LETTRE AU MARQUIS J. PACCA
des nouvelles de ma famille. Mon neveu les tint cachés dans sa prison, et eut ensuite l'adresse de les emporter lorsqu'il quitta Fenestrelle pour se rendre à Milan.
Voilà le véritable , l'unique motif qui m'a fait écrire ces Mémoires ; puissent-ils un jour fournir quelques lumières à ceux qui entreprendront d'écrire l'histoire des révolutions de la cour de Rome ; car, pour ce qui regarde les actes de mon ministère , ils n'ont plus besoin d'apologie aujourd'hui. Depuis que le pape est remonté avec tant de gloire sur la chaire de saint Pierre , ces mêmes opérations qui furent , quelques années auparavant , et qui peut-être auraient été dans la suite l'objet de la plus sévère critique , ont reçu tout à coup l'approbation générale. Les notes énergiques que j'avais publiées et la fameuse bulle d'excommunication sont regardées maintenant comme des monuments glorieux de liberté apostolique et d'un courage plus qu'humain : on ne voit plus dans le séjour du pape à Rome, lorsqu'on fulmina cet anathème , qu'un sacrifice magnanime de sa vie , pro ovibus suis, sacrifice bien digne du premier pasteur de l'Église catholique ; et l'on s'accorde à regarder ce temps comme une des époques les plus glorieuses de son pontificat. Triste et malheureuse condition d'un ministre ! il est douloureux de penser que ce n'est pohit de la sagesse de ses conseils , mais des événements seuls que dépendent sa réputation et son honneur.
Après la restauration , et dans la courte durée de mon second ministère , la Providence permit qu'on eût une seconde fois à délibérer si le Saint -Père devait quitter sa capitale pour se réfugier dans un royaume étranger ; ce fut à l'époque que les troupes napolitaines , sous la conduite de Murât, entrèrent dans les États del'Éghse. Cette fois je conseillai au pape de partir, et le succès de son voyage mémorable , qui fut un véritable et continuel triomphe , a prouvé que les divers conseils que j'avais donnés , selon les circonstances, n'avaient manqué ni de sagesse ni d'opportunité.
On peut s'en convaincre aisément en observant la différence des deux époques. En 1815 , lors de l'invasion de Murât, le départ du pape ne paraissait pas celui d'un fugitif, mais plutôt celui d'un souverain qu'un court voyage éloigne de ses États , et on ne pouvait pas l'accuser d'abandonner lâchement le Saint-Siège , puisqu'on savait qu'on le verrait bientôt revenir an milieu do son peuple. Je dis qii*on
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savait , parce que tous les hommes sensés ne voyaient qu'un tourbil Ion passager dans cette guerre téméraire que le roi Joachim entreprenait avec les seules forces du royaume de Naples contre tous les souverains de l'Europe , qui , réunis alors à Vienne , s'apprêtaient à foudroyer quiconque eût osé prendre les armes en faveur du proscrit Napoléon. D'ailleurs le Saint-Père trouvait alors un asile honorable dans les États d'un prince vraiment pieux , et pouvait se réfugier, comme il le lit en effet , dans la ville de Gênes , connue par son dévouement au Saint-Siège , et dont la position offrait les plus grands avantages , puisqu'elle lui permettait de communiquer librement avec les quatre parties du monde ; que là il avait toujours la mer ouverte devant lui , et que le sacré collège pouvait s'y réunir en quelques jours , soit pour l'assister dans le gouvernement de l'Église universelle , soit pour élire un nouveau pontife , si la mort de Pie VII fût venue se joindre à tant d'autres malheurs.
Vous verrez, mon cher frère , en lisant ces Mémoires, combien différentes étaient les circonstances où nous nous trouvions en 1809 , et vous reconnaîtrez que, si le pape agit avec prudence et sagesse en s'éloignant de Rome à l'invasion de Murât , ce qui fut approuvé de tous les cabinets , et contribua peut-être à hâter la délivrance de l'Italie , cette même mesure, prise en 1809 , eût été une véritable folie, et que son succès même eût pu amener les résultats les plus funestes.
Je veux , avant de terminer cette lettre , répondre à une objection que vous pourriez me faire à propos des diverses pensées qui m'occupaient dans ma prison. Il me semble vous entendre dire : Eh quoi ! mon frère , vous aviez donc perdu tout espoir de voir le Saint-Siège recouvrer ses domaines, et Pie VII, ou son successeur, remonter plein de gloire sur la chaire de saint Pierre? Pouviez- vous oublier cette belle réflexion deBossuet, que, depuis la division de l'Europe en tant de puissances souvent ennemies ou rivales , la condition d'un pape soumis à l'une d'elles serait incompatible avec le gouvernement de l'Église universelle? — Je conviens que, dans des moments de calme, et surtout après avoir rempli les devoirs sacrés de la religion, j'espérais et je pressentais même qu'un jour les États de l'Église seraient rendus au Saint-Siège ; mais je ne pensais pas toujours ainsi, et le passage de Bossuet , bien médité , faisait souvent naître dans mon esprit des pensées qui affaiblissaient ces lueurs d'espérance. Car voici en