CHAPITRE IV
Escalade du palais Quirinal. — Enlèvement de Pie VII.
Les Français, n'ayant pu réussira corrompre qu'un très-petit nombre d'employés du gouvernement, et trouvant dans le peuple une résistance énergique aux ordres émanés de la consulte extraordinaire ou gouvernement provisoire, résolurent enfin de surprendre le palais apostolique pour s'emparer de la personne du Saint-Père. Comme ils ne voyaient aucun moment favorable pour exécuter leur projet à l'insu des Romains, la crainte d'une insurrection les arrêta quelque temps ; mais l'espion dont j'ai déjà parlé leur ayant appris que la maison du pape et la population ne se tenaient sur leurs gardes que jusqu'à l'approche de l'aube, et qu'il serait d'ailleurs dangereux de nous attaquer ou de chercher à nous surprendre , soit dans les premières heures de la nuit, parce qu'en été les Romains parcourent fort lard les rues de la ville, soit après le lever du jour, parce qu'alors les ouvriers se lèvent pour reprendre leurs travaux, ils choisirent pour exéter leur projet le moment même de l'aube.
D'après les renseignements que je pus alors avoir, il nous sembla, au Quirinal, dans la nuit du 5 au 6 juillet, que différents piquets de cavalerie avaient occupé les rues qui, des diverses parties de Rome, conduisent à ce palais pontifical. Des troupes furent encore postées sur les ponts pour empêcher toute communication intérieure, et, vers sept heures d'Italie (trois heures du matin), un corps d'infanterie s'avança à marche forcée, mais en grand silence, et ferma toutes les issues autour du palais. Alors, au lever de l'aurore, les sbires, la gendarmerie qui acrompngnait la troupe, et quelques traîtres ro-
DEUXIÈME l'AP.TIE (1808 — 1809). llî
mains bien connus, donnèrent l'assaut au Quirinal. Après avoir passé une journée pleine d'angoisses et de travaux, après avoir veillé toute la nuit jusqu'à six heures et demie d'Italie environ (deux heures et demie après minuit), voyant pointer les premières lueurs de l'aube, n'entendant aucune rumeur sur la place et dans les rues voisines, j'avais cru le danger passé pour cette nuit encore, et je m'étais retiré dans mon appartement pour prendre quelques heures de repos. Je venais à peine de me coucher, lorsque mon valet de chambre accourut m'annoncer que les Français étaient dans le palais. Je me lève aussitôt, je cours aux fenêtres, et je vois en effet beaucoup de gens armés, et tenant des torches allumées, courir à travers les jardins, cherchant les portes pour s'introduire dans les appartements ; d'autres, également armés, arriver successivement par des échelles le long des murailles, et se précipiter dans la cour dite de la Panetterie. En même temps une autre multitude d'hommes armés escalade les fenêtres du quartier des serviteurs du pape, donnant sur la rue qui conduit à la porta Pia, les brise à coups redoublés, court ou- \rir la porte qui est sur la place, et à l'instant la soldatesque envahit rintérieur du palais. J'envoyai sur-le-champ Jean-Tibère Pacca, mon neveu, réveiller le Saint-Père, comme il avait été convenu entre nous pour le cas de quelque événement extraordinaire dans la nuit ; et bientôt, en robe de chambre, j'y courus moi-même. Le pape se leva avec une grande sérénité d'esprit, jeta sur sa robe la mozzeta (le caniail) et l'étole, et se rendit dans la salle d'audience. Nous nous ras- : emblâmes-là, le cardinal Despuig», moi, quelques prélats de ceux ([ui habitaient le palais, quelques euiployés et rédacteurs de la secrétairerie d'Etat.
Cependant les assaillants, à coups de hache, jettent à bas les portes de l'appartement , et sont déjà arrivés à la porte de la chambre où nous étions avec le Saint-Père '^. Nous donnons 1 ordre de l'ouvrir, pour éviter de plus grands désordres et des événements fâcheux. De
* Cardinal c^piignol, archevêque de Séville, piovicaire d(^ lioiun, on remplacement du cardinal La Soniaglia. {.\oiedu Iraduclcur.)
