‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 41 sur 142 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

bientôt lieu de reconnaître qu'ils étaient bien informés ; car, dès les premiers jours de septembre, les Français commencèrent à renforcer le soir la garde de Monte-Gavallo, et à placer des sentinelles à toutes les issues ; ils ne laissaient rien sortir du Quirinal sans le visiter, et faisaient tenir un grand nombre de chevaux à la poste. Dans la nuit du 5 septembre, je fis sortir secrètement du palais mon neveu, Tibère Pacca, et je l'envoyai dans la maison Piccolomini, oi^i Mgr Arezzo avait un rendez-vous. Ce prélat me fit savoir que , d'après tous les renseignements qui lui étaient parvenus, on pouvait croire que les Français chercheraient pendant cette nuit à surprendre le palais apostolique. Il ajouta que leurs partisans s'en étaient vantés à plusieurs personnes, que les troupes étaient consignées dans leurs quartiers, et qu'on tenait à la poste vingt-cinq chevaux tout prêts, quoiqu'on n'attendît l'arrivée d'aucun grand personnage. J'avertis aussitôt le lieutenant des Suisses, Amryn ; je lui recommandai de garder le palais avec la plus grande vigilance, et je fis ouvrir la porte qui communiquait à l'appartement du Saint-Père, afin de pouvoir l'avertir plus promptement lorsqu'il en serait temps ; car je lui laissai tout ignorer, dans la crainte de l'effrayer mal à propos si la tentative des Français n'avait pas lieu cette nuit même, comme il arriva en effet. Le lendemain, le cardinal An tonelli, Mgr Arezzo et moi, nous fumes mis en arrestation et reçûmes l'ordre de partir de Rome dans les vingt-quatre heures. Le général français espérait sans doute , en nous séparant du pape , pouvoir effectuer plus facilement son projet au milieu du désordre et de l'embarras qui accompagnent toujours un changement de ministère ; mais la fermeté du Saint-Père , qui vint en personne, comme je l'ai déjà rapporté, me délivrer des mains des Français , le discours plein de dignité et de force qu'il adressa au capitaine qui me gardait à vue , l'irritation du peuple qui manifesta hautement en cette occasion son amourjpour le Saint-Siège et sa haine contre les troupes étrangères , toutes ces choses firent sans doute différer Tassaut du Quirinal et l'enlèvement du pape.

Je cherchai alors à découvrir les moyens d'exécution que les Français voulaient employer, et j'appris que leur projet était de surprendre, pendant la nuit, la garde d'une des portes, de courir directement à l'appartement du pape, et de le contraindre à partir sur-le-champ. Je pris donc toutes les mesures propres à déjouer leur tentative au

cas qu'ils voulussent réellement nous surprendre , et non forcer le palais apostolique comme on emporte une place ennemie ; car alors je ne devais rien faire-qui pût occasionner l'effusion du sang , sous les yeux du vicaire de Jésus-Christ, et je ne voulais point d'ailleurs imiter l'extravagance de Charles XII, roi de Suède, qui osa, avec soixante serviteurs, se défendre contre un corps de six mille janissaires, qui vinrent l'attaquer dans sa maison de Bender, où il s'était retiré. Je chargeai une personne sûre de rôder la nuit dans la ville, et de m'avertir au moindre mouvement des troupes françaises ; des gardes veillaient à toutes les portes, que l'on tenait exactement fermées, et des sentinelles occupaient les endroits dangereux et quelques points élevés des jardins du pape, d'où la vue s'étend au loin sur différentes rues. Je doublai la solde des Suisses ; je fis veiller toutes les nuits le lieutenant Amryn avec les sergents les plus dévoués, et souvent je faisais la ronde moi-même pour m'assurer si mes ordres étaient fidèlement exécutés. Ces dispositions intérieures donnèrent l'alarme à la population, et l'on voyait toutes les nuits des groupes de Romains veiller autour du palais. Les Français comprirent alors combien il leur serait difficile de tenter un coup de main à l'insu de la population, que les mémorables journées du k février et du 20 mars i leur avaient rendue extrêmement redoutable, et il paraît que Napoléon se détermina à ne faire enlever le pape qu'après la chute du gouvernement pontifical , espérant sans doute ôter par là aux ministres du Saint-Père les moyens et la force de s'opposer à ses desseins.

On se demandera peut-être, en lisant ces Mémoires , à quoi servaient toutes les mesures prises pour garder le palais apostolique, si l'on ne voulait pas soulever la population et repousser la force par la force? Ces mesures devaient servir à constater à la face de l'Europe, dans l'enlèvement du Saint-Père, la violence exercée contre le chef suprême de l'Eglise ; elles devaient un jour servir à justifier la conduite du ministère ; elles servaient à entretenir les Français dans la crainte d'une insurrection populaire; et, si elles étaient impuissantes à déjouer leur projet sacrilège, elles devaient du moins en retarder l'exécution, ce qui certes n'était pas sans importance dans un temps où les premiers succès des armées autrichiennes en Italie, et l'immi-

1 Voyeî les Documents, à la fin de la 2* partie, ir IV.

DKUXlÈiME PARTIE (1808 — 1809). 91

iience de l'invasion de la flotte anglo-sicilienne sur les côtes de Napies, pouvaient faire espérer qu'on verrait peut-être bientôt changer la face des affaires.

