LETTRE AU MAKQUIS J. PACCA
substance le sens des paroles de ce grand homme : Depuis la chute de l'empire romain , qui renfermait dans sa vaste étendue presque toute la chrétienté , une foule de puissances se sont élevées en Europe, souvent ennemies ou jalouses, et les papes qui seraient soumis à l'une d'elles, placés entre les exigences de leurs souverains et la jalousie ou la méfiance des autres , ne pourraient exercer leur ministère apostolique avec assez de liberté et d'impartialité ; la Providence a donc créé elle-même la souveraineté de TÉglise , (( afin que, indépendante dans son chef de toutes les puissances temporelles, elle put toujours tenir la balance droite au milieu de tant d'empires divers.» Cette réflexion est pleine de sens et digne de l'illustre Bossuet ; mais la marche et la tendance des affaires européennes, au temps de ma détention, semblaient annoncer que la Providence préparait les voies à l'établissement d'une grande puissance , qui aurait égalé ou surpassé même celle des anciens Romains , sous laquelle les papes avaient pu, pendant huit siècles , quoique sujets , gouverner l'Église et reculer ses bornes jusqu'aux dernières limites du monde connu. En effet, un conquérant qui n'aspirait qu'à la monarchie universelle dictait alors des ois à presque toute l'Europe. Outre les provinces belges conquises sur la maison d'Autriche , l'empire français comprenait cette vaste partie de l'ancienne Gaule réunie depuis à l'empire Germanique , qui s'étend des frontières belges jusqu'au Rhin , et une grande étendue au delà de ce fleuve jusqu'à l'océan Germanique. 11 comprenait aussi plusieurs provinces italiennes, et le royaume d'Italie n'était en quelque sorte qu'une province du grand empire. On pouvait également regarder comme provinces de cet empire les royaumes d'Espagne , de Hollande , de Naples , de Westphalie , gouvernés par des princes qui portaient le titre de grands dignitaires de l'empire , et qui n'étaient que les préfets ou les lieutenants de Napoléon. Ajoutez à cela les divers États des princes de la Confédération du Rhin , que l'empereur avait revêtus du titre de rois et de grand-ducs , et 'qu'il pouvait par un simple décret faire descendre de leurs trônes. Tout donc semblait annoncer l'établissement prochain d'une grande monarchie qui aurait fait disparaître cette multiplicité d'États et de principautés qui , selon Bossuet , rend la condition d'un pape citoyen incompatible avec l'exercice de son ministère apostolique ; et je croyais que Dieu , en permettant dans les secrets conseils de sa providence la chute de
SUR LA PUBLICATION DhS MEMOIRES. 7i
la souveraineté poiitilicale , jetait" lui-même , au milieu de ces vastes bouleversements européens , les fondements de cette monarchie, afin que les papes pussent une seconde fois , quoique sujets , gouverner sans de graves inconvénients l'Église universelle.
Quelque douloureuse que fût la perte des domaines du Saint-Siège, je croyais que le Seigneur pourrait en tirer de grands avantages pour son Église , et cette pensée ne servait pas peu à me confirmer dans ma manière de voir. Je pensais que la chute de la puissance temporelle des papes détruirait ou affaiblirait du moins cette jalousie et cette antipathie aveugles qui' existent presque partout contre le clergé et la cour de Rome ; que les souverains pontifes , délivrés du pesant fardeau des affaires temporelles, consacreraient désormais tous leurs soins aux biens spirituels de leur troupeau ; que l'Église, privée de l'éclat des honneurs et des richesses , ne verrait plus en^ trer dans son clergé que ceux qui boniim opus desiderant , et que les papes n'auraient plus tant d'égards à la naissance et aux recommandations des cours, dans le choix de leurs conseillers , de leurs ministres , et en général dans les promotions romaines , dont on pourrait souvent dire : Muitiplicasti gentem^ sed non magnificasti Icùtitiam. Enfin , on n'aurait plus aucun lieu de craindre que les décisions ecclésiastiques fussent jamais influencées par des considérations poHtiques et matérielles , dont le poids jeté dans la balance aurait pu la faire pencher vers une condescendance excessive.
Ces réflexions et d'autres semblables me faisaient regarder comme bien éloignée l'aurore de la restauration que nous appelions de nos vœux; et, en attendant, je préparais dans le silence de ma prison la justification de ma conduite politique, et je savais, quoi qu'il pût arriver, que Justus es^ Domine^ et rectum judicium.
Votre très-affectionné frère ,
Cardinal B. PAGGA.
Bénévent, le 1" novembre 1816.
ftlEMOIRES