CHAPITRE P
Tableau abrégé de la situation des affaires lorsqu'on m'offrit le portefeuille de secrétaire d'Etat.
Je ne crains pas d'être accusé d'exagération ou de jactance en assurant que jamais ministre ne prit la direction des affaires dans un temps plus critique , ou, pour mieux dire , plus affreux que celui où je fus choisi pour remplacer le cardinal Gabrielli en qualité de prosecrétaire d'État. Quoique depuis plusieurs mois on connût à Rome et dans les provinces l'intention bien formelle de Napoléon de renverser la puissance temporelle des papes , on s'était néanmoins flatté pendant quelque temps qu'on pourrait trouver le moyen de conjurer Forage , et que ce projet sacrilège ne serait point mis à exécution. Mais l'entrée hostile des Français dans Rome, le 2 février 1808 , l'insulte faite au palais apostolique pendant le temps d'une fonction solennelle , l'incorporation des troupes romaines dans les régiments français, l'arrestation et l'emprisonnement de la garde noble de Sa Sainteté, l'expulsion à main armée des cardinaux napolitains , la réunion des provinces d'Urbin et d'Aiicône au royaume d'Italie, par un décret aussi insultant que dérisoire , dans lequel Napoléon déclarait que le
souverain de Rome avait perdu tout droit sur ces provinces, «parce que la donation de Gharlemagne , son auguste prédécesseur, avait été faite au profit de la chrétienté et non à l'avantage des ennemis de notre sainte religion; » tant d'actes hostiles et tant d'outrages vinrent détruire le peu d'espérance que l'on avait conservé jusqu'alors , et firent regarder comme imminente la chute du gouvernement pontifical. A tant d'injures et de violences se joignit encore un horrible attentat jusqu'alors inouï. Le 16 juillet , deux officiers français entrèrent violemment dans l'appartement du cardinal Gabrielli , pro-secrétaired'État, lui intimèrent l'ordre de son arrestation , le sommèrent de partir dans deux jours pour son évêché de Sinigaglia , et apposèrent les scellés sur son portefeuille qui pouvait contenir les secrets de l'État et des papiers concernant les affaires de l'Église universelle. Ce fut ce jour-là même que le Saint-Père me fit savoir de la manière la plus obligeante qu'il me choisissait pour remplacer l'éminentissime Gabrielli. Je reçus ma nomination le 18 juin, et je me transportai le soir même au Quirinal pour signer les dépêches qui devaient partir dans la nuit. J'étais bien loin d'avoir, en entrant en fonction , le calme et l'assurance que demandent des affaires d'importance ; car je craignais à chaque instant de voir renouveler l'attentat dont je viens de parler, ce qui m'obligeait à cacher mes papiers avec beaucoup de soin; et telle était d'ailleurs la situation déplorable du gouvernement et de l'État pontifical qu'il ne m'était pas possible dé l'envisager sans une espèce de trouble , comme on peut le juger par le tableau abrégé que je vais en tracer.
Pour qu'un gouvernement puisse maintenir la tranquillité , contenir les malveillants, les perturbateurs, et ranimer la confiance publique, il faut que le peuple soit persuadé que ce gouvernement repose sur des bases solides , qu'il n'est menacé d'aucune révolution politique , et qu'il peut , quoique dans le malaise et dans l'oppression même , se relever bientôt et reprendre toute sa force. Or cette opinion , ou plutôt cette force morale , manquait entièrement au gouvernement pontifical , puisqu'on s'attendait de jour en jour à la chute de la puissance temporelle des papes. Privé de l'appui de la force armée, le gouvernement se trouvait dans l'impuissance absolue de réprimer les séditieux. Les Français occupaient le fort Saint-Ange , et , au moyen de leurs agents et de leurs partisans , ils disposaient des prisons, di-
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rigeaieiit tout à leur gré, et avaient enlevé au pape sa Iruupe de ligne et ses archers, quoiqu'ils fussent toujours soldés par le trésor pontilical ; si bien que je n'avais pas même un seul militaire à qui je pusse conlier l'exécution de mes ordres, si ce n'est quelques Suisses qui gardaient les portes du palais apostolique. Dans les provinces, les Français laissaient en apparence les archers sous les ordres des prélats et des gouverneurs ; mais à la moindre opération contraire à leurs projets , ils arrêtaient, cassaient, emprisonnaient les chefs selon leur caprice, cherchant ainsi à se faire un parti dans la vile populace qu'ils enrôlaient secrètement sous le nom de garde civique,
A tout cela se joignait encore la détresse la plus cruelle dans les finances. Les fréquents passages et le long séjour des troupes françaises dans les États de l'Église, où elles vivaient aux dépens du pape, avaient épuisé le trésor pontifical , et le gouvernement s'était vu réduit à la dure nécessité de vendre les biens de la chambre apostolique et de grever le peuple d'impôts exorbitants. Gomment faire face à de nouvelles dépenses? L'État venait de perdre ses provinces les plus fertiles, et des désordres déplorables s'étaient introduits dans l'administration intérieure. Les Romains abhorraient les Français ; ils tremblaient à la seule pensée de perdre leur souverain ; et néanmoins on les entendait se plaindre hautement de la conduite de quelques ministres.
