‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 43 sur 142 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Réponse à un reproche adressé au ministère pontifical. — Mesures prises pour maintenir la tranquillité dans Rome et ne fournir au général français aucun prétexte pour hâter la chute du gouvernement.

Quelques personnes , si je ne me trompe, ont demandé pourquoi , dans le mois qui précéda la déportation du pape , lorsqu'un nombre considérable de troupes avait été retiré du royaume d'Italie , lorsqu'il ne restait à Rome même qu'une poignée de soldats étrangers , le ministère ne se hâta pas d'appeler aux armes une population exaspérée, qui avait donné des preuves éclatantes de son dévouement au Saint- Siège , afin d'affranchir le souverain pontife et la ville de Rome du joug odieux et tyrannique qu'ils supportaient depuis près de deux ans. Je veux , avant de répondre , consigner ici quelques faits ignorés qui peuvent donner plus de force encore à cette objection.

Sans doute il eût été facile de briser les fers de Rome , et certes il n'était pas besoin de recourir à des manœuvres habiles pour soulever un peuple qui abhorrait les Français , et dont l'exaspération était à son comble : un seul mot eût suffi pour déterminer l'explosion du volcan. Une personne fit savoir au pape qu'elle n'attendait qu'un ordre de sa part pour venir, à la tête de cinq mille hommes , le tirer de sa captivité. Une autre lui promit de reprendre en trois jours le château Saint-Ange. Enfin, quelques chefs du peuple lui témoignèrent un vif désir de tenter un coup de main pour s'affranchir de l'oppression qui pesait sur eux depuis si longtemps. « Nous connais- « sons trop bien , lui dirent-ils , la mansuétude de Votre Sainteté et (( son cœur paternel , pour exiger qu'elle nous donne aucun ordre « ou qu'elle approuve même notre projot ; il nou-^ suffit d'être assu-

(( rés qu'elle verra cette mesure sans peine et sans douleur. » Cet innocent pontife , quoique abreuvé chaque jour d'outrages de toute espèce, n'hésita cependant jamais à rejeter ces propositions. levais maintenant donner la réponse que j'ai promise.

Lorsque le Saint-Père me communiqua ces offres , je voulus, nonobstant sa détermination, considérer moi-même la chose sous toutes ses faces, afin de pouvoir lui proposer mon sentiment particulier. Les points de l'examen me furent suggérés par ce beau passage de saint Bernard : « Que l'homme qui craint Dieu n'entreprenne aucune action sans s'être assuré que cette action est licite, convenable et utile. Car, bien que la philosophie chrétienne nous apprenne qu'il n'y a de convenable que ce qui est licite, et d'utile que ce qui est convenable, on ne peut cependant pas inférer de là que toute action permise est convenable et utiles.» Était-il permis, convenable, eût-il été avanta- ' geux au gouvernement pontifical d'organiser ou de permettre une insurrection contre les Français? Voilà les trois points que j'ai à examiner.

Et d'abord, que le gouvernement eût le droit de permettre au peuple de briser ses fers, cela n'est point douteux. Toutes les lois, naturelles, divines et humaines, permettent à ceux qui sont injustement opprimés de repousser la force par la force et de secouer un joug qui leur fut imposé sans aucune raison. Ajoutons à cela que l'occupation de Rome fut accompagnée d'une suite de fraudes et de trahisons dont les annales des Sarrasins et autres peuples barbares n'offrent peut-être pas d'exemple. Le général Miollis demande la permission de passage pour entrer dans le royaume de Naples , annonce les lieux de stations jusqu'aux frontières des deux États pour faire préparer d'avance les logements et les rations, et, par un trait de bel-esprit moderne, comme si la politique consistait dans l'imposture , il fait dire au Saint-Père « qu'il désirerait avoir des ailes pour traverser plus rapidement les États de Sa Sainteté.» Cependant, comme la ville de Rome figurait parmi les lieux de stations , contrairement au traité conclu entre les

^ Spirttualis homo.... omne opus suum trîna quadam considei'atione prœveniat : primum quidem an liceaty deinde an deceat , postremo an expédiât. Nam, etsî constet in christiana utique philosophîa non decere nisî quod licet^ non expedire nisi quoddecet, non continuo tamen omne quod lî cet decere et expedire consequens erit, Con?;i(î<^rations au ape Eugène, liv. HT, § /j.

