DEUXIÈME PARTIE
lois de l'Église , en annonçant les censures encourues par les fauteurs et exécuteurs de tant d'innovations impies. L'éminentissime de Pietro fut chargé de préparer les matériaux de cette bulle. Qu'on me permette ici de faire une réflexion. Si les seules innovations introduites en France , si la menace d'une invasion firent prendre des décisions si énergiques à la congrégation , quelles mesures n'aurait-elle pas proposées , si elle avait pu prévoir alors la cruelle persécution exercée contre l'Église , les violences tyranniques et sans nombre commises dans les Etats du pape , l'extension du concordat hors des limites convenues , la publication du Code Napoléon , la suppression des ordres religieux dans tous les pays dépendant de l'empire français , l'abolition du saint office en Espagne , et l'ordre formel de l'abolir dans Rome, en représentant sous les plus noires couleurs, pour le triomphe des incrédules et des hérétiques , un tribunal si utile à l'Église et si indignement calomnié par ses ennemis ; si elle eût pu prévoir, dis-je , l'entrée hostile des Français dans Rome , l'insulte faite au palais apostolique pendant une cérémonie solennelle , la longue captivité du Saint-Père , les outrages journaliers qu'on prodiguait à sa personne sacrée, l'expulsion des cardinaux évêques suburbicaires , destinés depuis les premiers siècles de l'Église à assister le Pape dans l'exercice de ses fonctions; la dispersion du sacré collège, l'emprisonnement de plusieurs évêques , prélats et ministres de Sa Sainteté; le mépris et la violation de toutes les lois d'immunités ecclésiastiques, l'envahissement de plusieurs provinces de l'Etat , la promulgation d'un décret injurieux qui accusait le souverain pontife de s'être fait l'auxiliaire des ennemis de notre sainte religion , la déportation de tant de vénérables évêques des Marches et du duché d'Urbin , réduits à la mendicité ; la publication d'un journal périodique dans Rome , qui insultait les principales puissances de l'Europe et répandait des maximes anticatholiques et injurieuses au Saint-Siège ; et enfm l'ouverture des loges maçonniques , proscrites par les lois civiles et ecclésiastiques, et la célébration de leurs orgies dans le palais Conti, sous les yeux même du Saint-Père ? Si la congrégation dont je viens de parler avait pu prévoir cette série de violences, d'insultes , de profanations , de lois tyranniques , qu'aurait-elle donc dit , quelles mesures eût-elle donc proposées? Je reviens maintenant à mon sujet. Occupé de ses préparatifs de guerre contre la Prusse , Napoléon
laissa respirer quelques mois la cour de Rome , et, dans les congrégations qui suivirent celles dont j'ai parlé, il ne fut plus question ni du manifeste , ni de la bulle confiée au cardinal de Pietro , mais on écrivit et on disputa beaucoup sur celle dont on avait chargé le cardinal doyen. Toutefois le cardinal de Pietro dressa sa bulle , qui fut secrètement imprimée dans le palais , et brûlée ensuite à cause des fautes typographiques dont elle fourmillait. J'appris du Saint-Père lui-même que cette bulle était encore plus forte et plus énergique que celle qui fut publiée plus tard.
L'événement du 6 septembre 1808 et le bruit répandu quelques jours après que Napoléon, irrité de la conduite de Pie Vil, avait enfin donné l'ordre de renverser le gouvernement pontifical, déterminèrent le souverain pontife à faire préparer une nouvelle bulle par le cardinal de Pietro. Ignorant si l'enlèvement du pape précéderait ou suivrait immédiatement l'incorporation des États de l'Église à la France, nous dûmes préparer des copies pour l'un et l'autre cas, c'est-à-diro mentionner dans différentes copies ces deux divers motifs de publication. Gomme le bruit de l'enlèvement du pape prenait chaque jour plus de consistance et se trouvait confmné par les lettres qui arri-» valent de Paris , je m'empressai de faire signer au Saint-Père et de revêtir du sceau pontifical les copies qui donnaient pour motif de publication la violence employée contre le palais apostolique et la déportation sacrilège du souverain pontife.
