CHAPITRE I
Départ de Rome. — Voyage jusqu'à Grenoble.
Nous avons raconté , dans la seconde partie de ce volume , les principales circonstances de l'attentat sacrilège du 6 juillet 1809, et l'enlèvement violent de Pie VII jusqu'à la porte du Peuple, où se trouvèrent des chevaux de poste pour poursuivre la route.
Vers huit heures d'Italie (quatre heures du matin), on partit de Rome en prenant la direction de la Toscane. Aux premiers relais, dans la campagne de Rome, nous pûmes remarquer, sur la figure du peu de personnes que nous rencontrions, la tristesse, la stupeur que leur causait ce spectacle. A Monterosi, plusieurs femmes, sur les portes des maisons, reconnurent le Saint-Père, que les gendarmes escortaient, le sabre nu, comme un criminel, et nous les vîmes, imitant la tendre compassion des femmes de Jérusalem *, se frapper la poitrine, pleurer, crier, en tendant les bras vers la voiture : « Ils u nous enlèvent le Saint-Père ! Ils nous enlèvent le Saint-Père ! » Nous fûmes profondément émus à ce spectacle, qui, du reste, nous coûta cher ; car Radet, craignant que la vue du pape, enlevé de cette
* Saint Luc, XXIII, 20.
façon, n'excitât quelque tumulte, quelque soulèvement dans les lieux populeux, pria Sa Sainteté de faire baisser les stores de la voiture. Le Saint-Père y consentit avec beaucoup de résignation, et nous continuâmes ainsi le voyage , renfermés dans la voiture , presque sans air, dans les heures les plus brûlantes de la journée , sous le soleil d'Italie, au mois de juillet. Vers midi, le pape témoigna le désir de prendre quelque nourriture, et Radet fit faire halte à la maison de poste, dans un lieu presque désert, sur la montagne de Viterbe. Là, dans une chambre sale, espèce de bouge, où se trouvait à peine une chaise disjointe, la seule peut-être qui fût dans la maison, le pape s'assit à une table recouverte d'une nappe dégoûtante, y mangea un œuf et une tranche de jambon K Sur-le-champ on se remit en route : la chaleur était excessive , suffocante. Vers le soir, le pape eut soif, et, comme on ne voyait aucune maison près de la route, le maréchaldes-logis Cardini recueillit dans une bouteille de l'eau de source qui coulait sur le chemin, et la présenta au Saint-Père qui la but avec plaisir 2. Nulle part, depuis Monterosi , on ne put voir quel était le prisonnier enfermé dans la voiture, ce qui donna lieu à une anecdote curieuse. Tandis qu'on relayait à Bolséna, un certain Père, nommé Cozza, Franciscain, qui était bien loin de croire que le pape allait tout entendre, accosta Radet près de la voiture, et lui déclina son nom, en lui rappelant qu'il avait été avec lui en correspondance épistolaire, et qu'il lui avait recommandé un avocat de Rome dont je n'entendis pas bien le nom. Radet se trouva fort embarrassé pour lui répondre, et le pape se tournant vers moi me dit : <( Oh ! che frate briccone ! Oh ! quel coquin de moine ! »
Après dix-neuf heures d'une marche forcée, si fatigante pour le Saint-Père, dont j'ignorais alors l'incommodité', mais qui me disait souvent qu'il souffrait beaucoup, nous arrivâmes vers trois heures de nuit ( une heure avant minuit) à Radicofani , et nous descendîmes dans sa mesquine auberge , où rien n'était préparé. N'ayant pas d'habits à changer, il nous fallut garder ceux que nous avions, tout bai-
* Nous ne savons pas pourquoi M. Artaud n'a pas traduit exactement cette phrasei
2 De torrentc in via bibet. Psal. CIX, 7. {Note de M. Artaud.)
* Pie VII avait une cruelle infirmité à laquelle était contraire toute espèce de fatigue et surtout celle du voyage.