Quelques mois avant l'invasion des Français, le mécontentement avait pris un caractère si grave que le meilleur des pontifes ne recevait plus sur son passage ces démonstrations de respect et de vénération que le bon peuple romain avait toujours prodiguées à ses souverains. Dans d'autres temps on aurait pu trouver quelque moyen pour faire renaître la confiance publique, et réveiller l'ancien amour du peuple pour le gouvernement papal ; mais que faire dans des circonstances aussi douloureuses ? Était-ce le moment de forcer les ministres à une reddition décomptes, d'intenter un procès aux officiers de la secrétairerie , et de dévoiler les désordres qui existaient dans l'administration de l'État? Cette mesure, que les hommes sages eussent regardée avec raison comme intempestive et imprudente , fût devenue un véritable triomphe pour les malveillants, qui n'auraient pas manqué de saisir cette occasion pour décrier et avilir le gouvernement pontifical. Il fallait donc s'armer de la patience héroïque de
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Fabius , qui cunctando r^estitint rem... non enim ponebat rumores ante salutem. ..\ et se soumettre à la triste et dure condition de voir , de connaître tous les désordres et tous les abus , d'entendre chaque jour des plaintes et des murmures , sans pouvoir y apporter un remède prompt et efficace !
Ce qui contribuait encore à m'attrister et à me décourager, c'était l'absence d'une grande partie du sacré collège. Un ministre qui n'est pas du nombre de ceux dont les oreilles sont agréablement flattées par ce vers d'Horace ,
Cum tôt sustineas et tanta negotia solus 2,
a le précieux avantage de pouvoir recourir, dans les grandes affaires de l'Église, aux sages conseils de cet auguste sénat; et, quels que soient les résultats d'une mesure adoptée, il se trouve toujours pleinement justifié devant Dieu et devant les hommes. Mais, avant mon entrée au ministère, la plupart des cardinaux et presque tous ceux que nous appelons Zelanti avaient été chassés de Rome par les Français. — PanTii le petit nombre qui était resté auprès du Saint-Siège, quelques-uns succombèrent sous le poids des ans ou des infirmités, et les autres étaient tous si accablés de travail qu'il n'était guère possible de recourir à eux. Le cardinal Gonsalvi, qui avait été le premier ministre de Pie Vil , et dont l'expérience et les lumières auraient pu être alors d'un grand secours, avait, depuis sa démission, renoncé complètement aux affaires, et ne paraissait plus à Monte-Cavallo que pour les consistoires et les chapelles. Il était donc facile de prévoir qu'en tenant tout seul le timon d'un gouvernement qui allait être renversé, le nouveau ministre, obligé d'ailleurs par son devoir de publier des protestations énergiques contre l'usurpation sacrilège de Napoléon, verrait tout l'orage fondre sur sa tête , et serait peut-être écrasé sous le poids de la colère et de la vengeance de ce despote furibond.
C'est au milieu de cette effrayante situation des affaires que l'on m'offrit le portefeuille de premier ministre. Je fus d'abord atterré, et
1 « Qui rétablit los affaires en temporisant car il ne savait point sacrifier le
salut public aux clameurs d'un vulgaire insen'îé. »
2 « Vou'i qui soutenez seul le fardeau de tant d'affaires importantes. »