J'eus bientôt lieu de soupçonner que cette opération avait transpiré et qu'elle était connue des Français ; car une personne qui n'avait et ne pouvait avoir aucune relation avec le palais adressa plusieurs questions à un employé de la secrétairerie pour savoir si le pape avait pris pour le cas de sa déchéance la même mesure que pour celui de son enlèvement. J'en parlai aussitôt au Saint-Père, qui signa les copies préparées pour le premier cas , afin que l'espion que les Français avaient au milieu de nous pût les informer de cette dernière mesure , qui nous paraissait propre à les embarrasser et à retarder la chute du gouvernement. Divers faits postérieurs , que je ne crois pas prudent de rapporter ici*, me donnèrent la certitude que les Français avaient eu connaissance de ce que nous avions fait, et qu'ils
(!) Voyez la note placée k la fin du chapitre,
DElJXlfc.MF, PARTIE (1808-— 1809). 111
auraient différé l'exécution du décret impérial, si quelques discours imprudents qui s'étaient tenus dans le palais apostolique ne leur eussent persuadé que le pape avait changé de sentiment, et que la bulle d'excommunication ne serait pas publiée.
Cependant chaque jour était marqué par de nouvelles usurpations, par de nouvelles violences, soit dans les provinces, soit dans Rome ; et le Saint-Père , justement indigné , voulait qu'on publiât des notes énergiques qui fissent entrevoir la résolution où il se trouvait de recourir enfin, pour sauver les domaines de l'Église, aux armes que la Providence avait mises entre ses mains. C'est ce qu'on insinua dans une note adressée au général Lemarrois , note que les Romains accueillirent avec enthousiasme. Le pape lui-même commençait à ne plus faire mystère de ses intentions , et trouvait de puissants encouragements dans l'approbation unanime des personnes pieuses et sincèrement dévouées au Saint-Siège. 11 dit un jour à monseigneur le trésorier : « Que les Français prennent bien garde à ce qu'ils font ; « je n'ai plus qu'à prendre la mèche et à mettre le feu à la mine , et (( ce ne sera qu'à eux seuls qu'on pourra imputer tout ce qui arrivera « de fâcheux.)) Dans une audience, il dit à Mgr Alliata, pro-auditeur du Saint-Siège : « Nous voyons bien que les Français veulent nous « forcer à parler latin ; eh bien , nous le ferons. » La veille de la chute du gouvernement, je dis à Sa Sainteté que des avis m'étaient parvenus de tous côtés m'annonçant comme très-prochaine la réunion de l'État pontifical à la France ; et je lui demandai s'il me donnait l'ordre , en pareil cas , de faire publier la bulle d'excommunication. Le pape me répondit « qu'il fallait suspendre cette mesure jusqu'à ce que nous pussions connaître le décret impérial, parce que nous avions affaire à une nation qui répandait souvent des bruits contraires à ses véritables intentions, et que d'ailleurs, ne connaissant pas précisément les dispositions du décret, nous pourrions tomber dans quelque erreur qu'on ne manquerait pas de nous reprocher dans la suite. )) Je trouvai ces raisons fort sages et je me tus.
Le lendemain , 10 juin, on m'annonça que les partisans des Français avaient pris tout à coup un air triomphant et s'étaient publiquement vantés la veille que le pape ne publierait qu'une simple protestation contre l'usurpation du domaine de l'Église, ce qui ne ferait pas plus d'effet que les notes ordinaires ; mais qu'il avait entièrement
