‹ Œuvres complètes du cardinal B. PaccaChapitre 58 sur 142 · TROISIÈME PARTIE (l · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE (l

s'assurer s'il utait dans un affaissement tel qu'on ne put; sans un danger imminent pour sa vie, le jeter dans une voiture pour le tramer en France. Je me tournai vers le Saint-Père ; je le vis assis sur un canapé, triste et dans l'accablement le plus profond. Dieu sait tout ce que j'eus à souffrir en ce moment ; mais il fallait maîtriser ma douleur et montrer un visage assuré.

Curisque ingentibus seger

Spem vultu simulât, premit altum corde dolorem *.

Quelques moments après , arriva à la Chartreuse un chambellan de la Cour d'Éliza Baciocchi , duchesse de Toscane , pour complimenter le pape au nom de cette princesse et lui faire les offres d'usage. Le pape était si souffrant, si épuisé de forces, qu'il put à peine lever un peu la tête et prononcer quelques paroles qui ne furent point entendues; alors je m'avançai, et, au nom du Saint-Père, je priai le chambellan de faire à la princesse les remerciements d'usage, et de l'assurer que, si l'occasion s'en présentait, nous profiterions de ses offres gracieuses. Comme on n'avait reçu aucun ordre de départ prochain, on nous fît entendre que nous pourrions reposer tranquillement cette nuit, et même le jour suivant, qui était un dimanche.

Nous nous retirâmes dans nos appartements , espérant réparer le sommeil dont nous avions été privés pendant les trois nuits précédentes ; mais à peine étais-je plongé dans un profond sommeil qu'on vint me réveiller pour me dire qu'un colonel , envoyé de Florence par la princesse Éliza, avait donné l'ordre de faire lever le pape pour le faire partir sur-le-champ, sans vouloir dire le lieu de sa destination, ni lui accorder le temps de célébrer ou d'entendre la messe. A cette nouvelle je fus atterré. Je me lève tout agité, je cours à l'appartement du pape, et je rencontre l'officier Mariotti et le colonel des gendarmes, qui me confiraient ce qu'on vient de m'annoncer. Ils me signifient en même temps que je ne dois plus accompagner le Saint- Père , mais que je le rejoindrai à Alexandrie , où un gendarme me conduira par la route de Bologne. Cette séparation violente mo lit

1 ViRG., K-xntle. liv. I, v. 212,

168 MÉMOrUES SIJH Lt VUMIFICAT DU VIE VU.

aussitôt pressentir le triste sort qui m'était réservé ; mais ce qui m'affligeait, ce qui m'occupait uniquement alors, c'était la pensée que j'allais abandonner le Saint-Père à la merci d'un militaire inconnu, sans savoir si on laisserait auprès de lui quelque personne capable de l'aider d'un conseil et de soutenir son courage. J'entrai ensuite dans l'appartement du pape que je trouvai dans un état vraiment déplorable : son visage était décomposé , comme d'une couleur verte , et tout annonçait qu'il était anéanti de fatigue et de douleur. Aussitôt qu'il m'aperçut : « Je vois bien , me dit-il , qu'ils veulent me faire « mourir à force de mauvais traitements, et, pour peu que cela dure, « je sens que je succomberai bientôt. » Je cherchai à le consoler, quoique j'eusse moi-même besoin de consolation; je lui annonçai l'ordre que je venais de recevoir de me séparer de sa personne sacrée, et Sa Sainteté me donna les marques les plus touchantes de bienveillance ; je l'accompagnai jusqu'à sa voiture , et je remontai dans mon appartement , le cœur oppressé de la plus vive douleur. Mgr Doria, Mgr Soglia, Joseph Moiraga et l'officier Mariotti suivirent le pape sur la route de Gênes.

Le colonel Grosnier me prévint qu'avant midi un officier de gendarmerie, accompagné de deux gendarmes à cheval, arriverait porteur de l'ordre de la princesse Éliza de nous conduire , mon neveu et moi, à Alexandrie, où nous apprendrions le lieu de notre destination. L'officier arriva en effet, et nous partîmes un peu après midi de la Ghartreuse de Florence. Il fallait voyager quatre jours par les plus grandes chaleurs de juillet , enfermés dans une étroite voiture et tourmentés par une poussière affreuse. A ces incommodités se joignait encore le désagrément de servir, pour ainsi dire , de spectacle partout où nous passions . Aux portes des villes, les gardes demandaient quels étaient ces prisonniers d'État; et tandis qu'on transmettait nos noms à l'officier de garde , une foule de curieux environnait la voiture et nous accompagnait jusqu'à la poste , où le concours était encore plus grand. Notre passage de Bologne à Modène dut plus particulièrement exciter la curiosité publique ; trois gendarmes à pied occupaient le siège de la voiture , deux étaient montés derrière, et un autre suivait à cheval : ce qui formait une escorte de sept hommes y compris Tofficier. Les habitants de la campagne nous regardaient passer avec étonnement : les femmes donnaient des si-

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