TBOÎSIÈME PARTIE (l809~18iS). 163
gnés de transpiration , et à l'air froid qui domine là , même au cœur de l'été, ils se séchèrent sur nous. On nous assigna, au Saint-Père et à moi , deux petites chambres contiguës , et des gendarmes furent placés aux portes de devant. Dans mon habit de cardinal , en mozzetta et en rocchetto, j'aidai la servante à faire le lit de Sa Sainteté et à préparer la table pour le souper. Le repas fut extrêmement frugal , et le pape , que je m'empressai de servir, daigna m'admettre à sa table. Pendant ce temps, comme pendant toute cette triste journée, je tâchai de soutenir l'esprit du pape, et d'être auprès de lui ce ministre fidèle qui, selon les paroles de l'Esprit -Saint, semblable au froid de la neige , au temps de la moisson , verse la fraîcheur et le calme dans l'esprit de son maître : Sicut frigus nivis, in die messis, ita legatus fidelis ei qui misit eum^ animum iUius requiescere fa^ cit ^ Malgré les funestes et lugubres idées sur l'avenir qui se présentaient à mon imagination , le Seigneur me conserva toujours la ôérénité d'esprit , et je prouvai , même dans le voyage , que je n'avais pas perdu ma naturelle inclination à la plaisanterie ; Radet m'en remercia à notre arrivée à Radicofani , en me disant qu'il avait souvent entendu le pape rire à mes discours. Ce qui redoublait mon courage en ces horribles circonstances, c'était la consolante pensée que j'avais été choisi par la Providence pour être le Simon de Cyrène de l'excellent pontife persécuté. Après le souper, le Saint-Père se jeta tout habillé sur un véritable grabat, et je me retirai dans ma chambre. Alors vint m'obséder une idée bien triste et douloureuse : c'est que je venais de laisser seul, malade , sans nulle assistance, dans un pays étranger 2, sur une montagne déserte, mon souverain, le chef visible de l'Église. Je me jetai tout habillé moi-même sur un matelas , et c'est ainsi que se termina cette journée du 6 juillet , jour mémorable dans ma vie , jour d'amertume et de deuil pour tous les bons catholiques.
Je fais remarquer ici avec plaisir que , par une disposition particu- Hère de la Providence, ce jour-là même, octave de saint Pierre, toutes les prières de l'Église annonçaient ce dont nous étions témoins, et que toutes étaient faites pour inspirer la confiance et le courage. On lisait dans l'Evangile que la nacelle (image et figure de l'Église)
Prov., XXV.
2 Radicofani appartient à la Toscane,
l64 JlKMOIhES s.Llt I.E PuMlflCAT 1)E PIK VII.
qui portait les Apôtres sur le lac de Génésareth fut assaillie d'une violente tempête et tourmentée par les flots, parce que le vent était contraire : Navicula in medio mari jactabatiir fluctibus ; erat enim contrarius ventus * , mais que bientôt Jésus-Christ apparut sur les ondes agitées et fit taire la tempête : Et cessavit ventus. Dans l'office on récitait au second nocturne les belles et éloquentes leçons de saint Jean Chrysostôme, dans lesquelles il félicite les apôtres Pierre et Paul de leurs travaux et se réjouit des souffrances qu'ils ont endurées pour nous, en s'écriant : « Que dirai-je maintenant? que puis-je dire désormais en considérant vos souffrances ? Que de prisons n'avez-vous pas sanctifiées ! que de chaînes n'avez-vous pas honorées I que de tourments n'avez-vous pas illustrés ! Réjouissez-vous, ô Pierre ! Divin Paul, réjouissez-vous!... »
A cette consolation que l'Eglise offrait en ce jour aux fidèles , s'en joignait une particulière pour moi : c'est que le pape , loin de donner aucun signe , de proférer aucune parole qui indiquât un repentir des pas courageux faits contre Napoléon , développait au contraire une énergie , une force d'âme qui m'émerveillait. Il parla toujours à Radet avec une dignité de souverain, quelquefois même sur un ton d'indignation si dur et si sévère que je dus le prier modestement de se calmer et de reprendre son caractère de mansuétude et de douceur. — Actuellement, revenons à la narration du voyage.
Le sommeil de cette nuit ne fut ni long ni profond. A la pointe du jour je courus dans la chambre du Saint-Père, qui avait eu un petit accès de fièvre avec différents mouvements de bile qui l'avaient un peu soulagé. Radet , qui avait reçu les ordres les plus pressants pour transporter ce jour-là même (7 juillet) le pape à la Chartreuse de •Florence, voulait partir aussitôt après le déjeuner. Le Saint-Père, au contraire , quoiqu'il ne pût guère se flatter d'être obéi , lui déclarait d'un ton ferme qu'il ne partirait point avant que les personnes de sa suite ne fussent arrivées, parce qu'il se trouvait dépourvu de tout, et qu'il craignait , si l'on poursuivait le voyage , qu'elles ne pussent nous rejoindre de longtemps. Je fus heureux , dans cette circonstance, d'avoir pu adoucir et pour ainsi dire amuser Radet , qui était combattu entre les instructions qu'il avait reçues et le désir de ne pas
* Saint Mathieu, XIV.
TROISIÈME PARUE (1809—1813). lOÔ
affliger le Saint-Père ; car un peu après midi nous vîmes arriver deux voitures où étaient monseigneur Doria , maître de la chambre , monseigneur Pacca, D. Jean Soglia, chapelain secret, le chirurgien Ceccarini, l'aide-camérier Moiraga, un cuisinier et un palefrenier. Nous partîmes bientôt de Radicofani , vers les sept heures du soir, le 7 juillet , et nous trouvâmes à quelque distance une foule nombreuse que l'on avait repoussée de l'auberge. Radet fit arrêter la voiture et permit à tous de s'approcher pour recevoir la bénédiction du Saint-Père, et quelques-uns même lui baisèrent la main. Il serait difficile dépeindre la ferveur, la piété de ce bon peuple et de toutes les populations de la Toscane.