112 Mîb.IOIlîES SUR Mî PONTIFICAT DE PIE VII.
renoncé, sur le conseil de quelques cardinaux, à recourir à des armes plus redoutables. Je reconnus alors que le moment fatal était arrivé. Et en effet, vers les deux heures après midi, on baissa les armes pontificales au fort Saint- Ange, et on arbora le drapeau tricolore , qui fut salué d'une salve d'artillerie , tandis que les Français publiaient dans la ville , au son de la trompette, le décret impérial. Je me précipitai soudain dans l'appartement du Saint-Père, et, en nous abordant , nous prononçâmes tous deux à la fois ces paroles de notre Rédempteur: Consummatum est!!! J'étais dans un état difficile à décrire ; mais la vue du Saint-Père, qui conservait une inaltérable tranquillité, m'édifia beaucoup et ranima mon courage. Quelques minutes après, mon neveu m'apporta une copie du décret impérial. Le pape se leva et me suivit à la fenêtre pour en entendre la lecture. J'essayai de maîtriser le premier moment de la douleur pour lire avec attention cette pièce importante, qui devait nous servir de règle dans les mesures que nous avions à prendre ; mais la juste et profonde indignation que m'inspirait l'attentat sacrilège qui se consommait alors, la présence, en face et tout près de moi, de mon infortuné souverain, du vicaire de Jésus-Christ, prêt à entendre de ma bouche la sentence de son détrônement, les impostures, les calomnies qu'en parcourant de l'œil je voyais d'avance dans ce décret impie, les continuels coups de canon qui annonçaient la plus inique usurpation avec un triomphe insultant , tout cela m'émut si profondément , m'obscurcit tellement la vue, que je ne pus prononcer qu'à moitié, à travers de fréquentes interruptions et avec une respiration suffoquée , les principaux articles du décret. Puis , observant attentivement le pape , aux premières paroles, je vis du trouble sur son visage, et je remarquai des signes, non pas de crainte et d'abattement , mais d'une trop raisonnable indignation. Peu à peu il se remit, et il écouta la lecture avec beaucoup de tranquillité et de résignation.
Ensuite le Saint-Père se rapprocha de la table, et y signa , sans rien dire, les copies d'une protestation en italien, qui fut affichée la nuit suivante. Je lui demandai alors si je devais aussi donner des ordres pour publier la bulle d'excommunication, et le pape, un peu incertain, me répondit qu'il venait de la relire exprès, et qu'il trouvait bien fortes les expressions qu'on y employait contre le gouvernement français. Je lui répondis que, devant on venir à une extrémité aussi
DKUXiblE PARTÏK ( 1 SOB— 1 800). 1J3
terrible, aussi éclatante que celle de la publication d'une bulle d'excommunication, il était nécessaire d'y présenter un tableau épouvantable, mais non exagéré, de toutes les injustices, oppressions et violences du gouvernement impérial , afin qu'on fût convaincu et forcé d'avouer que le pape avait encore trop tardé à élever la voix contre cet amas de forfaits et d'attentats. Le Saint-Père reprit : « Mais vous , que feriez-vous ? — Moi , Très-Saint-Père, après la me- (( nace d'un si grand acte faite à nos ennemis, qui le redoutent; après (( l'espérance donnée à votre peuple qui l'attend et le désire , je x( l'exécuterais. Mais la demande de Votre Sainteté m'agite et m'in- (( quiète; Très-Saint-Père, élevez les yeux au ciel, puis donnez-moi « vos ordres, et soyez sûr que ce qui sortira de votre bouche sera (( la volonté du Ciel *. » Alors il éleva ses yeux au ciel, et, après une courte pause, il dit : «Eh bien, donnez cours à la bulle.» Et il ajouta : (( Mais qu'ils prennent bien garde les exécuteurs de vos ordres ; « surtout qu'ils ne soient pas découverts ; car ils seraient fusillés, et «j'en serais inconsolable. — Saint-Père, je donnerai des instruc- « tiens pour qu'on prenne toutes les précautions possibles et qu'on « ne se hasarde pas téqiérairement ; cependant je ne puis garantir « qu'il n'arrivera pas quelque fâcheux événement. Dieu , s'il veut « cette opération, saura bien la protéger, la favoriser. » Et en effet elle eut lieu peu d'heures après, d'une manière extraordinaire et avec un succès prodigieux : elle plongea dans la stupeur les Français et toute la ville de Rome.