BEUXljbiE TWVHE (1803—1800;. 9f

deux cours lors de la déclaration de guerre de la France au roi Ferdinand IV, le pape s'en plaignit à M. Alquicr, qui remplissait alors les fonctions d'ambassadeur en l'absence du cardinal Fesch. M. Alquier eut l'impudence d'adresser au Saint-Père le billet suivant, écrit de sa propre main : «Cet événement qui inquiète et afflige peut-être Votre (( Sainteté n'a rien d'alarmant. Je prends sur moi de le garantir ; j'o^ (( serai promettre plus encore. Si, comme Votre Sainteté m'a paru le « croire, les troupes de Sa Majesté impériale devaient rester pendant « quelques jours à Rome, cette mesure ne serait que passagère ; elle « n'offrirait aucune apparence de danger ni pour le présent ni pouf « l'avenir; elle ne rendrait une conciliation ni moins possible ni moins (( facile.)) Billet unique peut-être dans l'histoire de la diplomatie, monument éternel de honte pour celui qui l'écrivit, puisque, contre le droit des gens , et au mépris de la foi publique, sur laquelle repose la sûreté des États, les troupes françaises entrèrent hostilement dans Rome, investirent le palais apostolique , braquèrent des pièces de canon devant les appartements du Saint- Père , , et prirent possession du fort Saint-Ange. Voilà comment parvint à occuper Rome, à y régner en souverain , ou plutôt en tyran, celui qui, quelques jours auparavant , « aurait voulu avoir des ailes pour s'en éloigner avec la rapidité du vol.» Invertit terram bonam et accubuit. L'honnête Alquier, que l'on pourrait mettre au nombre de ceux

Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix^ Ont su se faire un front qui ne rougit jamais,

résida encore quelques semaines dans Rome , et poussa l'audace jusqu'à présenter le général Miollis au Saint-Père*.

Il est donc bien certain que le gouvernement pontifical avait le droit d'exciter ou du moins de permettre un soulèvement en masse , et ce droit est d'autant plus incontestable que le pape , retiré dans son palais depuis l'occupation de Rome , avait constaté à la face de l'Europe , par cet état de captivité , la violence qu'on exerçait à son égard, et n'avait jamais manqué de protester solennellement contre toutes les injustices et les empiétements de la force étrangère. Mais

< Aussitôt que Pic VII aperçut le général Miollis : « Général, lui dit-il, vos ru- « nons ne m'ont pas fait peur; » et, après quelques paroles, il le congédia.

100 MEMOlllES SUR LE POMIFICAT DE PIB VII.

quand même le souverain pontife, abreuvé chaque jour d'outrages et d'amertumes , eût semblé courber la tête sous le poids de la plus cruelle oppression et consentir aux actes attentoires des Français , croit-on qu'il n'eût pu légitimement profiter d'une occasion favorable pour briser le joug le plus inique et reconquérir la puissance dont on l'avait si indignement dépouillé ? Cela n'est point douteux , et je pourrais , si je voulais , invoquer ici l'autorité d'une foule de théologiens , canonistes et juristes qui sont tous parfaitement d'accord sur ce point. Mais je me contenterai de citer un passage du célèbre Wattel, qui semble avoir été écrit pour le cas même dont nous parlons ; il n'y a qu'à changer le nom de Fernand Cortez en celui de MioUis, et le nom de Montézuma en celui de Pie VII.

« Si jamais l'exception de la contrainte peut-être alléguée, c'est contre un acte qui ne mérite pas le nom de traité de paix ; contre une soumission forcée à des conditions qui blessent également la justice et tous les devoirs de l'humanité. Qu'un avide et injuste conquérant subjugue une nation qu'il a forcée à accepter des conditions dures, honteuses, insupportables, la nécessité la contraint à se soumettre. Mais ce repos apparent n'est pas une paix ; c'est une oppression que l'on souffre tandis qu'on manque de moyens pour s'en délivrer, et contre laquelle des gens de cœur se soulèvent à la première occasion favorable. Lorsque Fernand Cortez attaquait l'empire du Mexique , sans aucune ombre de raison , sans le moindre prétexte apparent, si l'infortuné Montézuma eût pu racheter sa liberté en se soumettant à des conditions également dures et injustes, à recevoir garnison dans ses places et dans sa capitale , à payer un tribut immense , à obéir aux ordres du roi d'Espagne , de bonne foi , dira-t-on qu'il n'eût pu saisir avec justice une occasion favorable pour rentrer dans ses droits et délivrer son peuple , pour chasser, exterminer des usurpateurs avides, insolents et cruels? Non, non, on n'avancera pas sérieusement une si grande absurdité. Si la loi naturelle veille au salut et au repos des nations en recommandant la fidélité dans les promesses, elle ne favorise pas les oppresseurs. Toutes ses maximes vont au plus grand bien de l'humanité : c'est la grande fin des lois et du droit. Celui qui rompt lui-même tous les liens de la société humaine pourral-il le:5 réclamer, s'il arrive qu'un peuple abuse de cette maxime, pour se soulever injustement et recommencer la guerre? Il vaut mieux