2 M. Artaud donne comme un fait certain que le pape en ce moment se fit apporter l'anneau que Pie VI avait au doigt quand il mourut (l'anneau donné par la reine Cloîildc); que Pic Vll mit galmcnt cet anneau à ..on doigt, et paiai-ssait l'y contempler avec plui. ir.
tl8 MÉMOIRES SUR LE PONTIFICAT DE PIE VII.
son siège , le pape s'avance au-devant de la table, presque au milieu de la chambre ; nous deux, cardinaux, nous nous plaçons aux deux côtés de Sa Sainteté, l'un à droite, l'autre à gauche ; les prélats et les employés nous font aile. Alors la porte s'ouvre, et le premier qui se présente est le général Radet, le directeur et l'exécuteur de l'opération ; après lui paraissent quelques officiers, la plupart de la gendarmerie, et deux ou trois traîtres romains qui avaient conduit et dirigé les soldats dans l'escalade.
Radet se met en face du Saint-Père, et ses satellites lui font aile. Pendant quelques minutes règne un profond silence. Nous nous regardions les uns les autres, interdits, silencieux, immobiles.
Enfin Radet, la figure pâle et la voix tremblante, peinant à trouver ses paroles, dit au pape : « Qu'il a une commission désagréable et pénible , mais qu'ayant fait serment de fidélité et d'obéissance à l'empereur, il ne peut se dispenser d'exécuter son ordre ; qu'en conséquence, au nom de l'empereur, il doit lui intimer de renoncer à la souveraineté temporelle de Rome et de l'Etat, et que, si Sa Sainteté le refuse, il a ordre de la conduire au général Miollis, qui lui indiquerait le lieu de sa destination.
Le pape, sans se troubler, d'un ton ferme et plein de dignité, lui répond à peu près en ces termes : « Si vous avez cru devoir exécuter « de tels ordres de l'empereur, à cause de votre serment de fidélité « et d'obéissance, jugez de quelle manière nous devons, nous, soutece nir les droits du Saint-Siège , auquel nous sommes lié par tant de « serments! Nous ne pouvons ni céder*, ni abandonner ce qui n'est (( pas à nous. Le domaine temporel appartient à l'Eglise, et nous n'en « sommes que l'administrateur. L'empereur pourra nous mettre en (( pièces, mais il n'obtiendra jamais cela de nous. Après tout ce que (( nous avions fait pour lui, nous ne devions pas nous attendre à ce « traitement. — Saint-Père, dit alors le général Radet, je sais que « l'empereur vous a beaucoup d'obligations. — Plus que vous ne (( savez, » repartit le pape avec un accent très-animé ; et il ajouta : ((Devons-nous partir seul? — Votre Sainteté, répondit Radet, peut « conduire avec elle son ministre le cardinal Pacca. » Moi qui étais
1 M. Artaud assure que les propres paroles du pape, très-bien entendues par un autre témoin oculaire, furent celles-ci : « Nous ne pouvons pas, nous ne devons pr,«, nouf> ne voulons., pas. »
nr-uxii-ME PAiniE (1808— I8o9). 119
aux côtés du pape , je dis subitement : « Quels ordres me donne lo « Saint-Père ? Dois-je avoir l'honneur de l'accompagner ? » Le pape m'ayant répondu oui, je demandai la permission d'entrer dans la pièce attenante, et là, en présence de deux officiers de gendarmerie qui feignaient de regarder l'appartement, je revêtis mes habits de cardinaux, avec le rocchetto et la mozzetta, croyant, sur l'assurance de Radet, accompagner Sa Sainteté au palais Doria , chez le général Miollis. Tandis que je m'habillais, le pape fit de sa propre main la note des personnes qu'il désirait avoir à sa suite, et il eut avec Radet une conversation dont on m'a rapporté ce qui suit. Gomme le pape arrangeait quelques objets dans sa chambre, Radet lui dit : « Que « Votre Sainteté ne craigne pas ; on ne touchera à rien. — Qui ne « tient pas à sa propre vie, répondit le pape, tient bien moins encore « aux autres choses de ce monde. » Radet aurait désiré que le pape prît des habits qui ne le fissent pas si facilement reconnaître, mais il n'eut pas le courage de le lui dire.