Quelques personnes ont pu me reprocher de n'avoir pas tenté de délivrer le Saint Père des mains des Français , en lui fournissant les moyens de fuir dans un royaume étranger. Mais, d'abord, c'est à mes prédécesseurs que devrait s'adresser ce reproche, et non à moi, puisque cela était devenu tout à fait inexécutable lorsque j'entrai au ministère. En effet, comment réussir à tromper la vigilance des Français qui cernaient alors le palais apostolique, gardaient avec le plus grand soin les portes de la ville, et déposaient le soir les clefs chez le commandant de place ? Et puis, que serait devenu le pape hors des murs de Rome ? Il ne pouvait se sauver que par mer , et déjà Givita-Vecchia, Fiumicino, Port-d'Anze, et tous les forts du littoral avaient garnison française. Du reste , on verra par le fait suivant que le cardinal Gabrielli songea réellement à tirer le Saint-Père de sa captivité , mais que Pie VII repoussa toujours les instances de son ministre.

Vers la fin du mois d'août 1808 , un inconnu qui se disait envoyé par le cardinal Erskine se présenta un soir dans mon antichambre. J'ordonnai qu'on le fît entrer, et je vis paraître un individu mal vêtu, qui avait un air ignoble , le teint basané , le visage hâlé ; on eût dit un véritable écumeur de mer, quoique ce fût au fond un très-honnête homme. «Je suis, me dit-il , un frère de l'ordre de Saint-François, (( et c'est pour mieux cacher ma mission que je me suis ainsi déguisé. (( J'arrive de Sicile , à bord d'une frégate anglaise que le roi Ferdi- « nand, à la prière du cardinal Gabrielli, a envoyée pour recevoir le (( Saint-Père et le conduire dans cette île. Cette frégate, où se trouve « le Père Angiolini , Jésuite , chargé par le roi de complimenter et (( d'assister Sa Sainteté , louvoie depuis plusieurs jours sur les hau- (( teurs de Fiumicino. N'ayant pas aperçu sur le rivage le signal con- « venu avec le cardinal Gabrielli , je me suis déterminé , au péril de (( ma vie , à prendre terre pour venir jusqu'à Rome. Il faut que je « reparte cette nuit même , et le Saint-Père n'a pas un moment à (( perdre , car la frégate ne peut attendre plus de trois jours. Sa (( Sainteté doit se rendre sur la plage, et annoncer son arrivée à l'é- (( quipage en ouvrant et fermant trois fois une lanterne.» Ge discours me mit dans un embarras extrême, car j'ignorais complètement les

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conventions du cardinal Gabrielli avec la cour de Sicile , et je craignais d'ailleurs d'avoir affaire à un espion. Je pris donc un air composé, et je lui répondis froidement que je trouvais bien étrange tout ce qu'il venait de me dire, et que ni le cardinal Gabrielli ni le Saint- Père ne m'avaient jamais parlé d'un pareil projet. Je lui demandai ensuite s'il ne pourrait pas me montrer quelque preuve authentique de sa mission ; il me répondit que non , parce qu'il aurait craint qu'une telle imprudence ne lui coûtât la vie , s'il avait eu le malheur d'être saisi par les Français ; et en cela le moine avait raison , comme le prouva bientôt après le sort du malheureux Vanni *. Il se retira en me disant que le cardinal Erskine avait connaissance du traité de l'éminentissime Gabrielli avec le cabinet de Sicile. J'écrivis aussitôt au cardinal Erskine, et je le priai de se rendre le soir même dans l'église où avaient lieu les Quarante-Heures. Il fut exact au rendez-vous, et, comme si nous nous fussions rencontrés fortuitement, je le conduisis dans la sacristie , où je lui racontai ce qui venait de m'arriver. Le cardinal me répondit que le frère s'était aussi présenté chez lui, mais qu'il l'avait promptement congédié ; que , du reste , le cardinal Gabrielli lui avait', dans le temps, communiqué son projet; mais que, n'en ayant plus entendu parler, il avait cru qu'on y avait entièrement renoncé 2. Je m'aperçus , à l'embarras du cardinal , qu'il craignait de se compromettre en intervenant dans cette affaire. Le lendemain je racontai au pape tout ce qui s'était passée et il me dit qu'en vérité le cardinal Gabrielli avait tout préparé pour son évasion, jusqu'à des habits pour le travestir , mais qu'il avait toujours résisté à ses sollicitations, et il ajouta : « Je ne quitterai le Saint-Siège que lorsque la (( force viendra m'en arracher.» Quelques réflexions suffiront pour faire sentir toute la sagesse de cette détermination. D'abord d'invin-

1 Joseph Vanni de Calderola, né dans les Etats du Pape, colonel au service de S. M. le roi Ferdinand IV, ayant débarqué dans le voisinage d'Ostie, fut arrêté comme espion , enfermé au fort Saint-Ange, condamné à mort par une commission militaire française , et fusillé le 27 septembre 1808 sur la place du Peuple : attentat horrible qui violait les droits les plus sacrés de la souveraineté pontificale

2 J'appris après ma captivité que tout ce que m'avait dit le Frère était exactement vrai : la frégate appartenait à la marine anglaise, et il y avait intelligence du cabinet biilanniquc. Deux appartements magniquement ornés étaient destinés au Saint-Père et au cardinal qui l'aurait accompagné.

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