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l'exposer à cet inconvénient que de donner aux usurpateurs un moyen aisé d'éterniser leurs injustices et d'asseoir leur usurpation sur un fondement solide i. »

Il est bien démontré maintenant que Pie VII , dans les tristes et douloureuses circonstances où il se trouvait , pouvait légitimement appeler le peuple aux armes pour se délivrer de ses oppresseurs. Mais convenait-il à un souverain pontife de recourir à ce moyen ? C'est un point que je ne pus résoudre. Lorsque je considérais la justice de la cause du Saint-Père, l'oppression tyrannique sous laquelle il gémissait, sans aucune ombre de raison, sans le moindre prétexte apparent, l'histoire venait m'offrir l'exemple de plusieurs princes célèbres qui , opprimés aussi par la force étrangère , se jetèrent dans le^s bras de leurs peuples et reconquirent glorieusement leur souveraine autorité. Mais, d'un autre côté, je ne pouvais me dissimuler la différence qui existe entre un pape et un prince séculier. (( Sans doute, me disais-je en moi-même, le pape, comme prince temporel , a les mêmes droits que tous les autres souverains ; mais il est aussi le vicaire de ce Dieu qui s'appelle le prince de la paix ; il est le chef, le premier docteur d'une religion qui ne respire que douceur, mansuétude, charité ; -qui commande le pardon et l'amour même des ennemis ; il est le père commun de tous les fidèles, et, dans tous les massacres entre catholiques, c'est le sang de ses propres enfants qu'il a la douleur de voir répandre. A la vérité, ce sont ici des fils rebelles, ingrats, oppresseurs de leur propre père ; mais ils ne sont pas moins ses enfants. » Ces réllexionsme jetèrent dans une perplexité cruelle dont il me fut impossible de sortir 2.

Arrivé au troisième point de la question, je n'hésitai pas à décider qu'une insurrection ne pouvait qu'être funeste au gouvernement pontifical : Non expediebat. Et, en effet, qu'eût-on gagné en expulsant

* Le Droit des yens , ou principes de la loi naturelle , par M. de Waltel, tome III, liv. IV, § 37. Je cite cet auteur, parce que je ne pus me procurer à Fenestrelle aucun autre ouvrage de droit public.

2 Relisant aujourd'hui avec un esprit calme ce que j'écrivis dans des temps de trouble, je n'hésite pas à condamner mon indécision sur le second point de la question , et je déclare qu'il ne convenait en aucune manière au chef suprême de l'Églis c de permettre, et bien moins encore de commander une mesure qui , pour être permise, ne laissait pas d'être violente et cruelle : ^on decebat.

101 MÉMOmES SUR LE l'OMIFICAT DE l'IË VII.

OU en massacrant les Français? On eût vu , à la nouvelle de cet événement^ les gouvernements de l'Italie dépendants de la France rassembler en toute hâte de nouvelles troupes et les faire marcher sur Rome. Or, Dieu sait quel eût été le sort de cette malheureuse cité ! Un atroce et mémorable exemple de vengeance politique eût été donné au monde , pour frapper de terreur les peuples que la force seule retenait sous la domination des Français ; et nul doute que la philosophie et toutes les sectes ennemies de Rome n'eussent enfin assouvi leur rage frénétique contre cette nouvelle Jérusalem , dont l'incomparable fidélité venait de triompher de tous les genres de séduction. Les massacres qui auraient eu Heu, les maux infinis dans lesquels aurait été plongée cette ville infortunée , à qui les eût-on imputés , si ce n'est au pape et à ses conseillers? Qu'en aurait dit le monde cathor lique ? qu'en eût pensé la postérité ? Encore si quelque armée eût pu servir d'appui à l'insurrection des Romains! Mais les Autrichiens ^ qui étaient aux mains avec les Français, étaient alors trop éloignés de Rome , et les troupes siciliennes et anglaises , qui menaçaient le littoral de l'Italie , n'étaient pas assez nombreuses pour résister à un corps d'armée française : leur impuissante tentative sur les cotes de Naples ne le prouve que trop ; et nous ne pouvions oublier le sort des Vendéens , des Tyroliens et des habitants des Flandres.