A mon retour dans la chambre du pape, je trouvai qu'on l'avait déjà forcé de partir, sans laisser même aux camerieri^ dits adjudants de chambre, le temps de mettre dans une valise un peu de linge pour changer dans le voyage. Je rejoignis Sa Sainteté dans l'appartement. Alors tous deux, entourés de gendarmes, de sbires, de sujets rebelles, marchant péniblement sur les débris des portes abattues, nous descendîmes les escaliers. Nous traversâmes la grande cour occupée par la troupe française et le reste des sbires. Arrivés à la principale porte de Monte-Cavallo, nous trouvâmes la voiture de Radet, espèce de bastardelle, qui nous attendait, et nous vîmes en ordre de bataille, sur la place, des troupes napolitaines arrivées depuis peu pour appuyer cette grande opération. Le Saint-Père s'arrêta un instant pour bénir la ville de Rome ; puis on le fit monter le premier dans la voiture, parce que les persiennes du côté destiné au pape étaient exactement clouées. Lorsque nous fûmes tous deux dans la voiture , un gendarme ferma à clef les deux portières. Alors Radet monte sur le siège avec un certain Cardini, Toscan, maréchal des logis, et donne l'ordre du départ. Jusqu'à la grande porte de Monte-Cavallo, quelques prélats, des employés de la secrétairerie d'Etat et plusieurs de nos domestiques nous avaient suivis, tous pâles et consternés; mais ils ne purent ni nous accompagner ni
>n:.MoHir:s slu lï: ro.si t ic;Ar i i: in: vu,
même s'approcher de la voiture. Au lieu de prendre le chemin du palais Doria, on suivit la direction de porta Pia; puis on tourna vers porta Salara, et, en longeant les remparts hors de la ville, nous arrivâmes à la porte du Peuple, qui était fermée ainsi que toutes les autres. Sur tout notre passage, le long des murs, étaient postés des piquets de cavalerie, sabre en main, et, à voir l'air triomphant avec lequel Radet leur donnait ses ordres, on eût dit un général qui venait de remporter une éclatante victoire.
Hors de la porte du Peuple se trouvèrent des chevaux de poste, el, pendant qu'on attelait, le pape reprocha doucement à Radet le mensonge qu'il lui avait fait en disant qu'il devait le conduire chez le général Miollis ; et il se plaignit de la manière violente dont on l'arrachait de Rome, sans suite, sans provision aucune, et avec les seuls habits qu'il portait sur lui. Radet répondit que les personnes désignées dans la liste du Saint-Père le joindraient incessamment avec tous les objets nécessaires, et il expédia sur-le-champ un gendarme au général Miollis pour faire hâter leur départ. Puis il me dit qu'il était fort content de s'être acquitté de sa commission si paciliquement, sans qu'il y eût un seul blessé. «Mais croyiez-vous donc, « lui dis-je,- monter à l'assaut d'une place forte? — Je sais bien, re- « prit-il, que Votre Eminence avait défendu toute résistance, et qu'elle « avait empêché plusieurs personnes de rôder avec un fusil autour « de Monte-Gavallo. »
Peu après, le pape me demanda si j'avais pris de l'argent. Je lui répondis : « Votre Sainteté a vu que j'ai été arrêté dans son appar- ({ tement, et qu'on ne m'a pas permis de retourner dans le mien. » Alors nous tirâmes nos bourses, et, malgré notre aflliction, notre douleur si juste et si profonde de nous voir arrachés de Rome et de son bon peuple, nous ne pûmes nous empêcher de rire en voyant que le Saint-Père n'avait qu'un papetto ou vingt baïoques (22 sous de France) dans sa bourse, et moi trois grossi ou quinze baïoques dans la mienne. Ainsi le souverain de Rome et son ministre entreprenaient le voyage à l'apostolique, selon les paroles de Notre Seigneur aux apôtres : Nihil tideritis in via, neque panein, neqae peciiniam, neque duas tuîiicasK Neque panein, nous n'avions aucune provision ; tieque
' « Vous ne porterez rien en chemin, ni pain, ni argent, ni dc;,x tuniques. » Saint Luc, IX, 3.
