disaient : qu'on avait commis la plus grande imprudence en irritant , par tant de notes ministérielles remplies d'aigreur , un despote superbe et arrogant , au comble de la gloire et des grandeurs , qui jusqu'alors n'avait rencontré aucun obstacle à ses projets ambitieux et gigantesques , et qui voyait l'Europe muette et glacée devant lui ; qu'il valait mieux céder un peu aux circonstances, donner quelques satisfactions à ce puissant monarque , et chercher à étouffer la discorde que l'invasion des Français avait excitée entre les deux gouvernements ; qu'enfin il avait été souverainement impolitique et téméraire de lancer un anathème contre des personnes qui affichaient le mépris de tout principe religieux , dans un temps où les peuples catholiques eux-mêmes redoutent si peu les foudres du Vatican ; qu'on aurait dû au moins , avant de publier la bulle d'excommunication , ne pas ex-^ poser la personne sacrée du souverain pontife au ressentiment d'un homme excessivement irascible , et l'Église entière , en perdant son premier pasteur, au danger de rester de longues années dans un état de véritable anarchie; que tous les papes qui, dans d'autres siècles, en étaient venus à cette extrémité, tels qu'un Grégoire VII , les Victor, les Innocent et les Alexandre , quoique défendus par des forces jusqu'alors sans exemple , et remplis d'un courage vraiment apostolique, avaient cependant eu soin de mettre leur personne en sûreté avant de faire usage des armes redoutables de l'Église. D'autres personnes demandaient encore pourquoi , dans le temps qui précéda la déportation du pape, on n'avait pas essayé de soulever et d'exciter contre quelques centaines de Français stationnés à Rome le peuple romain déjà indigné de la captivité du Saint-Père , de l'exil de tant de cardinaux et de prélats , et pourquoi enfin on n'avait pas songé à renouveler dans Rome la scène tragique des fameuses Vêpres siciliennes. Loin d'éprouver quelques remords, j 'eus toujours lieu de me féliciter d'avoir dans le temps rejeté toutes ces mesures qui m'avaient paru aussi dangereuses qu'inutiles , et je me consolai de tous ces reproches

SUR r-A PUBLICATION DE5 M!hK)inF.5î. 67

en répétant souvent en moi-même celte maxime de philosophie chrétienne que l'Arioste a si bien exprimée dans ces vers :

Sebben contro ogni debito m'avviene, Ch'io ne riporti si dura mercede, E di me creda il mondo men che bene, Basta che innanzi a quel che tutto vede, E mi puô ristorar di grazia eterna, Chiara la mia innocenza si discerna *.

Cependant , comme la crainte que l'histoire ne fît une mention peu honorable de mon malheureux ministère venait de temps en temps m'agiter et me troubler, je résolus enfm de prendre la plume pour répondre aux imputations dont je viens de parler, et je voulus confier mes Mémoires à mon neveu , Tibère Pacca , détenu avec moi au fort de Fenestrelle, afin qu'il pût les publier lui-même si je venais à mourir. Une m'était pas facile d'effectuer mon projet, car, dès le premier moment de mon entrée à Fenestrelle , le commandant de la place vint m'intimer la défense d'écrire à qui que ce fût , d'apposer ma signature à des billets de change ou à tout autre écrit ; et le lendemain le geôlier, en faisant l'inspection de mon appartement , enleva à mon valet de chambre papier, plume et écritoire , lui disant que, lorsqu'il voudrait "écrire la note des dépenses, il fallait qu'il vînt le trouver dans sa chambre et le fît en sa présence. Cependant je fus assez heureux pour recevoir quelques jours après, deMgrBaccih, mon compagnon de détention , tout ce qui m'était nécessaire pour écrire, et je le cachai soigneusement dans ma chambre. Comme les fréquentes visites du commandant ou du major de la place , et surtout du geôlier et du soldat destiné à me servir, ne me permettaient pas d'écrire pendant la journée , je pris le parti de me lever à la pointe du jour ; et ce fut pendant ces heures paisibles qui précèdent et accompagnent le lever du soleil que je rédigeai mes Mémoires apologétiques, les gardant toujours sur moi jusqu'à ce que je pusse les remettre à mon neveu , que le commandant m'amenait deux fois par mois pour qu'il me donnât

* « Quelque injustes que soient l'amère récompense que je reçois, et l'opinion si peu indulgente que le monde a de moi , que m'importe , pourvu que mon innocence soit évidente aux yeux de celui qu'on ne trompe jamais, et qui peut me réhabiliter par une faveur éternelle? »

Page 1