Pleinement convaincu que le gouvernement pontifical ne devait ni provoquer, ni permettre une insurrection, j'eus toujours l'œil ouvert sur la population et sur les Français, afin de prévenir toute occasion de trouble , toute scène de désordre. Je recommandai aux gouverneurs des provinces de veiller avec le plus grand soin au maintien de l'ordre et de la tranquillité publique. La chasse des taureaux , les feux d'artifice et diverses foires même furent défendus. Je fis aussi défendre plusieurs processions , celles surtout qui avaient lieu dans la nuit, et rien ne fut négligé pour empêcher à Assise un grand concours populaire dans la fête de la Portiuncule. Je pris les mêmes mesures dans Rome, et je puis dire que , pendant la longue et dure captivité du Saint-Père , les Romains , qui voyaient le vicaire de Jésus-Christ insulté , bafoué chaque jour dans sa propre maison , montrèrent toujours une contenance au-dessus de tout éloge. Ce bon peuple obéissait aveuglément aux ordres , aux moindres désirs de son souverain légitime,, et, pour lui témoigner tout son attachement etsonamour>

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on le voyait s'élojgiier le plus qu'il pouvait des Français , sans cependant leur faire la moindre impolitesse. Conduite vraiment admirable, que plusieurs attribuèrent à la protection de la sainte Vierge , à laquelle les Romains ont une dévotion toute particulière , et qui ne contribua pas peu à conserver pur et sans tache l'honneur du gouvernement pontifical ; conduite qui remplit d'une sorte de stupeur tous les étrangers qui en furent témoins. Un seigneur russe témoignait un jour la satisfaction qu'il éprouvait de se trouver à Rome spectateur de ce qu'il appelait un phénomène aussi curieux que rare. «Je vois, disait-il, dans cette capitale, deux gouvernements tout à fait opposés : l'un ayant à sa disposition tous les moyens de commander l'obéissance ; prisons , forteresses , appareil de la force armée , et cependant toujours obligé d'employer la contrainte pour faire exécuter ses ordres; l'autre emprisonné dans un palais, investi de troupes ennemies , pouvant à peine faire connaître ses volontés par de courtes notifications , et néanmoins trouvant toujours dans le peuple la soumission la plus prompte et la plus parfaite. » Belle et consolante preuve qu'un gouvernement peut, sans de nombreuses armées, et une police souvent aussi peu sûre que coûteuse , commander le respect et l'obéissance ! La belle conduite du peuple , dans ces temps orageux , mérite de passer à la postérité la plus reculée. Ces Romains , ennemis nés de toute oppression , dignes- héritiers des vertus de leurs ancêtres , plus jls voyaient la main des Français s'appesantir sur le Saint- Père , plus ils s'efforçaient de donner à leur souverain légitime des marques éclatantes de leur fidélité , de leur soumission filiale et de leur inaltérable attachement. Cette attitude calme et patiente de la population dut sans doute retarder la chute du gouvernement pontifical ; car, bien que les Français et le petit nombre de leurs partisans redoutassent un soulèvement en masse , parce qu'ils savaient qu'ils seraient victimes de la fureur populaire, peut- être auraient ils vu sans peine un engagement partiel entre le peuple cl les leurs , afin d'avoir, au prix même du sang français , une occasion de renouveler d'anciennes calomnies contre le gouvernement papal et un prétexte pour traiter Rome en ville ennemie. Il est vrai qm le général Miollis lit observer une excellente discipline à ses troupes. J'avouerai même, pour rendre hommage à la vérité , que les officiers finançais disséminés dans les maisons de Rome ne me donnèrent aucun feujet d'iiiquié-