DELMi:>n-; PAniii-: (1808— 1800j. llM
pecuniam, nous n'avions à nous deux que trenle-cinq baioques ; nequc duas tiinicas^ nous n'avions pas d'autres habits, pas d'autre linge, que ceux qui étaient sur nous : habits, de plus, fort incommodes, puisque le pape était en mozzetta et stola, et moi en inantelleta, rocclietio et mozzetta. Pie VU, prenant son papeffo, le montra àRadet, et lui dit en riant : « De toute ma principauté , voyez ce que je possède <i à cette heure. »
Comme nous nous éloignions de Rome, une pensée cruelle, que je rjccnnus ensuite être injurieuse à Pie VU, vint agiter et troubler mon esprit. Je craignais que le pape, pénétré d'horreur pour l'exécrable sacrilège qui se consommait alors, et bien plus encore épouvanté des suites funestes qu'il pouvait avoir pour l'Eglise ^ ne se repentît des mesures énergiques qu'il avait prises, et ne m'accusât intérieurement de l'avoir porté par mes conseils à ces actes de rigueur. Mais le Saint-Père ne tarda pas à dissiper mon inquiétude , en me disant
1 Avant de livrer mon manuscrit à l'impression, j'ai lu uu ouvrage français de .M. J.-B. de Salgues, intitulé : Mémoires pour servir à l'histoire de France sous (e (joureniement de Napoléon Bonaparte. Paris, 1826.
L'auteur de ces Mémoires attribue l'usurpation sacrilège des États de l'Église à une action imprudente de Pie VII. Il raconte que ce souverain pontife écrivit une lettre circulaire à la suprême junte de Séville, aux évoques et ministi-es de la religion en Espagne, ou, en d'autres termes, adressa une proclamation énergique à la iiHiion espagnole pour l'exciter à fondre de toutes parts sur les Français, et à porter lu guerre dansle cœur de la France contre l'usurpateur et l'apostat Napoléon ; ([ue celui-ci, ayant eu connaissance de cette démarche, malgré tous les soins qu'on avait eus de la tenir secrète, jura, dens l'excès de sa colère, d'anéantir la puissance temporelle des papes, etque, dans l'enivrement de sa victoire surrAutrichc, il signa, le 17 juin, au camp impérial de Vienne, le décret qui déclarait les États de l'Église incorporés à l'empire français. Ce qu'il y a de vrai dans ce récit, c'est que Napoléon signa ledécret le 17 juin; tout le reste est absolument faux et n'a pu être inv;'n'>éque pour dénigrer la mémoire de Pie VII. On a lieu d'être surpris que riiislorien de Salgues ait osé, sur la foi d'un journal anglais (innual P.cgistcr), et ^ans avoir vérifié le fait, publier, après dix-sept ans, un mensonge aussi niani/cstc, en l'accompagnant de réflexions injurieuses au pape et au Saint-Siège. Quoique Pie VII vît avec la plus grande douleur les royaumes des Espagucs enlevés à la légiiimc dynastie des Bourbons, ce pontife évita prudemment dans sa conduite et dans ses discours tout ce qui aurait pu donner à Bonaparte le plus léger prétexte de plainte. Lorsque j'entrai au ministère, nous n'avions plus de correspondance régulière avec la nonciature de Madrid, et nous ne recevionsdeo nouvelles d'Espognc que par les journaux.
122 !MÉM01RES SUR LK rOMII-ICAT DE PIE VU.
avec un air de véritable complaisance, et le sourire sur les lèvres : «Cardinal, nous avons bien fait de publier la bulle le 10 juin ; car <( aujourd'hui, comment ferions-nous ? » Ces paroles me rendirent la paix et me donnèrent de nouvelles forces pour supporter les angoisses, les peines d'esprit et de corps qui nous attendaient dans ce violent et douloureux voyage. La nuit suivante, d'après les ordres que j'avais laissés, on afficha dans Rome, au nom de Pie VII, une touchante notification , que l'on peut regarder comme l'adieu d'un tendre père arraché à des enfants chéris *.
♦ Voyez les (documents de la deuxième partie, N' VJ.
DOCUMENTS HISTORIQUES
Déclaration du 24 août 1808, affichée dans l'État pontifical.