DEUXIÈME PARTIE
cibles obstacles s'opposaient , comme je l'ai déjà dit , à l'évasion du Saint-Père ; ensuite cette mesure le jetait nécessairement entre les mains des ennemis de la France, entre les mains des Anglais, puisque la Sicile, laSardaigne et l'Espagne, les seuls pays où il pût se retirer, dépendaient alors de l'Angleterre. Or si Pie VII, après avoir rappelé de Londres le cardinal Erskine, dont le séjour dans cette capitale donnait de l'ombrage au cabinet français ; si ce pontife, plein de mansuétude , après avoir fait des concessions sans bornes et les sacrifices les plus éclatants, eut la douleur de voir celui qu'il avait si gratuitement obligé, et qui pendant quelques années l'appela son plus intime ami, lui ravir ses domaines, en l'accusant à la face de l'Europe de s'être ligué contre lui avec les Anglais, au préjudice de la religion, calomnie atroce si elle n'était ridicule , que n'aurait-on pas dit et que ne serait-il pas arrivé si le pape, pour se tirer de sa dure captivité, se fût jeté dans les bras de l'Angleterre, en établissant sa résidence dans les pays alliés ou dépendants de cette puissance ? Le gouvernement français aurait publié partout l'infâme calomnie dont je viens de parler, calomnie qui aurait d'ailleurs acquis quelque apparence de vérité ; et on l'aurait vu, aidé peut-être de quelques prélats qui pouvaient lui être vendus, mettre tout en œuvre pour pousser l'Église gallicane à rompre avec un pontife ennemi de la France, et à élever ce fameux patriarcat dont on avait tant de fois menacé le Saint-Siège. L'empereur des Français trouvait un prétexte pour colorer son usurpation ; au lieu de revendiquer les États de l'Église comme une partie de i*empire de son auguste prédécesseur, il s'en serait emparé à titre de conquête , en déclarant dans son décret que le souverain de Rome s'était ouvertement uni à ses ennemis les plus implacables, puisqu'il s'était jeté dans les bras des Anglais.. Les malveillants, en applaudissant au décret impérial , n'auraient pas oublié de répandre dans le public que Napoléon n'avait j'avais eu l'intention de renverser la puissance temporelle des papes, et que l'entrée des troupes françaises dans Rome n'avait été qu'une opération politique , pour intimider le pape et le forcer à entrer dans la confédération ^. Les gens de bien eux-mêmes et le peuple romain auraient peut-être donné dans le piège ; ils eussent
* Coalition des rois d'Italif et de Xaples pour la dcfense do la presqu'île italique.
pu croire qu'un peu plus de patience et de résif^^nation aurait fini par conjurer l'orage, et regarder la fuite du Saint-Père comme un acte souverainement impolitique, qui aurait rompu le dernier fil qui liait encore le pouvoir temporel à la suprématie spirituelle. Enfin les ennemis du Saint-Siège et le peuple des crédules , quorum infinitiis est numerus, n'auraient pas manqué d'imputer à la conduite de Pie VII les suites déplorables de la révolution religieuse qui aurait éclaté en France, et les maux de tous genres qui seraient venus fondre sur l'Église. Le fameux argument : Post hoc, ergo propter hoc, que la saine logique réprouve avec tant de raison , est malheureusement la règle qui dirige presque toujours les jugements des hommes; et la postérité elle-même, juge impartial des événements, faute d'autres lumières, est souvent obligée de suivre les jugements erronés de l'âge qui la précéda. Un trait bien connu de l'histoire sainte nous trace la conduite que l'on doit tenir en pareil cas. Lorsque Tryphon se fut en> paré par trahison de la personne de Jonathas, il fit dire à Simon son frère, qui lui avait succédé dans le gouvernement du peuple d'Israël, qu'il retenait Jonathas en captivité pour l'obliger à payer les sommes qu'il devait au trésor royal ; mais que, s'il voulait cependant lui donner cent talents et les deux fils de Jonathas en otage, il mettrait aussitôt son frère en liberté. Le texte sacré ajoute : Cognovit Simon quia cumdolo loqiieretur secum ; jussit tamen dari argentum et piieros, ne inimicitiam magnam sumeret ad populum Israël dicentem : Quia non misit ei argentum et puer os, pr opter ea periit *.