104 MÉMOIIIES SUn LE l'ONTlFlCAl DE l'IE VII.

tilde, et que plusieurs désapprouvèrent hautement la conduite de leur gouvernement , et ne dissimulèrent point leur déplaisir de se voir employés dans une opération qui convenait, disaient-ils, à des sbires, et non à d'honorables militaires. Cependant diverses mesures de Miollis , qui peut-être lui furent suggérées par quelques traîtres romains , firent croire à plusieurs personnes sensées qu'il cherchait un prétexte pour déclarer Rome en état de siège et sous la loi martiale. En effet , l'entrée hostile des Français dans cette capitale , l'insulte faite au palais apostolique dans le temps d'une fonction solennelle, les nombreuses vexations exercées contre le ministère, la violence commise dans l'intérieur du Quirinal par un détachement de huit à dix hommes , qui semblaient provoquer là maison entière du pape , composée de plus de cinq cents personnes, l'ouverture du carnaval , la permission de se masquer, et la course des chevaux barbes, contre les ordres formels du gouvernement et au mépris d'une ville entière, qui avait déclaré hautement ne vouloir y prendre aucune pai"t ; toutes ces mesures, ces violences ne paraissaient-elles pas avoir pour but d'irriter le peuple et de le porter à quelque excès? Je sais, par les rapports les plus dignes de foi, que le h février 1809 des agents provocateurs devaient chercher à troubler la tranquillité publique; mais la belle conduite du peuple en ce jour mémorable* déjoua leur projet criminel. Au reste , je n'ignore pas qu'une poignée de Romains , bien connus par leur haine pour le Saint-Siège , mettaient tout en œuvre pour susciter quelque^ scène de désordre , et ne cessaient de parler à Miollis de trames secrètes, de conspirations ourdies contre les Français, dans l'espérance de hâter par là la chute du gouvernement pontifical. Les faits que je vais consigner ici pourront jeter quelque jour sur leurs manœuvres infernales.

Le h septembre 1808, le général Miollis envoya M. Garobeau me dire u qu'il savait que tous les curés de Rome devaient, un certahi dimanche, exhorter leurs paroissiens à se soulever en masse contre les Français, et qu'il me déclarait responsable de tout ce qui pourrait arriver de fâcheux. » Je dis en riant à M. Garobeau qu'il pouvait rassurer son général , et que je répondais de la conduite de mes curés.

* Voyez le récit de ce ((ui se passa en ce jour» dans les Documents, n" IV, à la fin de la 2* partie.

DEUXIÈME PAIITIE (1808—1809). 105

Dans les derniers jours de mai 1809, on répandit le bruit que j'avais convoqué à Monte-Cavallo tous les présidents règiotmaires; que je leur avais donné l'ordre d'armer le peuple et de se porter à sa tête au palais Quirinal, lorsque les troupes françaises viendraient à l'investir. A peu près dans le même temps, le Père Romolini, général des Bons-Frères, que Miollis voyait avec plaisir, vint m'avertir qu'un certain comte B*** l'avait prié de lui obtenir une audience du général, et l'avait chargé de lui transmettre une lettre dans laquelle il annonçait à Miollis qu'il avait à lui comm.uniquer des choses de la plus grande importance pour le service du très-haut et très-auguste Napoléon. Il n'était rien moins question que de lui révéler l'existence (( d'une horrible conjuration que le ministère ourdissait contre les Français, et qui, par des ramifications secrètes, s'étendait dans toute l'Italie. » Le religieux me demanda ce qu'il avait à faire : je lui répondis quMl pouvait remettre la lettre au général , parce que je ne doutais point qu'il ne sentît sur-le-champ le ridicule d'une pareille accusation. Il paraît que je ne me trompai pas, car je n'entendis plus parler de cette affaire. Ce que je vais ajouter pourra donner une idée du caractère des personnes qui cherchaient à irriter les Français contre le gouvernement pontifical. Vers la fin de mai , une dame se présenta à moi dans le jardin du pape, se disant la femme du comte B***, et me remit un placet de son mari, dont je reconnus parfaitement l'écriture. Dans ce placet, le comte B*** se disait enfermé dans un cachot du fort Saint- Ange, victime de son dévouement et de son inviolable fidélité à son souverain légitime , et il me suppliait de vouloir bien m'intéresser à son malheureux sort ! Je reviens à mon sujet. Dieu sait toutes les calomnies, toutes les accusations absurdes qu'inventèrent contre le ministère pontifical ceux qui quœrcbantfalsumtestimonium, uteiimmorti tradcrent. Mais l'imposture tombait toujours d'elle-même ; et non invencrunt, cum multi falsi testes accessissent.