Les afficheurs, loin de se conformer à mes instructions, eurent le courage de placarder en plein jour les copies aux lieux accoutumés, à Saint-Pierre, à Sainte-Marie-Majeure, à Sain t- Jean -de-Latran, dans le temps même des vêpres, lorsque les fidèles y accouraient pour prier. Plusieurs personnes assurèrent les avoir vus, et cependant pas un seul ne fut saisi ou découvert, malgré l'active surveillance que déploya la consulte extraordinaire ou gouvernement provisoire, et l'enquête sévère qu'elle ordonna dans l'excès de sa fureur.
La publication de cette bulle excita dans Rome un enthousiasme
(1) Le cardinal de Pietro ayant fait demander par Mgr Mazio au Père Fontana, gt^néral des Barnabites, s'il croyait qu'on dût publier la bulle , le bon religieux, après une courte oraison , lui répondit qu'?7 le fallait. Lorsque cette réponse arriva, j'avais déjiV donné l'oidrc do la publication.
lU MÉMOIRES SUR LF, PONrl<FICAr DE PiE Vil.
général. Le lendemain, le SaiuL-Père reçut une foule de félicitations, et quelques personnes qui jouissaient d'une grande réputation de science et de sainteté lui firent dire que depuis longtemps le Seigneur attendait de lui cette mesure énergique. Rien ne peut dépeindre le touchant spectacle qu'offrirent les employés de l'administration publique , par leur soumission docile aux volontés du Saint-Père. On en vit un grand nombre s'empresser de renoncer à leurs emplois ; d'autres se porter au Quirinal pour demander s'ils pouvaient continuer à les exercer, protestant qu'ils étaient bien résolus de tout souffrir plutôt que d'encourir les censures en servant le nouveau gouvernement. Les porte-faix même de la douane , les balayeurs des rues s'abstinrent de tout travail , évitant de paraître aux lieux accoutumés. Le pape envoya sur-le-champ une copie de la bulle à la sacrée pénitencerie, pour qu'elle l'examinât et fît connaître aux confesseurs et aux tribunaux ecclésiastiques ceux qui avaient déjà encouru les censures, et les emplois qu'on ne pouvait exercer sans les encourir.
G'est ainsi que tomba cette cour de Rome, que les philosophes et les courtisans représentaient aux souverains * comme l'ennemie na-
* Les agents secrets du gouvernement français, et le petit nombre de partisans qu'ils avaient dans Rome, usèrent de toutes sortes d'artifices pour empêcher le pape de publier la bulle d'excoramunicatioru Ils essayaient surtout d'effrayer les personnes qui approchaient Sa Sainteté , en exagérant les accès de colère et de fureur dans lesquels pouvait entrer Napoléon à la nouvelle de cette mesure. Le plus actif de ces agents fut, je crois, l'abbé Duci , qui avait été attaché h la légation du cardinal Caprara. On disait alors qu'il avait trouvé grâce auprès de l'empereur, et qu'il avait la commission secrète de dissuader le pape de recourir aux armes spirituelles de l'Église. Ce qu'il y a de certain , c'est que quelques personnes donnèrent dans le piège, même parmi les principaux personnages de la cour de Rome , comme le prouve l'anecdote suivante. Dans la soirée du 9 juin, un cardinal distingué, qui était enfermé avec moi dans le Quirinal , vint dans mon appartement et me demanda ce qu'on avait résolu de faire si les Français, comme le bruit en courait dans Rome, venaient à proclamer l'incorporation de Rome à l'empire français. Je lui répondis que tout était prêt pour la publication de la bulle d'excommunication, à moins que Sa Sainteté ne me donnât contre-ordre. « Mais , rcprit-il , a-t-on bien « réfléchi sur les conséquences de cette grande mesure ? Ne serait-il pas plus pru- « dent de la suspendre, et de consulter encore d'autres personnes sages? » Je lui demandai alors ce qui lui faisait tenir un langage si différent de celui qu'il m'avait tenu quelques jours auparavant, « Croyez-vous, lui dis-je ensuite, cette me-