L'histoire nous présente , il est vrai , l'exemple de plusieurs pontifes ayant quitté le Saint-Siège pour se réfugier dans des pays étran-gers, et nous ne voyons pas que la postérité ait blâmé leur conduite ; mais les circonstances étaient bien différentes. Les papes s'éloignaient de Rome , soit pour se soustraire aux fureurs du peuple romain, bien différent de celui de nos jours , si bon , si fidèle et si attaché à ses souverains , soit pour implorer des secours contre l'envahissement des Lombards et la domination des grands de Rome ; mais ces papes
4 a Simon reconnut bien que Tryphon voulait le tromper; cependant il Ini fit donner l'argent et les enfants de Jonathas, pour ne pas s'attirer la haine du peuple d'Israël qui eût dit : C'est parce qu'on n'a pas envoyé les enfants et l'argent que Jonathas a péri. » 1 Mach. XIII, 17-18,
DEUXlblE PARTIE (1808 — 1809}. 95
se retiraient chez les princes dévoués au Saint-Siège, 'toujours prêts à leur ouvrir les bras , et ils étaient assurés que leur puissante intervention les rétablirait bientôt dans tous leurs droits. Plus tard , à l'époque des fameuses contestations entre le sacerdoce et l'empire , les papes trouvèrent en Italie de puissants alliés qui leur prêtèrent main forte et les défendirent contre les empereurs schismatiques d'Allemagne. Mais quelle était la puissance catholique , quel était le souverain dévoué au Saint-Siège qui pouvait replacer Pie VU sur son trône et lui rendre le gouvernement de l'Église universelle? Ce pontife n'avait devant lui que la plus cruelle alternative : il fallait, ou qu'il abandonnât le continent européen, centre de la catholicité, et se séparât ainsi pour longtemps et peut-être à jamais du Saint-Siège et de son peuple bien-aimé , ou qu'il allât chercher un refuge dans les îles voisines de l'Italie, dont les souverains tremblaient sur leurs trônes ébranlés, et d'où il n'aurait pu communiquer ni avec Rome , ni avec le reste de l'Europe , à cause de l'active vigilance que les Français n'auraient pas manqué de déployer pour intercepter ses brefs et ses bulles.
Enfin , les papes qui , à différentes époques, s'éloignèrent de Rome, furent toujours accompagnés d'un certain nombre de cardinaux, qui les assistaient dans le gouvernement de l'Église , et qui pouvaient , en cas de vacance du Saint-Siège , élire librement et en sécurité un nouveau pontife ; au lieu que Pie VII, par la dispersion et la captivité du sacré collège , se fût trouvé sans conseil et sans assistance dans l'exercice de son ministère apostolique. Le pape , en abandonnant le Saint- Siège , ne pouvait donc avoir d'autre but que sa sûreté personnelle ; or ce motif n'était ni déterminant, ni glorieux pour un vicaire de Jésus-Christ , qui dédit animam suam pro ovibus suis, ni pour un souverain pontife dont les actions doivent toujours avoir quelque chose de grand , de magnanime , et témoigner qu'il serait prêt à se sacrifier pour le bien public et les intérêts de l'Église. Je sais que Notre Seigneur a dit à ses apôtres : Cum persequentur vos in civitate ista, fugite in aliam. Je sais que saint Cyprien et saint Athanase , ces deux grandes lumières de l'Église d'Afrique , se sont prévalus de ce passage pour justifier leur fuite. Mais je réponds encore que les circonstances étaient bien différentes ; et, si c'était ici le lieu d'examiner thèologiquement la fameuse question agitée par les saints Pères : De la fuite dans les persécution^. , je pourrais établir cette différence avec le
96 MÉ3ïoir.Es sua le pontificat de pie vu.
texte même de saint Cyprien *. Au reste , si l'Église n'a pas condamné la conduite des pasteurs et des prélats qui prirent la fuite pour se soustraire aux persécutions , elle a comblé d'éloges ceux qui eurent le courage d'exposer leur vie pour demeurer au milieu de leur troupeau ; et la conduite des Thomas de Cantorbéry, des Stanislas de Gracovie , et autres saints que nous vénérons , nous prouve que l'on doit souvent suivre le conseil que ïertullien nous donne dans ces paroles célèbres : Pulchrior est miles in piigncv prœlio amissus quam in fuga salvus -,
Ce qu'il y a de bien certain , c'est que , dans le temps de ma nonciature à Lisbonne , les protestants mêmes de cette ville ne pouvaient s'empêcher d'admirer la fermeté et le courage de Pie VI , qui préféra s'exposer à une dure ^ptivité et se voir arraché violemment au Saint- Siège , plutôt que d'abandonner son peuple lorsqu'il vit les troupes républicaines s'avancer sur Rome.
Du reste , la conduite de Pie VII n'a plus besoin d'apologie aujourd'hui , et la sage résolution que prit ce pontife, de ne point abandonner le poste sublime où la Providence l'avait placé , passera à la postérité comme une preuve irréfragable de sa grandeur d'âme , de son généreux renoncement à lui-même, de la pureté de ses intentions, et enfin de la justice de sa cause.
1 Voici le passage de saint Cyprien, liv. III, ep. 14 t Oportet nos paci commmiî considère , et interdum qiiamvis cnm to'dîo animi nostri déesse vohis, ne prœsentîa nostm invidiam et violentiam gentilhim provocet. « Nous devons avoir égai-d à la tranquillité publique, et nous éloigner quelquefois de vous, quoique avec douleur, de crainte que notre présence ne provoque contre vous la haine et la violence des Gentils. » Voyez aussi liv. II, ep. 1-11.
2 « Il est plus beau pour un soldat de trouver la mort dans le combat que le salut dans la fuite. »