Quelques jours avant l'escalade du Quirinal , on fit courir le bruit que le Saint-Père devait tout à coup sortir de Monte-Cavallo et parcourir les rues de la ville, le crucifix à la main, pour soulever le peuple contre les Français. Risum teneaiis, amici, en voyant Pie VII, ce pontife plein de douceur, transformé en un second Jules II ou un ambitieux Alexandre VI, et le cardinal Pacca en un nouveau car-

dinal de Retz, en un conjurateur et un organisateur de massacres ! Quelques semaines avant l'enlèvement du pape , un personnage d'une éminente dignité, recommandable par sa piété et ses vertus, vint se plaindre à moi de ce que le pape ne tenait pas les chapelles d'usage dans l'église du Quirinal et privait les fidèles de sa bénédiction apostolique. Je lui répondis que le Saint-Père avait pris cette décision de concert avec Mgr Sacriste, et que je n'y étais pour rien , mais que du reste je croyais ce parti fort sage dans les circonstances critiques où nous nous trouvions, parce qu'on pouvait craindre que les Français ne s'introduisissent avec la foule dans l'intérieur du palais, et que, sous prétexte d'ambitionner l'honneur de garder Sa Sainteté, ils ne s'emparassent des postes suisses pour rétrécir de plus en plus son étroite prison. Je compris, à l'air de son visage et à un léger sourire sardonique, qu'il ne croyait pas à la possibilité d'une pareille tentative, et je pris le parti de le laisser parler. Il me fit part alors d'un projet où je reconnus la simplicité de la colombe , mais sans cette prudence du serpent, qui, selon l'Evangile, doit être sa compagne inséparable. Il me dit que le pape, sans tenir les chapelles ordinaires, avait un moyen bien facile de dispenser aux fidèles le bien spirituel après lequel ils soupiraient avec tant d'ardeur ; c'était de faire annoncer aux Romains que tous ceux qui se rendraient, un jour de fête et à une heure déterminée , dans les principales églises de Rome pourraient, avec les dispositions requises, recevoir les grâces attachées à la bénédiction apostolique, qu'il donnerait de sa chapelle particulière avec l'intention de la répandre sur tout son peuple. Je soupçonnai, d'après la déclaration que M. Garobeau m'avait faite au nom de Miollis, que quelque malintentionné avait su, sous le manteau de la religion, surprendre le zèle et la piété de cette personne, en lui insinuant un projet qui pouvait receler une trahison. Et, en effet, qui ne voit sous quelles noires couleurs on eût pu représenter au général français ce concours populaire autorisé par le gouvernement pontifical ? Qui ne sait que c'est au milieu de pareils rassemblements, pendant des solennités religieuses, qu'ont éclaté plusieurs conjurations? Les Français pouvaient-ils avoir oublié les fameuses Vêpres siciliennes ? Le même projet me fut communiqué quelques jou'^s après par un des. premiers prélats de la cour de Rome, connu par sa liaute piété ;

DtlXlKMK PARTIE (1808—1809). 107

tant il est vrai que nous ne sommes plus au temps où, selon un trop célèbre poëte,

Au fond du Vatican régnait la politique.

Je dois avouer en terminant ce chapitre que, malgré ma ferme résolution d'arrêter toute émeute populaire, je ne me pressai point de démentir les bruits calomnieux que répandaient les malveillants, parce que je savais qu'ils produisaient un effet tout contraire à celui qu'ils avaient en vue. Ils espéraient, en parlant sans cesse de conjuration et d'organisation de massacres, hâter la chute du gouvernement ; et les Français, qui croyaient les Romains prêts à se lever comme un seul homme, reculaient devant une mesure qu'ils se sentaient incapables de soutenir. Aussi j 'affectais toujours de répondre d'une manière évasive lorsqu'on me parlait des bruits qui circulaient, semblable à celui qui, dans le danger, présente à son ennemi une arme non chargée, et le tient ainsi en respect.

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