Nous voyageâmes toute la nuit, et le 8 juillet, vers la pointe du jour, nous arrivâmes aux portes de Sienne. Des chevaux de poste et une forte escorte de gendarmerie nous attendaient hors de la ville. Radet ne dissimula pas au pape qu'il avait pris toutes ces précautions dans la crainte que le peuple siennois ne se soulevât à son passage ; et il lui dit que peu de jours auparavant on avait remarqué quelque fermentation dans cette ville à l'arrivée du vice-gérant * de Rome , qui était lui-même conduit par des gendarmes. Radet voulut nous faire reposer à Poggibonzi pendant les heures les plus brûlantes de la journée. Arrivés à l'auberge , le pape et moi nous restâmes plus de vingt minutes sans pouvoir descendre , parce que l'ofTicier de gendarmerie , porteur de la clef de la voiture , était resté derrière avec l'équipage. Radet permit à quelques personnes d'entrer dans l'auberge pour se jeter aux pieds du souverain pontife. Après quelques heures de repos, nous reprîmes la roule de Florence au miUeu d'un peuple immense qui demandait, avec des signes extraordinaires de ferveur, la bénédiction apostolique ; mais à quelque distance de l'auberge, les postillons, qui nous menaient très-vite (peut-être par l'ordre de Radet), n'aperçurent pas une petite élévation sur laquelle se porta une des roues; la voiture versa avec violence , l'essieu cassa, la caisse roula au milieu du chemin, le pape engagé dessous, et moi sur lui. Le peuple qui pleurait et criait : « Santo Padrel Saint-Père ! » releva en un instant la caisse ; un gendarme ouvrit la portière qui était toujours fermée à clef, tandis que ses camarades , pâles et défi-
* Mgr Fénaja, patriarche de Gonstantinople.
gurés , s'efforçaient d'éloigner le peuple , qui , devenu furieux , leur criait : « Catii! canil Chiens ! chiens ! » Cependant le Saint-Père descendit porté sur les bras du peuple qui se pressait aussitôt autour de lui ; les uns se prosternaient la face contre terre » les autres lui baisaient les pieds, d'autres touchaient respectueusement ses habits, comme s'ils eussent été des reliques , et tous lui demandaient avec empressement s'il n'avait point souffert dans sa chute. Le Saint-Père, le sourire sur les lèvres, les remerciait de leur intérêt et ne leur répondait qu'en plaisantant sur cette chute. Pour moi, qui craignais que cette multitude en fureur n'en vînt aux mains avec les gendarmes et ne se portât à quelques excès dont elle aurait été la victime , je m'élançai au milieu d'elle en criant que le Ciel nous avait préservés de tout mal, et que je les conjurais de se calmer et de se tranquilliser. Après cette scène , qui avait fait trembler Radet et ses gendarmes, le Saint-Père monta avec moi dans la voiture de monseigneur Poria , et nous repartîmes. C'était un spectacle attendrissant (je voir sur tout notre passage ces bons Toscans demander la bénédiction du Saint-Père, et , malgré les menaces des gendarmes » s'approcher de la voiture pour lui baiser la main et lui témoigner toute leur douleur de le voir dans cette cruelle position.
Vers une heure de nuit nous arrivâmes à la Chartreuse de Florence. Le Saint-Père fut "reçu sur la porte par M. le Crosnier, colonel de gendarmerie, et par un nommé Biamonti, commissaire de police. Le prieur seul eut la permission d'approcher et de complimenter le Saint-Père; toutes les autres personnes furent repoussées, même les religieux du couvent, qui en furent profondément affligés. Nous nous trouvions environnés de gendarmes et d'officiers de police qui, sous prétexte de vouloir nous être utiles, ne nous perdaient pas un instant de vue. On conduisit le Saint-Père dans l'appartement où, dix ans auparavant , l'immortel Pie VI avait été retenu en otage. Je sentis en y entrant se réveiller en moi tous mes anciens sentiments de vénération pour ce grand pontife, mon insigne bienfaiteur. Je m'approchai du lit préparé pour Pie Vil, le même où avait reposé son prédécesseur ; je ne pus m'empêcher de frémir au souvenir de l'acte atroce et inhumain dont ce lieu avait été témoin, et, dans le trouble de mon imagination , il me semblait encore voir les commissaires du Directoire français découvrir avec violence ce vénérable vieillard , pour